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“Le dévouement politique n’a pas disparu”. Lire « La Cause des autres. Une histoire du dévouement politique ».

Une histoire du dévouement politique

Né en 1961, Olivier Christin est historien, spécialiste de l’histoire religieuse et politique. Normalien, ancien président de l’université Lumière Lyon 2 et professeur d’histoire moderne à l’université de Neuchâtel (Suisse), il est aussi directeur d’études à l’École pratique des Hautes Études (EPHE) et directeur du Centre européen des études républicaines (Cedre).

Il a publié plusieurs ouvrages sur l’histoire politique et religieuse de la France et de l’Europe (tels que Vox populi, Seuil, 2014), et a dirigé deux volumes dédiés à la question républicaine. Son dernier livre, La Cause des autres. Une histoire du dévouement politique, paraît en septembre 2021 aux Presses universitaires de France.

ENTRETIEN

Olivier Christin : “Le dévouement politique n’a pas disparu”

Propos recueillis par Catherine Portevin publié le 12 octobre 2021 Philosophie Magazine

Qu’y a-t-il de commun entre les héros de la République romaine et Greta Thunberg ? Une certaine idée de l’intérêt général, qui veut que l’on se sacrifie pour lui. À l’heure du désenchantement de la politique, l’historien Olivier Christin réhabilite dans son livre La Cause des autres (PUF, 2021) les « dévoués », tous ceux, dirigeants ou citoyens ordinaires, qui font plus que leur devoir. Et rappelle que, plus que jamais, nos démocraties ont besoin de ces vertus civiques.

Le dévouement, n’est-ce pas une valeur un peu surannée en politique ?

Olivier Christin : Notre perception de la figure exemplaire a changé, elle n’est en tout cas plus liée à l’exercice de la responsabilité politique ou militaire. Et pourtant, l’idée de dévouement à la chose publique travaille souterrainement les imaginaires. J’ai commencé ce travail en lisant systématiquement les blogs et livres des hommes et femmes politiques, des députés et sénateurs, pour voir comment ils se présentent eux-mêmes, ce qu’ils disent de leur engagement. J’ai été frappé de constater que, d’un bout à l’autre de l’échiquier partisan et toutes générations confondues, beaucoup parlent de la politique comme don de soi, comme dévouement à la collectivité, renoncement à son propre intérêt. Je ne m’attendais pas à trouver si présentes ces expressions vertueuses chez ces politiques professionnels, alors que bien souvent, la réalité de leur sens moral (certains sont poursuivis en justice pour fraude fiscale, par exemple) et parfois de leurs orientations politiques les contredisent.

“L’idée de dévouement à la chose publique travaille souterrainement les imaginaires. […] C’est frappant quand on lit les écrits des politiques” Olivier Christin

Ce sont des formules de pure rhétorique, non ?

Bien sûr, mais justement : la rhétorique, parce qu’elle travaille sur l’implicite du sens commun, est très révélatrice d’une représentation de la politique. J’ai trouvé par exemple beaucoup de références gaulliennes, très héroïques, ce qui peut être une manière de s’inscrire dans une filiation nationale… en oubliant que Pétain aussi a dit en 1940 : « Je fais à la France le don de ma personne ». Tout cet imaginaire n’est pas très maîtrisé. D’où vient alors ce discours tellement convenu ? J’en ai cherché les sources dans les grands débats des débuts de la IIIe République, moment inaugural de la forme de gouvernement stable qui est encore la nôtre. J’ai relu, après d’autres chercheurs (Serge AudierVincent Peillon notamment), des philosophes un peu oubliés comme Étienne Vacherot (1809-1897) et Jules Barni (1818-1878), également députés, ainsi que les manuels scolaires des années 1870-80. C’est là que se forme un certain idéal des vertus civiques autour de questions comme « qu’est-ce qu’un acte désintéressé ? Qu’est-ce que faire plus que son devoir ? », et cet idéal s’adressait autant au citoyen ordinaire qu’au dirigeant.

