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Porter l’étoile jaune et évoquer le pass «nazitaire» : abjection

Porter une étoile jaune ou parler de pass «nazitaire»

Certains opposants – certes minoritaires – au pass sanitaire font référence à la persécution des juifs et aux crimes nazis pour dénoncer la politique gouvernementale de lutte contre la Covid-19. Comment expliquer de tels comportements faisant référence à la Shoah pour décrier une soi disante « dictature sanitaire » ?

Porter une étoile jaune ? Arborer des montages où, sur le portail d’Auschwitz, est écrit : «le pass sanitaire rend libre» ? Parler de pass «nazitaire» ? Tout cela n’est il pas ignoble ? Comme il est excessif de parler de dictature sanitaire.

« Je l’ai portée l’étoile moi, je sais ce que c’est, je l’ai encore dans ma chair», Joseph Szwarc

Reprenons les propos de Joseph Szwarc, rescapé de la rafle du Vel d’Hiv qui dimanche, au lendemain de la manifestation contre le pass sanitaire, a fait part de son indignation. «Les larmes me sont venues, je l’ai portée l’étoile moi, je sais ce que c’est, je l’ai encore dans ma chair», avait-il lancé. «Les étoiles jaunes étaient des exagérations ridicules, scandaleuses, sur la mesure discriminatoire du gouvernement qui classait les Français. […] Ce n’est pas antisémite. C’était nier le martyr de la Shoah et ça m’a révolté».

«Nous vivons un étrange moment où la haine produit des fantasmes», Pierre Birnbaum

Pour l’historien Pierre Birnbaum spécialiste des juifs en France, auteur de La Leçon de Vichy. Une histoire personnelle, « ces propos et symboles s’inscrivent dans une vision complotiste généralisée. On retrouve ces mêmes références extrêmes dans d’autres démocraties, comme aux Etats-Unis. Le 25 mai, une élue républicaine à la Chambre des représentants américaine, Marjorie Taylor Greene, comparait les autorités fournissant un « logo de vaccination » aux « nazis forçant les personnes juives à porter une étoile jaune ». Cette élue est proche du mouvement complotiste QAnon. Des antivax diffusent l’idée mortifère que le virus aurait été créé par des juifs pour « remplacer » le peuple… » ( dans l’Opinion du 20 juillet 2021 )

Nous vous proposons l’article dans SLATE, de Laurent Sagalovitsch /

ARTICLE

Le port de l’étoile jaune ou le comble de l’abjection

Laurent Sagalovitsch — 19 juillet 2021 SLATE

[BLOG You Will Never Hate Alone] À des fins partisanes, s’arroger un destin qui s’acheva dans l’horreur d’un camp d’extermination représente la pire des ignominies.

Au mois de juin 1942, un officier allemand s’avance vers un jeune homme et lui dit: «Pardon, monsieur, où se trouve la place de l’Étoile?» Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine. (La place de l’étoile, Patrick Modiano, 1968)

On ne va pas tourner autour du pot: ce qui s’est passé ce samedi 17 juillet dans certaines villes de France –cette étoile jaune arborée par une poignée de manifestants sans que personne autour ne trouve à y redire, ces références nauséabondes à la Shoah, ces détournements d’images teintés de révisionnisme– a constitué un sommet d’imbécilité et de monstruosité, un spectacle si grotesque qu’on ne saurait trouver les mots justes pour qualifier notre dégoût.

Chacun a le droit de manifester et d’exprimer une opinion, aussi baroque soit-elle. Chacun peut dire sa colère face à des mesures considérées à tort ou à raison comme liberticides. Chacun est libre de scander des slogans pour mieux clamer sa désapprobation face au pass sanitaire et ses conséquences à venir. Mais personne, je dis bien personne, n’a le droit de s’approprier une mémoire qui n’entretient aucune espèce de rapport avec la situation actuelle.

Quiconque ose comparer sa situation de réfractaire au vaccin à celle d’un Juif sommé de porter l’étoile jaune dans les rues de Berlin, de Varsovie ou de Paris, au plus fort de la folie nazie, par l’interdiction qui leur était faite de fréquenter certains établissements, celui-là est non seulement un imbécile notoire, c’est aussi une personne dont les agissements se situent tellement au-delà de ce qui est permis ou toléré qu’elle ne peut plus prétendre appartenir à la communauté nationale.

Par là, elle rejoint la vaste cohorte de ceux qui pendant la guerre veillaient à la disparition du peuple juif et d’autres minorités du continent européen. Ni plus, ni moins. S’arroger à sa convenance personnelle un destin qui s’acheva dans l’abjection d’une chambre à gaz ou d’un four crématoire représente la pire des ignominies, un forfait d’une telle ampleur qu’elle appelle de l’État non seulement une réprobation sans équivoque mais l’ajout d’un arsenal législatif visant à punir pareille appropriation.

On ne peut pas laisser la mémoire génocidaire être ainsi bafouée ou détournée. Par respect pour la mémoire de ceux qui eurent à subir des atrocités dont nul ne sera jamais en mesure de restituer l’indicible cruauté, il nous appartient de veiller à ce que leur douleur ne puisse jamais être récupérée à des fins mercantiles ou idéologiques. Ou, autrement dit, il nous faut sanctuariser à la fois les lieux où se produisirent l’impensable tragédie mais aussi son imaginaire, mots comme symboles, qui l’incarnèrent.

L’utilisation de la référence à l’étoile jaune ou au sort des déportés doit devenir l’interdit absolu, le tabou le plus ultime, l’infranchissable devant lequel s’inclinent les passions humaines.

Si jamais on fermait les yeux face à une telle désinvolture, un sans-gêne aussi monstrueux, alors d’une certaine manière, on réduirait le crime nazi à un fait divers de l’histoire, une simple péripétie dont chacun serait libre d’user à son gré des symboles et du vocabulaire. Ce serait lui enlever son caractère de mal absolu, le banaliser au point où il cesserait d’apparaître comme le moment de bascule de l’histoire occidentale, rendant dès lors possible sa répétition.

Que ceux qui ces jours-ci brandissent à tort et à travers les symboles de la monstruosité nazie prennent conscience de l’insupportable légèreté de leur comparaison, c’est la seule chose qu’on peut souhaiter. Qu’ils réalisent que de porter l’étoile jaune était non pas tant l’interdiction de pénétrer dans telle ou telle boutique, mais bien la certitude de monter tôt ou tard à bord d’un train dont les destinations finales se nommaient Treblinka, Auschwitz-Birkenau, Sobibór, Majdanek, Belzec, Chelmno…

À bien y réfléchir, ce n’est pas la vaccination qui devrait être obligatoire mais la visite de ces antichambres de l’enfer.

Histoire de saisir une bonne fois pour toutes ce qui est admissible et ce qui ne le sera jamais.

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