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EMMANUEL HIRSCH : « COVID, LA LOGIQUE ADMINISTRATIVE A BROYÉ DES EXISTENCES ».

COVID-19  – Du confinement au « tri » des patients, de la fin de vie à la liberté vaccinale, les dilemmes éthiques de sont succédés sans relâche pendant cette année de crise sanitaire. Professeur d’éthique médicale à l’université Paris-Saclay, Emmanuel Hirsch fait le point sur les arbitrages, mais aussi les renoncements éthiques qui ont marqué cette période.

ARTICLE

« Covid, la logique administrative a broyé des existences »

Emmanuel Hirsch Pr Éthique médicale Univ.Paris-Saclay, Président Conseil éthique recherche et intégrité scientifique, Univ. Paris-Saclay – Publié le 15 mars 2021 – Le Figaro, 13 mars 2021 – Propos recueillis par Agnès Leclair

Tri des patients en réanimation, patients en fin de vie privés de visites, rites funéraires abandonnés… Avons-nous perdu une part d’humanité pendant la pandémie ?

EMMANUEL HIRSCH. – Tous ceux qui ont vécu depuis le début de la crise ces moments de combat contre la mort, témoignent d’un sentiment d’échec, parfois de culpabilité car trop souvent nos valeurs d’humanité ont été bafouées. Comment admettre que des procédures administratives arbitraires, prises dans l’urgence, aient pu aboutir au saccage de ce qui nous est essentiel ? Des personnes en EHPAD ou dans des services hospitaliers sont mortes solitaires, sans bénéficier de l’accompagnement et de la bienveillance qu’on leur doit. Les proches ont été interdits de présence, y compris auprès du défunt hâtivement empaqueté nu dans un body bag. Les rites de l’adieu et du départ, le cérémonial funéraires ont été abolis par décret. L’inhumanité et l’indécence d’un processus décisionnel nous a meurtri sans réparation possible. L’urgence sanitaire ne justifie pas tout. Notre société sortira plus fragile encore de ses atteintes à notre dignité, de cette défaite anthropologique. 

Comment s’expliquent ces renoncements éthiques ?

Ces renoncements sont des choix politiques assumés dans un contexte inédit de la vie démocratique. J’interroge la gouvernance de cette crise qui, dès les premiers jours, s’est confinée dans un entre soi gouvernemental indifférent à toute concertation sérieuse. Rien ne nous avait préparée à une pandémie qui en quelques semaines a sidéré nos sociétés. Il nous fallait être inventifs d’une mobilisation qui ne se limite pas à l’intervention solennelle du  président de la République décrétant l’état de guerre de 16 mars 2020. Que l’on arbitre de tout et pour tous dans le cadre d’un Conseil de sécurité sanitaire sans associer aux décisions ne serait-ce que notre représentation nationale n’est pas évocateur d’un esprit d’ouverture.

Centraliser jusqu’à l’excès la gestion politique d’une crise sans précédent, c’est renoncer à explorer toute ligne d’action alternative

Au cours du premier confinement, nous avons été impressionnés par l’émergence sur la scène publique des invisibles de la République. Soucieux du bien commun ils ont sollicité savoirs, talents et solidarités afin d’affronter les défis immédiats et d’assurer la continuité de la vie de la nation. Qu’a-t-on fait par la suite de cette intelligence collective. Une retour d’expériences voire une concertation nationale ne s’imposaient-ils pas dès la sorti du confinement ?

Une pandémie est révélatrice en tout de ce qu’est une société. Elle nous soumet en quelque sort à une épreuve de vérité. Notre démocratie ne méritait-elle pas mieux qu’une gouvernance réfractaire à toute approche autre que systématisée, mise en œuvre à travers des procédures et des protocoles trop souvent erratiques ? Centraliser jusqu’à l’excès la gestion politique d’une crise sans précédent, c’est renoncer à explorer toute ligne d’action alternative pourtant justifiée. La défiance à l’égard de la décision publique n’est pas seulement liée aux conséquences de positions et d’affirmations contestables. Entre les controverses sur le port de masque, l’interdiction de se promener dans la nature, ou hier « ne pas confondre vitesse et précipitation » dans la vaccination, l’inventaire des incohérences est plutôt révélateur d’une difficulté à décider dans un contexte d’incertitude, de précarité des savoirs. Un an après, rien ne permet de penser que le logiciel gouvernemental à évolué en termes de concertation publique et nous sommes témoins de controverses entre expertises scientifiques et légitimité du politique à décider.