Mais en magnifiant des figures très anciennes comme les héros de la République romaine…

C’est un choix intéressant de la part de ces premiers républicains français de s’emparer des héros romains à des fins d’édification républicaine. Il s’agit d’inclure d’emblée la vertu dans le corps de doctrine, en restaurant une continuité entre la liberté des Anciens (qui serait un républicanisme des vertus) et celle des modernes (qui est un républicanisme des droits). Ils ont puisé dans la culture classique, par exemple dans Plutarque, qui raconte comment Mucius Scaevola a montré sa détermination à défendre la jeune cité romaine au Ier siècle av. J.-C., en se brûlant volontairement la main droite (d’où son surnom de Scaevola, le gaucher) devant l’ennemi [en l’occurrence, le roi étrusque Porsenna, qu’il était venu assassiner] qui l’assiégeait et qui, impressionné, a déposé les armes ; ou bien l’histoire de Lucius Junius Brutus, l’un des fondateurs de la République, qui a condamné à mort ses propres fils parce qu’ils fomentaient contre elle. Personne n’est prêt à un tel sacrifice de soi, mais ces gestes instituent une cause supérieure, qui n’est ni l’empereur, ni Dieu, mais une idée de la liberté. D’une certaine manière, les efforts des républicains français consistent à répondre à l’inquiétude de Tocqueville dans De la Démocratie en Amérique (1835). Celui-ci estimait que dans une société aristocratique, la vertu et le sacrifice de soi sont à la fois un devoir et une affirmation de son rang. Quelles pouvaient en être les sources, se demandait-il, dans une société individualiste et égalitaire ?

“Pour Tocqueville, dans une société aristocratique, la vertu et le sacrifice de soi sont à la fois un devoir et une affirmation de son rang” Olivier Christin

Mais la réponse de Tocqueville n’est pas forcément celle de la morale des héros classiques… Comment

Ses propos sont d’une étonnante actualité, ni désespérés ni désespérants sur l’individualisme. En démocratie, dit-il, c’est « l’intérêt bien entendu » qui rendra désirable pour chacun de « se rendre utile à ses semblables ». Cela conduit à poursuivre des fins plus modestes, moins glorieuses, mais aussi à rendre les passions moins dangereuses, moins extrêmes. Dans un texte, non retenu dans la version finale de De la démocratie en Amérique, il conforte Montesquieu lorsqu’il dit que la vertu est la passion qui doit nourrir la république. Mais il l’adapte au régime des grandes démocraties et non plus des républiques antiques, qui fonctionnaient sur le mode de la démocratie directe pour quelques dizaines de milliers de citoyens. Tocqueville évoque des solutions capables de favoriser l’engagement civique par la vie associative, les affaires civiles locales, etc. Il reconnaît, même en situation d’égalité des individus, des pratiques politiques possibles qui recréent de l’intérêt général.

À quel moment la vertu civique est-elle vraiment devenue l’affaire des citoyens ordinaires ?

Ce retournement est capital. Il y a deux moments. D’abord, le XVIIIe siècle, bien avant la Révolution, comme l’a bien vu Tocqueville, avec le culte des grands hommes, l’éloge de la vertu utile, le congé donné à l’héroïsme militaire etc. Penser le dévouement civique, c’est rompre avec le dévouement des serviteurs à l’égard de l’empereur – qui est d’abord servitude –, rompre avec le dévouement à des individus au profit de l’adhésion à des causes, à des intérêts généraux, à l’idée de bonheur de l’humanité. Ce n’est pas la même chose. Un second moment se joue autour de la première Guerre mondiale, dans les années 1900-1920. Le terme de « dévouement » n’a jamais été autant employé que pendant la guerre, mais pour louer celui des poilus, leur sacrifice pour la patrie, leur courage militaire. À la même période, la politique se professionnalise – Weber le décrit bien dans Le Savant et le Politique (1919) – et les organisations partisanes deviennent des institutions. Ces gestes, que l’historiographie et la philosophie classiques nous donnent en exemple pour la construction de la cité et de la patrie, se retournent en contestation de la cité injuste ou de l’État. Lorsqu’il y a exhibition du sacrifice de soi, elle provient désormais de militants comme mode d’action. En 1909, par exemple, la féministe britannique Marion Dunlop entame la première grève de la faim en prison lors de la répression du mouvement dit « des sufragettes ». Les auto-immolations contre l’entrée des chars soviétiques à Prague, contre la guerre du Vietnam, et tant d’autres jusqu’à aujourd’hui, sont autant de modes de protestation sacrificiels.

