Aller au contenu principal

LOUIS GALLOIS : «NOUS DEVONS RESTER FIDÈLES À L’HÉRITAGE DES LUMIÈRES»

..

Comment surmonter la désindustrialisation française ?

Louis Gallois, ancien dirigeant de la SNCF et d’Airbus, réaffirme sa conviction dans des valeurs humanistes. Le coprésident de la Fabrique de l’industrie refuse de céder aux sirènes de la décroissance et reste engagé dans la lutte contre les inégalités.

Louis Gallois, ancien président du conseil de surveillance de PSA est celui qui avait remis, en 2012, un rapport consacré à la désindustrialisation française reste un homme engagé. Il copréside, avec Pierre-André de Chalendar, PDG de Saint-Gobain, la Fabrique de l’industrie, un think tank consacré à cette question. Il appelle aussi à une mobilisation en faveur des plus démunis et plaide pour un RSA jeune.

Extrait de l’entretien proposé:

« Je parlerais de désintérêt (pour l’industrie ) plutôt que de désamour. On a cru que les services allaient se substituer à l’industrie. La France n’a jamais eu une fibre industrielle très forte. En Allemagne, le grand salon, c’est celui de Hanovre consacré à la machine-outil, en France, c’est le Salon de l’agriculture. Même si je ne veux pas aller trop loin dans cette comparaison, c’est assez significatif de la manière dont l’industrie est considérée en France. On l’aime bien quand elle apporte de l’emploi. Mais il a fallu que l’on constate les dégâts de la désindustrialisation pour véritablement s’intéresser à l’industrie ! « 

« Je pense qu’il faut aller ( pour les dépenses de recherche ) à 3 % du PIB. On est à 2,2 %. Cela veut dire 18 milliards d’euros de plus par an. Il faut faire cet effort si nous ne voulons pas décrocher. « 

 » l’héritage des Lumières. La France ne peut pas y renoncer. Dès qu’on quitte la raison, vous voyez où cela peut conduire ici ou là. « 

ENTRETIEN

Louis Gallois : « Nous devons rester fidèles à l’héritage des Lumières »

Ouest-France  Propos recueillis par Patrice MOYON le 15/02/2021 

L’Europe n’est plus le centre du monde. Quel est le pays que vous conseilleriez à un jeune pour prendre conscience de ce basculement ?

Je suis attaché à un pays qui est la Corée du Sud. J’y suis allé souvent, pour des raisons professionnelles. C’est un pays passionnant. Il est de taille comparable à la France avec cinquante millions d’habitants, quand nous sommes à soixante-six ou soixante-sept millions. C’est un pays qui n’a aucune ressource naturelle et est entouré par des pays aussi « amicaux » que la Corée du Nord, ou aussi gros que la Russie, la Chine ou le Japon, avec lequel les relations sont d’ailleurs souvent tendues pour des raisons historiques. Et pourtant, ce pays a des performances extraordinaires.

En quoi ce pays pourrait-il nous inspirer

La Corée pratique la planification dans une économie ouverte. Ils ont lancé en 2000 le programme Cyber : résultat, ils sont aujourd’hui le premier pays connecté au monde. Samsung et LG sont des entreprises de taille mondiale dans le domaine de l’électronique. C’est un pays qui consacre 4,5 % de son PIB à la recherche, contre 2,2 % pour la France. La Corée permet de comprendre la modernité du monde sans aller dans la Silicon Valley ou à Shanghai. S’y ajoute un esprit de mobilisation collective, fondé sur le patriotisme, impressionnant : peut-être une leçon pour nous !

Vous quittez la présidence du conseil de surveillance de PSA. Le XXIe siècle signe la sortie de route de la voiture traditionnelle ?

Nous vivons une révolution extrêmement profonde. L’automobile est devenue la deuxième plateforme de connectivité après le téléphone portable. Il y a également la conduite autonome qui remplacera de façon progressive la fonction de conduite. Tout ceci va sans doute faire émerger de nouveaux acteurs, comme les grandes plateformes numériques ou d’autres Tesla, seuls ou en association avec des constructeurs « traditionnels ».

