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Rudy Reichstadt : Le complotisme, « pathologie de la démocratie » ?

Un poison à combattre par davantage de démocratie, et non pas par l’autoritarisme

Dans le prolongement de nos publications relatives au complotisme, nous vous proposons un entretien avec Rudy Reichstadt. Alertant l’opinion depuis des années sur l’ampleur et la gravité du complotisme, Rudy Reichstadt – expert de la Fondation Jaurès et fondateur de Conspiracy Watch (1) – appelle la société à prendre enfin la mesure de ce fléau. Il est l’auteur de L’opium des imbéciles (Grasset)

« …ces théories du complot sapent la confiance des citoyens dans leurs institutions et frappent d’impossibilité tout débat public apaisé. Lorsqu’on ne partage plus de réalité commune, non seulement le débat démocratique se transforme en dialogue de sourds, mais on vit aussi le verdict des urnes comme une violence insupportable contre laquelle tout paraît justifié. »

« On a clairement franchi un palier en matière de complotisme »,

écrit-il dans l’Express. C’est une véritable « fièvre conspirationniste ». Pour Rudy Reichstadt, 2021 représentera peut-être un reflux du phénomène en cas de maîtrise du Covid-19. Mais quoi qu’il en soit, cette poussée conspirationniste laissera des traces durables, notamment pour la vie démocratique. 

L’article de La Croix que nous vous proposons ci contre ne développe pas les solutions. Nous pensons que c’est, principalement, plus de démocratie qui peut combattre le complotisme.

Voir notre publication récente: https://metahodos.fr/2021/01/21/face-au-complotisme-il-nous-faut-plus-de-transparence-et-plus-de-democratie/

ENTRETIEN

Rudy Reichstadt : « Le complotisme est une pathologie de la démocratie »

Marie Boëton, 15/01/2021, La Croix Hebdo

La Croix L’Hebdo : Dans votre essai consacré au complotisme, L’Opium des imbéciles (2), vous écriviez « hautement toxique pour le discernement, le complotisme l’est aussi pour la démocratie ». Que vous inspirent les agissements récents des partisans de Trump à Washington ?

Rudy Reichstadt : Les scènes sidérantes auxquelles nous avons assisté avec l’envahissement du Capitole, le 6 janvier, et les violences meurtrières qui l’ont émaillé étaient, d’une certaine manière inscrites dès le départ dans la logique politique de Donald Trump.

Son choix de la montée aux extrêmes, en chauffant à blanc ses partisans, en agitant la fable d’une « fraude massive » et en persistant à refuser de reconnaître sa défaite face à son rival démocrate étaient en effet prévisibles.

Reste qu’il est toujours déconcertant d’assister au spectacle d’une sécession de certains avec la réalité. De très nombreux sympathisants de Trump restent aujourd’hui persuadés que la certification de la victoire de Biden par le Congrès n’est que l’étape d’un « plan » au terme duquel, dans un coup de théâtre ultime, Trump s’imposera comme le président réellement élu…

À vos yeux, le complotisme menace-t-il directement la démocratie ?

R. R. : Oui, au sens où ces théories du complot sapent la confiance des citoyens dans leurs institutions et frappent d’impossibilité tout débat public apaisé. Lorsqu’on ne partage plus de réalité commune, non seulement le débat démocratique se transforme en dialogue de sourds, mais on vit aussi le verdict des urnes comme une violence insupportable contre laquelle tout paraît justifié.

Si vous pensez que le système démocratique porte au pouvoir des personnes corrompues et malhonnêtes, des pantins manipulés par des forces tapies dans l’ombre, il est normal d’aspirer à renverser un système aussi inique et aussi mensonger pour le remplacer par autre chose.

On voit souvent les thèses complotistes comme purement farfelues. Vous estimez, de votre côté, qu’on ignore trop souvent leur dimension politique. C’est-à-dire ?

R. R. : On dit souvent que les complotistes se contentent de « poser des questions » ou de « douter » de telle ou telle « vérité officielle ». Ce que l’on observe en réalité, c’est que non seulement leur doute est purement rhétorique – c’est un simple habillage cosmétique qui leur permet de ne pas assumer pleinement la responsabilité de leurs propos –, mais qu’il est aussi très sélectif. En ce sens, ils tiennent un discours éminemment politique.

Quant aux complots imaginaires qu’ils dénoncent, ils renseignent davantage sur leurs obsessions que sur ceux vers qui ils pointent un doigt accusateur. Claude Lanzmann avait d’ailleurs cette phrase, très juste : « La haine préexiste à ce dont elle prétend s’originer. » Autrement dit, c’est l’obsession, la haine, le présupposé idéologique qui est primordial, la théorie du complot n’est qu’un moyen de l’exprimer.

La psychiatrisation du phénomène complotiste ne me paraît pas très appropriée : l’idée que le complotisme n’est, au fond, qu’une modalité de la paranoïa clinique tend à gommer sa dimension politique. Si le complotisme est une pathologie, c’est avant tout une pathologie collective, une pathologie de la démocratie.