“Penser le dévouement civique, c’est […] rompre avec le dévouement à des individus ou des entités individuelles (l’empereur, Dieu…) au profit de l’adhésion à des causes, à des intérêts généraux, à l’idée de bonheur de l’humanité” Olivier Christin

Où est la vertu dans ces cas-là ? Dans la cause ? Dans le moyen d’action ?

La vertu civique, si l’on peut tenter une définition, est ce par quoi un citoyen fait beaucoup plus que ce qu’on attend de lui, plus que respecter la loi, pouvant même contrevenir à des lois injustes, au nom d’une cause pensée comme bénéfique à tous. J’essaie de ne pas juger la cause moralement mais politiquement, c’est-à-dire dans ce qu’elle construit. Une bonne cause est-elle celle qui s’impose à tout le monde, y compris par la force ? C’est toute l’ambiguïté aujourd’hui de la cause environnementale ou de la cause animale. Chacun peut y contribuer, certes, mais pas s’il y est forcé. Il faut que derrière toute cause, il y ait l’acte libre. Cette question est débattue depuis plusieurs siècles. Qu’il y ait une dimension sacrificielle chez Greta Thunberg ne fait pas d’elle une Scaevola. Elle nous rappelle juste que le dévouement politique, quoi qu’on en pense, n’a pas disparu, et que certains sont prêts à prendre des risques pour eux-mêmes au profit d’une idée de la justice. Je pense aussi aux Femen, aux zadistes, aux militants de SOS Méditerranée ou à ceux de la vallée de la Roya et de Briançon qui secourent les migrants. Leurs gestes ne sont sans doute pas imitables par tous, mais leur cause est partageable – on peut bien sûr ne pas être d’accord, mais elle est partageable politiquement.

La différence tient donc à un élargissement de la cause, mais aussi à son accessibilité ?

À son utilité, plutôt. La vertu civique, telle qu’elle commence à s’énoncer au XVIIIe siècle, est très liée à celle de l’utilité publique. Lorsque Voltaire vilipende les règnes féodaux, c’est au profit des gens véritablement « utiles », et il donne des noms d’artistes, d’hommes de lettres, de médecins, de savants. Cette utilité sociale des « Grands Hommes » est très liée à une utilité économique, que l’on va voir aussi chez les réformateurs italiens comme Dragonetti (1763-1846). Sont utiles ceux qui contribuent au doux commerce, à l’enrichissement des nations, au développement des facultés productives, à l’émergence d’une nouvelle prospérité. Commerce, prospérité, bonheur sont liés. Et du côté des théologiens, disons plutôt des prédicateurs modestes que j’ai préféré lire, on voit poindre un certain renoncement au martyre exemplaire, et hors de portée du chrétien ordinaire. La morale consiste plutôt à dire : là où je suis, je peux faire bien ce que j’ai à faire. Sont ainsi réintégrées dans les exemples de moralité les personnes de condition modeste, les enfants, les femmes. Tout cela se retrouve au premier plan pendant la Révolution. On fait témoigner à l’Assemblée les dévoués républicains, dont on relate les exploits dans les gazettes, dans les réunions de sections révolutionnaires.

“Une bonne cause est-elle celle qui s’impose à tout le monde, y compris par la force ? C’est toute l’ambiguïté aujourd’hui de la cause environnementale ou de la cause animale. […] Il faut que derrière toute cause, il y ait l’acte libre” Olivier Christin

Jusqu’à quel point le désintéressement est-il une condition de la vertu civique ?

La question est redoutable ! Dans un livre précédent, sur les formes de vote avant le suffrage universel (Vox populi, Seuil, 2014), j’avais noté cet adage tirés des Écritures : il faut donner les charges et les honneurs à ceux qui ne les veulent pas. C’est la garantie d’élire ainsi des gens vertueux, c’est-à-dire désintéressés. C’est le thème de toute une littérature morale et théologique, depuis La Cité de Dieu de saint Augustin jusqu’au XVIIIe siècle, qui la tranche ainsi : peu importe au fond les mobiles qui poussent les gens à agir, et les bénéfices personnels que ceux-ci tirent de leur action, du moment qu’ils ne sont pas sa fin et que la cause en elle-même paraît désintéressée, au sens qu’elle fait avancer le bien de tous. Mais cela ne règle pas définitivement la question : comment juger du sacrifice consenti ?