Appliquer des procédures sans discernement, sans esprit critique peut aboutir à des pratiques barbare

La démocratie sanitaire a été mise à rude épreuve…

Je ne suis pas certain, au moment où l’on annonce le report d’interventions chirurgicales et de traitements, que la démocratie sanitaire constitue une urgence gouvernementale. Nous évoquions les renoncements, là où je constate des arbitrages qui n’ont pas bénéficié d’un examen sérieux. Sur quels arguments priorise-t-on un malade plutôt qu’un autre ? Comment justifierons-nous à une personne qui avait besoin de traitements vitaux, que ses droits étaient secondaires au regard d’autres considérations ? Pourquoi avoir bafoué la démocratie en santé, renonçant jusqu’à très récemment à l’expertise des associations représentatives des personnes malades ? Les décideurs publics ont refusé cette intelligence qui leur a fait défaut. J’observe que les « pratiques dégradées » n’ont pas eu un impact dramatique que dans le système de santé. Le processus décisionnel politique et administratif en a été affecté.

Tabou dans notre société, la mort a rarement été aussi présente dans l’actualité qu’au cours de ces derniers mois…

Ce qui nous a certainement le plus marqué au cours du premier confinement, c’est l’annonce chiffrée quotidienne des morts de la pandémie. La médecine était impuissant, les services hospitaliers saturés au point de trier entre ceux qui seraient réanimés et les autres, abandonnés à leur sort. L’effroi des grandes pandémie du passé nous a saisi avec les visions des cadavres abandonnés jonchant les rues et leur ensevelissement des fosses communes. En juin 2020 la ville de New York  a du reste recouru à ces enterrement collectifs sur l’île de Hart Island.

L’isolement a entraîné une vague de dépressions. Les personnes âgées en EHPAD ont vécu recluses pendant un an. A-t-on  accordé trop d’importance à la sécurité par rapport à la liberté ?

Je rends hommage au président de la République qui a tenu un propos courageux, soucieux que les personnes les plus vulnérables ne soient pas négligées. Dans l’urgence des mesures arbitraires ont été prises de manière contrainte. Encore aurait-il été nécessaire d’accompagner et d’évaluer leur mise en œuvre. La logique administrative a broyé des existences, et c’est inacceptable. Appliquer des procédures sans discernement, sans esprit critique peut aboutir à des pratiques barbares. La dignité de certains professionnels a été de déroger à des prescriptions inconciliables avec leurs valeurs. Ce n’est donc pas au principe de précaution où à l’exigence de sécurité que j’impute la responsabilité de décisions délétères. L’enjeu est de convenir, dans le cadre d’une concertation pluraliste, des risques que l’on est prêt à assumer afin de sauvegarder les valeurs qui nous sont essentielles. Les principes de dignité, d’autonomie, de liberté peuvent-ils être discutés dans des circonstances où la vie est en péril. Non seulement la sienne mais aussi celle d’autrui. Je pense qu’avec l’expérience de ces mois de pandémie nous devrions repenser le bien commun et refonder notre contrat social. À titre personnel je considère qu’il n’y a pas de liberté sans esprit de responsabilité. Notre société l’a démontré dans ses engagements, dans ses capacités d’adaptation. Les pouvoirs publics devraient reconnaître aujourd’hui que nous avons appris de ces temps de pandémie. Ne pas tenir compte de cette intelligence collective, c’est prendre le risque d’accentuer la défiance et le refus des décisions.

Emmanuel Hirsch Pr Éthique médicale Univ.Paris-Saclay, Président Conseil éthique recherche et intégrité scientifique, Univ. Paris-Saclay

3 réponses »

  1. Rebonjour, Thierry,La question qui n’est pas posée et qui change tout le contenu est : pourquoi nos dirigeants ont-ils empêché le soin alors que nous avions tout sous la main pour le faire efficacement à bas prix. Est-ce pour aboutir à une vaccination aussi inutile qu’aléatoire et très rémunératrice pour les big-Pharma ? On finirait par en être certains…Bien amicalementJean-Marc

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