Il y a un complotisme générique qui tient en trois mots : « On nous ment ». À charge pour chacun, ensuite, selon sa sensibilité politique, de préciser l’identité de ce « on ». Sans surprise, c’est un réflexe que l’on retrouve avant tout aux deux extrémités du spectre politique, chez ceux qui – sans être pourtant exclus du jeu électoral – ne parviennent pas à convaincre suffisamment pour accéder au pouvoir.

Comment les démocraties peuvent-elles réagir face à la montée en puissance de cette mentalité complotiste ? Doivent-elles s’adapter, repenser leur fonctionnement, inventer de nouveaux outils davantage participatifs ?

R. R. : Elles doivent commencer par l’envisager comme un risque systémique. À l’heure où les fausses informations circulent à une vitesse infiniment plus grande que les vraies et où elles sont complaisamment amplifiées par des médias, parfois étatiques, dont l’objectif explicite est de déstabiliser nos démocraties, la question qui se pose, après chaque nouvel événement susceptible de revêtir une dimension politique, n’est plus tant de savoir si des théories du complot vont se faire jour, mais quand. Nous devons collectivement, L’État aussi bien que la société civile, à tous ses niveaux, affronter le problème et sortir urgemment de la culture de l’excuse qui prévaut encore trop souvent lorsqu’il est question de complotisme.

Comment expliquez-vous qu’on ne se soit pas davantage alarmé de la montée en puissance de ce phénomène ?

R. R. : Par aveuglement idéologique, par complaisance, par manque d’intelligence de la situation et parce que nous avons mis du temps à prendre la pleine mesure des bouleversements engendrés par les réseaux sociaux. La révolution numérique des deux dernières décennies a donné lieu à une « dérégulation du marché cognitif », comme le dit très justement Gérald Bronner. Chacun de nous, avec un simple smartphone et une connexion Internet, dispose quasiment du même pouvoir qu’un professionnel de l’information… sans, précisément, être un professionnel de l’information !

La prolétarisation relative de la profession de journaliste et l’apparition des blogs et des médias alternatifs collaboratifs a donné aux minorités actives les plus motivées des moyens sans précédent de démultiplier leur influence dans la société. Tout cela flatte une sorte d’anti-intellectualisme qui remet en cause le primat de l’expertise et sur lequel prospère un complotisme à la fois mondialisé et proposant une dénaturation des faits en temps réel.

Il n’est pas à exclure, par ailleurs, que la « post-modernité » et, avec elle, l’idée que toute vérité est relative, ont préparé le terrain en désarmant ceux qui restent attachés aux faits. Si les faits sont des points de vue, s’ils n’ont pas plus de valeur qu’une opinion, alors toutes les « versions » se valent : c’est donner là au conspirationnisme une chance historique.

Les grands réseaux sociaux que sont Facebook et Twitter ont récemment censuré certains contenus complotistes. Cela peut-il changer la donne ?

R. R. : Il faudra voir, à terme, l’effet de ces mesures. L’enjeu est en tout cas majeur car les jeunes s’informent prioritairement via les réseaux sociaux. Les nouvelles générations se sont socialisées politiquement avec des plateformes comme YouTube ; elles sont d’autant plus sensibles à cet imaginaire complotiste qu’elles ont été exposées massivement à des contenus de ce type par le jeu des algorithmes de recommandation dont on sait qu’ils favorisent les contenus complotistes.

Cet imaginaire souvent fantasmagorique n’est pas sans conséquence : il participe évidemment de la manière dont ces générations se représentent la marche du monde, le pouvoir, la fabrication de l’information et du savoir scientifique, etc.

Toute critique radicale du « système », économique ou politique, ne risque-t-elle pas d’être taxée de complotiste ?

R. R. : Il y a toujours un risque que des personnes peu scrupuleuses utilisent à mauvais escient un mot chargé négativement. Mais c’est ce qui arrive aussi à des mots comme « racisme » ou « fascisme », et ce n’est pas pour autant qu’on doit les bannir de notre vocabulaire. Le complotisme ne relève pas d’une critique sociale ou politique raisonnée.

Comprenons-nous : il ne s’agit en aucun cas de remplacer le complotisme par la naïveté. D’autant que les théories du complot procèdent parfois elles-mêmes de véritables opérations de manipulation.

Je dirais plutôt qu’on ne peut pas se livrer à une authentique critique sociale en faisant l’économie d’une critique du conspirationnisme. Le mensonge complotiste mène tout droit au confusionnisme et à l’irrationalité. On ne peut rien construire de durable politiquement ou scientifiquement sur de telles bases. En tout cas si l’on est attaché à la démocratie.

(1) Créé en 2007, ce site Web est spécialisé dans l’analyse critique des théories du complot.

(2) L’Opium des imbéciles, de Rudy Reichstadt, Grasset, 2019, 179 p.

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