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Les inégalités territoriales, c’est une intériorisation forte du sentiment d’échec

Cynthia Fleury  LE MONDE 5 mars 2020

« Les récents travaux de Guilluy, Fourquet, Berlioux, Peltier ou encore les derniers rapports de l’Observatoire des inégalités décrivent une France des inégalités territoriales persistantes entre le Nord-Est et le Sud-Ouest, les grandes métropoles attractives et une France dite « périphérique », qui se sent reléguée et abandonnée. La métropolisation a aspiré littéralement la dynamique environnante, tout en étant très inégalitaire à l’intérieur. On connaît les résultats de ces diagnostics sociaux infra-urbains qui montrent que l’espérance de vie peut varier d’une décennie d’un quartier à l’autre.

Les inégalités territoriales, ce n’est pas seulement le maintien fort du chômage et notamment celui de la jeunesse, l’accès compliqué aux services publics, la faible attractivité des territoires, c’est une intériorisation forte du sentiment d’échec et d’absence d’avenir, la mésestime de soi, la montée ressentimiste, la victimisation, soit un sentiment de désolation psychique face à celle que l’on ressent territorialement. La numérisation de nos vies et de nos modes organisationnels a produit elle aussi de la fracture, au sens où le coût économique de l’appropriation sociale et citoyenne de l’outil n’a pas été réellement pensé, et que celle-ci a, par ailleurs, très logiquement tendance à répéter les difficultés de la fracture sociale.

Pour contrer ce sentiment de vulnérabilité, d’invisibilité sociale, de mépris, les régions investissent dans une politique d’aménagement de tiers lieux, classiquement proches des universités, des centres-villes, des zones industrielles et d’entreprises. Là, l’enjeu est précisément d’aller dans les régions rurales et délaissées pour créer des lieux hybrides permettant aux jeunes actifs d’être accompagnés dans leur projet d’entreprise, ou encore de se former ou de partager leur expertise, d’échanger des services, d’inventer pour un prix modique des prototypes dont ils ont besoin.

Mobilité heureuse ou enracinement

L’Europe est aujourd’hui le premier territoire mondial des fab lab, et la France est le pays européen le mieux doté, ce qui n’est pas sans intérêt, tant ces lieux ont une potentialité capacitaire, au sens où ils peuvent redonner un caractère agent à des individus et à des petites collectivités, bien sûr s’ils sont pris au sérieux et accompagnés par les politiques publiques. Mais il est clair que ces territoires ne pourront jamais avoir l’attractivité d’une métropole et qu’il est important de voir comment accompagner une vraie mobilité des individus, pour qu’ils puissent se percevoir eux aussi dans la capacité d’explorer et de transformer le monde, et ce sentiment-là passe par la formation scolaire et universitaire, l’accès aux grandes infrastructures, physiques et digitales, le sentiment de prise en considération de la spécificité de leurs vécus.

Fourquet, Berlioux et Peltier avaient en effet repris à leur compte le diagnostic de David Goodhart, entre ceux de partout (anywhere) et ceux de quelque part (somewhere), autrement dit entre ceux, économiquement protégés, pratiquant la mobilité diplômée et heureuse, socialement reconnue, et ceux qui ont besoin d’un enracinement plus conséquent, sachant qu’ils se sentent de plus en plus menacés par la démographie et la diversité culturelle, sans parler du précariat économique, sur leur territoire. Tout est désormais en place pour que le ressentiment collectif trouve sa traduction politique. Goodhart fantasmait, de façon oxymorique, un « populisme décent ». Il ne sera qu’indécent. »

Cynthia Fleury est philosophe, professeure titulaire de la chaire Humanités et santé au Conservatoire national des arts et métiers.

Cette tribune a été réalisée à l’occasion du colloque « La France et ses territoires » organisé le 6 mars à Paris par Le Cercle des économistes, en partenariat avec Le Monde.

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