Mais est-ce que ce n’est pas sur l’hydrogène qu’il faudrait parier ?

L’électrique, on en est à peu près sûr, va monter de manière très forte. Le véhicule à hydrogène est un véhicule électrique ; la pile à combustible sert à fabriquer de l’électricité. L’hydrogène viendra après la batterie et commencera sans doute par les véhicules utilitaires. Mais vous avez raison, l’hydrogène sera sans doute une étape ultérieure de cette révolution.

Comment expliquer ce désamour qui s’est installé depuis trente ans entre la France et l’industrie. Deux millions d’emplois perdus tout de même ?

Je parlerais de désintérêt plutôt que de désamour. On a cru que les services allaient se substituer à l’industrie. La France n’a jamais eu une fibre industrielle très forte. En Allemagne, le grand salon, c’est celui de Hanovre consacré à la machine-outil, en France, c’est le Salon de l’agriculture. Même si je ne veux pas aller trop loin dans cette comparaison, c’est assez significatif de la manière dont l’industrie est considérée en France. On l’aime bien quand elle apporte de l’emploi. Mais il a fallu que l’on constate les dégâts de la désindustrialisation pour véritablement s’intéresser à l’industrie !

En 2012, votre rapport consacré à cette question de la désindustrialisation a été un électrochoc. C’est une satisfaction ?

Mon rapport n’a eu d’impact que parce qu’il est arrivé à un moment où l’opinion publique se disait : notre industrie fout le camp. Les fractures territoriales résultent de cette désindustrialisation avec des pertes d’emploi, le déficit du commerce extérieur. La désindustrialisation a aussi des conséquences pour la recherche. Cette dernière est en effet portée à 80 % par l’industrie. Il y a deux autres pays dans la même situation : les États-Unis et le Royaume-Uni. Mais ce dernier a compensé en misant sur la finance et en continuant à investir dans la recherche publique. De leur côté, les États-Unis ont fait la révolution numérique. Ceci leur a permis d’asseoir leur domination à partir de technologies clés. Les plateformes numériques qui nous permettent de vivre sont toutes américaines. Ceci est d’ailleurs un problème majeur pour la souveraineté de l’Europe.

Nous n’investissons pas assez dans la recherche publique ?

Je pense qu’il faut aller à 3 % du PIB. On est à 2,2 %. Cela veut dire 18 milliards d’euros de plus par an. Il faut faire cet effort si nous ne voulons pas décrocher.

Une nouvelle génération incarnée par Greta Thunberg prône la décroissance pour sauver la planète. Et vous ?

Nous avons besoin de croissance verte. Cela nécessitera beaucoup de recherche, de technologies et des investissements considérables. Si nous ne le faisons pas, les productions « vertes » se feront en dehors de France. On l’a vu avec les panneaux solaires et avec les éoliennes. On est en train de le revoir sur les pompes à chaleur avec un marché submergé par les Chinois et les Coréens. J’y ajoute, parce que ça me tient à cœur, que la décroissance risque de creuser les inégalités. Comment mieux répartir un gâteau qui se rétrécit ? On se préparerait des lendemains difficiles. Enfin, comment rembourserions-nous notre dette ?

Sur quels créneaux faut-il parier ?

Il y en a beaucoup : batteries, hydrogène, nucléaire (eh oui !), plastiques biodégradables… Santé, biomédical, agroalimentaire bio… Prenons un exemple un peu sensible : la viande végétale. Nous devons être présents sur des créneaux comme celui-ci.

En prenant le risque de fragiliser l’élevage ?

Mais les viandes végétales se développent dans tous les pays. Si nous ne les produisons pas, nous devrons les importer. Les Hollandais s’équipent et pourtant ce sont de gros producteurs de viande animale.

