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Avoir l’esprit politique, une nécessité en démocratie ?

Hannah Arendt : “Avoir l’esprit politique, c’est se soucier davantage du monde que de nous-mêmes”

Hannah Arendt publié le 07 octobre 2021 Philosophie Magazine

À l’occasion de la publication du Cahier de l’Herne consacré à Hannah Arendt et dirigé par Martine Leibovici et Aurore Mréjen, nous publions avec l’aimable autorisation des ayants droit un extrait inédit du cours que Hannah Arendt prononça à l’université de Chicago à l’automne 1963, dans le cadre de la chaire de science politique qui venait de lui être attribuée.

S’inspirant de Thucydide et de Machiavel, mais aussi du personnage d’Achille, qui « choisit une vie courte en échange de la gloire éternelle », elle cherche à arracher la politique à la quête du pouvoir et de la domination pour la recentrer sur l’amour du monde. Un monde d’apparences, où les hommes font l’expérience du commun et de l’égalité.

L’extrait

(Cahier Hannah Arendt © Éditions de l’Herne, 2021)

Introduction à la politique

[2.] Qu’est-ce que j’entends par avoir un esprit politique (politically minded) ? Ici, je dois anticiper ce qui se clarifiera peut-être plus tard. D’une manière très générale, je veux dire par là se soucier davantage du monde – qui existait avant notre apparition et qui continuera d’exister après notre disparition – plus que de nous-mêmes, de nos intérêts immédiats et de notre vie. Je ne parle pas d’héroïsme, mais du fait qu’en entrant dans le domaine politique, ce qui implique toujours de sortir de la sphère privée de notre vie, nous devons nous montrer capables d’oublier nos soucis et nos préoccupations.

Par opposition à la “science de la politique” de C. J. Friedrich1[…]Amor mundi : l’amour ou plutôt le dévouement au monde dans lequel nous naissons est possible, car nous ne vivrons pas toujours. Être dévoué au monde signifie entre autres choses ne pas agir comme si nous étions immortels. Le courage : l’une des conditions du courage est la mortalité […]. Pour l’illustrer, souvenez-vous d’Achille qui choisit une vie courte en échange de la gloire éternelle (chez Homère). Selon Socrate, il choisit d’avoir une vie courte pour éviter la honte ou plutôt pour éviter de commettre des actions honteuses, pour la simple et bonne raison que ce sont les actes 

Dans la mesure où il est politique, le monde a deux caractéristiques : il est public, contrairement aux choses qui sont cachées, et il est commun, contrairement aux choses que nous possédons à titre privé. Ce qui est public existe à la lumière de la publicité : tout est vu ou entendu. L’apparence – vue ou entendue par les autres – est ce qui fait la réalité. […]

Nos activités sont différentes selon qu’elles s’exercent dans ce domaine public, où tout est vu, ou dans une sphère qui est cachée et non visible. Certaines activités sont impossibles en public – par exemple faire l’amour ou encore faire le bien : “Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite”“Gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes pour en être vus”. Se faire valoir met un terme à la bonté. 

Sur ce qui est commun5. Quand nous quittons notre domicile privé et pénétrons dans l’espace commun, nous devenons égaux. L’espace commun rend égaux ceux qui sont inégaux à titre privé et social. Pour toute égalité, il faut un égalisateur – devant Dieu, nous sommes tous de pauvres pécheurs, ce qui signifie que les distinctions qui prévalent dans le monde cessent. Ou encore, devant la mort, nous sommes tous égaux : nous avons un destin commun qui contredit là encore le monde : inter homines esse (être parmi les hommes) et desinere inter homines esse (cesser d’être parmi les hommes).

Ce sont là des principes d’égalité non politiques qui sont bien plus absolus que le principe politique, car ce dernier laisse une marge à la distinction, à l’excellence, etc. Politiquement, l’égalité implique qu’il existe un espace où nous sommes d’emblée égaux. C’est l’égalité devant la loi : ce qui compte, ce n’est pas notre personne, mais ce que nous avons fait. Cette forme de justice n’est pas absolue. Nous tenons compte des inégalités entre les personnes (quod licet Jovi non licet bovi6, “Ce qui est permis à Jupiter ne l’est pas aux vaches”) en fonction des circonstances complexes dans lesquelles elles se trouvent et de l’équité, etc. – cela veut dire qu’on ne peut pas nous réduire à nos actes. 

Ce qui est commun n’est pas en nous, mais vient du monde dans la mesure où il est commun. Il nous lie ensemble, comme une table nous rassemble. »

Texte traduit de l’anglais par Jean-Luc Fidel.

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