Quelle que soit l’opinion que l’on a sur les causes défendues, faut-il se féliciter de voir la vertu civique à l’œuvre dans les mouvements militants d’aujourd’hui ?

Oui, à double titre. La pandémie a montré que nos sociétés tenaient comme un paquebot qui continue d’avancer alors qu’on a coupé les moteurs, en raison du dévouement de personnes dont on n’attendait pas l’extrême engagement. Et beaucoup n’y ont rien gagné : par exemple les soignants, les enseignants, les caissières, les livreurs, etc. On a découvert, parfois à contre-cœur, le rôle social de ces gens (on a retrouvé fortement cette notion d’utilité). La deuxième raison de se féliciter des engagements militants est qu’ils agissent à mon avis comme un contre-poison à l’anonymat haineux des réseaux sociaux. La vertu civique, c’est s’investir, s’exposer, donc se montrer à visage découvert, dire ce que l’on fait et pourquoi. Et ceci n’a pas disparu. J’ai voulu écrire un livre optimiste !

“Dans la Bible, il y a écrit : ‘Il faut donner les charges et les honneurs à ceux qui ne les veulent pas’. C’est la garantie d’élire des gens vertueux. […] Mais peu importe au fond les mobiles qui poussent les gens à agir, du moment où la cause fait avancer le bien de tous” Olivier Christin

L’État de droit peut-il encore percevoir la vertu civique de ces mouvements ?

Je ne voudrais pas donner l’impression de dénigrer l’incroyable dévouement à la chose publique de fonctionnaires ou de hauts-fonctionnaires – la vertu civique ne se trouve pas que dans la rue. Mais comment cette exigence de vertu, venue des citoyens, peut-elle se traduire dans le fonctionnement des institutions ? Je ne crois pas que la « moralisation de la vie politique » se règle à coups de décrets, par exemple sur la déclaration des fortunes personnelles des élus. Il ne suffira pas non plus de parachuter à l’Assemblée nationale des membres d’associations ou d’ONG, où leur voix est rapidement débordée. La vertu civique de l’État passera davantage par une association des citoyens à la vie démocratique et aux institutions. Et par la reconnaissance plus forte de l’État à accorder aux agents qui remplissent ses missions vertueuses, comme les fonctions sanitaires, territoriales et éducatives. Enfin, évidemment, l’État devrait tenir les promesses qu’il fait depuis des décennies en matière environnementale et de rénovation de la démocratie. C’est ainsi que l’État sera, ce que tous annoncent, un État exemplaire.

Avons-nous encore besoin de héros ?

Il y a une fièvre autour de la notion de héros, mais cette fièvre rend les choses confuses. Voyez par exemple l’hésitation entre le héros et le martyr. On peut qualifier les mêmes personnes pour les mêmes gestes à la fois de héros et de martyrs, avec des grilles de lecture qui ne se superposent pas bien. Les victimes sont-elles des martyrs ou des héros ? Les journalistes de Charlie Hebdo, les spectateurs du Bataclan assassinés, sont-ils des martyrs – et les pompiers qui sauvent les enfants dans les incendies, des héros ? Ce n’est pas aussi simple. En principe, le martyr renvoie à l’univers religieux, et le héros à l’univers militaire ou politique, mais cela ne marche pas bien non plus. Car on ne voit pas quoi faire des modes de sacrifice comme celui du gendarme Beltrame, qu’on a qualifié parfois de martyr parce qu’il s’était converti au christianisme, et dans d’autres cas, de héros. En 2017, l’exposition « Martyrs » à la maison des artistes de Béthanie à Berlin mettait dans le même sac les auteurs des attentats du 11 Septembre, Socrate, les martyrs chrétiennes ou encore Martin Luther King – bref, des gens qui ont choisi de mourir, d’autres pas, des gens qui ont choisi de mourir en tuant le plus possible d’autres êtres humains, et d’autres qui, au contraire, ont tout fait pour éviter la mort d’autrui. C’est une grande confusion. J’essaie de tenir un tiers-terme entre héros et martyrs, en montrant ce que sont les dévoués, qui sont prêts à renoncer à leur intérêt pour le bien commun.

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