Il faudrait aller jusqu’à produire de la viande in vitro ?

Je ne suis pas spécialiste des questions de la viande. Je sais seulement que les changements d’habitudes alimentaires et la lutte contre un certain nombre d’émissions de gaz à effet de serre vont entraîner une pression sur les viandes animales. Les viandes végétales vont donc se développer, même si je ne sais pas jusqu’à quel niveau. Nous devrions d’ailleurs faire une cartographie des biens et des services dont la croissance verte a besoin.

Au pays de Pasteur, certains doutent des vaccins ?

Il faut rappeler que la science est nécessaire. Sans elle, il n’y aurait pas de vaccins. Nous avons besoin de continuer à nous fonder sur la raison. C’est la science qui nous aidera à résoudre les problèmes de notre époque, à commencer par le changement climatique ou les pandémies.

Votre credo reste celui de la raison ?

Oui, c’est celui de l’héritage des Lumières. La France ne peut pas y renoncer. Dès qu’on quitte la raison, vous voyez où cela peut conduire ici ou là.

Pourquoi continuez-vous à plaider pour le nucléaire ?

Je pense que l’énergie nucléaire reste incontournable parce qu’elle n’émet pas de CO2. Je suis pour qu’on ait un programme de remplacement des centrales qui arrivent en fin de vie. Le nucléaire est irremplaçable parce qu’il offre une électricité « en base », c’est-à-dire stable, à des prix très compétitifs ; les énergies renouvelables doivent se développer mais elles sont souvent intermittentes.

Et il y a le projet Iter…

Iter, c’est le projet de fusion nucléaire : générer de l’électricité en provoquant des réactions analogues à celles qui se produisent dans le soleil. L’aventure absolument passionnante. C’est, avec le Cern, près de Genève, le premier investissement véritablement mondial. Quand vous visitez Iter, vous rencontrez des Russes, des Indiens, des Mexicains, des Américains évidemment, des Européens, des Japonais. Vous voyez des pièces qui arrivent d’Inde, de Corée du Sud, de Russie. Et tout ça est assemblé dans ce chantier énorme, assez méconnu, à Cadarache (Bouches-du-Rhône). On n’ose peut-être pas en parler parce que c’est du nucléaire !

Vous diriez que c’est l’une des grandes aventures du XXIe siècle ?

Je ne sais pas si ça marchera. Je ne suis pas un scientifique. Tout le monde n’est pas d’accord sur ce sujet. Mais ça fait immensément progresser la science. Il faut créer une chaleur qui est à peu près cinq fois celle du Soleil. On frise les 100 millions de degrés. Cette chaleur ne doit pas toucher les bords de la cuve car sinon tout fondrait ou plutôt s’arrêterait. C’est absolument fascinant.

Nous vivons une crise inédite. Les jeunes vont-ils faire les frais du Covid ?

Les jeunes ne sont pas un milieu homogène. Actuellement, il y a les étudiants qui sont confrontés à des difficultés aiguës : isolement, ressources. Il ne faut pas qu’une génération d’étudiants soit sacrifiée. Je ne dis pas que rien ne se fait, loin de là, mais c’est une affaire vraiment sérieuse.

Mais il n’y a pas que les étudiants…

Vous avez à l’autre bout de la chaîne des jeunes qui sont en déshérence. Ils n’ont pas de formation, pas de diplôme, pas de ressources. Ce sont ces jeunes que je voyais quand j’étais président de la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS). 25 % des personnes dans les centres d’hébergement sont des jeunes de 18 à 25 ans. Ce n’était pas du tout le cas il y a vingt ans.

Que proposez-vous ?

Je propose, avec beaucoup d’autres, qu’on leur ouvre le RSA. On objecte que si on le leur accorde, ils seront moins incités à aller bosser, mais qu’est-ce qu’on leur propose comme travail ? On leur propose des formations. C’est très bien. Un accompagnement, c’est très bien aussi. Mais il faut aussi leur assurer une ressource. La « Garantie jeunes » est un bon mécanisme mais il ne dure que pendant un an, dix-huit mois au maximum. Je plaide donc pour un RSA destiné à ces jeunes. Cette ressource stable leur permettrait de vivre.

Ce RSA jeune devrait-il être assorti de conditions ?

L’accompagnement et la formation, comme dans la « Garantie jeunes », devraient bien sûr être adossés à ce RSA jeune. Je pense aussi qu’il devrait y avoir des conditions concernant les jeunes eux-mêmes. Il ne faut pas qu’ils puissent refuser un emploi conforme à leurs capacités et raisonnable en termes d’éloignement du domicile. Si un jeune refusait un tel emploi, il perdrait son allocation. Ce qui m’apparaît comme une condition équitable. Ceci relève de l’apprentissage des disciplines de la vie.

Vous restez président du fonds d’expérimentation Territoires zéro chômeur (1). Il faut poursuivre dans ce sens ?

Il faut non seulement poursuivre mais étendre cette expérimentation. C’est ce qu’organise une deuxième loi d’expérimentation qui vient d’être votée à l’unanimité au Parlement. Je pense que cette expérimentation est très porteuse d’avenir. Elle peut déboucher sur une sorte d’assurance emploi pour donner vie au préambule de la Constitution qui affirme le droit au travail. Et je pense qu’on progresse dans ce domaine. Dans l’Ouest, il y a deux territoires, à Mauléon, dans les Deux-Sèvres, et à Pipriac Saint-Ganton, en Ille-et-Vilaine, qui sont pratiquement parvenus à l’exhaustivité. Une personne privée d’emploi depuis plus d’un an et qui se présente est embauchée en quelques semaines.

Certains trouvent que ce dispositif coûte cher aux finances publiques.

Si on compare par rapport aux dégâts que fait le chômage de longue durée dans notre pays, je pense que c’est un prix tout à fait acceptable pour la collectivité nationale. Il y a le coût direct avec les prestations sociales versées aux chômeurs et il y a le coût indirect des recettes fiscales que ces personnes qui n’ont pas de ressources ne créent pas. Et il y a tous les effets induits : la diminution de la récidive pour ceux qui sortent de prison, la santé, l’amélioration de la vie familiale, la reprise d’espoir et de projets, la dynamisation du territoire, l’utilité des travaux accomplis… On est quand même frappé de voir que pendant le confinement, des personnes nous ont dit : « Je veux bosser, sinon je retourne dans mes addictions. » Ce qui veut dire que le fait d’avoir un travail aidait cette personne à sortir de ses addictions. C’est sans prix. Travailler, c’est aussi pouvoir s’offrir un cinéma, une sortie au parc d’attractions pour les enfants avec le produit de son travail. Tout ça change la vie.

C’est « la » réponse pour lutter contre le chômage de longue durée ?

Non, c’est une voie parmi d’autres au sein de l’économie sociale et solidaire. C’est celle-ci qui, globalement, peut être la vraie réponse. C’est elle qui peut accueillir des personnes qui ont une productivité inévitablement faible au départ car elle n’a pas les mêmes exigences de rentabilité que l’économie marchande. Elle peut, en outre, recevoir plus facilement des aides publiques. Actuellement, dans une période où le chômage va remonter et où les entreprises ne vont pas se précipiter pour embaucher les chômeurs de longue durée, je pense que c’est l’économie sociale et solidaire qui peut prendre le relais. Elle peut être un sas permettant ensuite d’aller vers l’économie marchande.

(1) Le dispositif Territoires zéro chômeur consiste à mobiliser les sommes destinées à l’indemnisation du chômage pour financer des entreprises à but d’emploi (EBE) qui recrutent en CDI des chômeurs de longue durée, payés au Smic, pour des activités utiles socialement et non concurrentes des emplois existants.

1 réponse »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :