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USA : DISPARITION DE LA PRESSE LOCALE, AFFAIBLISSEMENT DE LA DÉMOCRATIE

ARTICLE

Aux Etats-Unis, la disparition des journaux locaux pèse sur le fonctionnement de la démocratie

Corine LesnesSan Francisco, correspondante LE MONDE

En 2023, plus de 130 publications ont fermé ou été absorbées. Désormais, un Américain sur cinq vit dans une zone de sous-information. A l’approche de l’élection présidentielle de novembre 2024, des initiatives voient le jour pour inverser la tendance.

L’extinction de la presse locale s’accélère aux Etats-Unis. En 2022, les journaux locaux avaient fermé au rythme de deux chaque semaine, selon l’école de journalisme de la Northwestern University (Illinois). En 2023, la moyenne s’est établie à 2,5 fermetures hebdomadaires, indique le rapport annuel publié en novembre par l’université. Plus de 130 journaux ont fermé ou été absorbés, un phénomène que nombre d’experts estiment lié aux plaies actuelles de la démocratie américaine : désinformation, corruption, polarisation.

En moins de vingt ans, un quart des journaux américains ont plié bagage. Plus de 200 des 3 143 comtés du pays sont maintenant considérés comme des « news deserts » (« déserts d’information ») : ils n’ont plus aucun journal local. Dans plus de 1 500 autres, il n’y a plus qu’une source d’information régionale, généralement un hebdomadaire. Un Américain sur cinq vit dans une de ces zones de sous-information.

« La perte de ces journaux entraîne les populations locales dans une spirale de désinformation, de division et de polarisation, déplore Steve Waldman, le fondateur de Rebuild Local News, une coalition de quelque 3 000 organes de presse et associations dont le but est de rétablir les médias locaux. Sur le plan national, on a tendance à considérer les opposants comme des ennemis. Sur le plan local, quand vous les croisez à un match ou au supermarché, vous réalisez qu’ils sont des êtres humains eux aussi. »

Plus de mille organes de presse sont maintenant considérés comme des « journaux fantômes » : ils ont perdu plus de la moitié de leurs employés et sont fabriqués par un nombre réduit de journalistes, parfois postés loin du terrain qu’ils sont censés couvrir. Le rapport cite l’exemple de l’erreur commise le 5 septembre 2023 par le Hutchinson News, un journal du Kansas, ancien lauréat d’un prix Pulitzer, racheté en 2016 par le groupe Gannett. A la « une », le journal décrivait – photo à l’appui – un groupe de « dynamiques et heureux » pensionnaires d’une maison de retraite de la ville pratiquant le kayak sur un lac bordé d’arbres. Les lecteurs ont été stupéfaits : ils n’avaient jamais vu pareil lac près de chez eux. L’article évoquait en fait les activités proposées dans une localité du même nom, mais située dans le Minnesota. Le papier avait été rédigé par une pigiste n’habitant pas à Hutchinson, et commandé par un éditeur basé dans l’Oklahoma…

Corruption et gaspillage

Du fait du déclin de la publicité et de la concurrence d’Internet, les Etats-Unis ont perdu plus de 2 500 journaux depuis 2005 et 43 000 journalistes, soit près de deux tiers des effectifs des rédactions. La Northwestern University estime qu’un tiers des journaux locaux auront probablement fermé d’ici à la fin de 2024. Les quelque 6 000 journaux survivants sont pour la plupart des hebdomadaires, possédés par des firmes d’investissement qui cherchent à réduire les coûts.

Depuis 2005, les revenus de la presse ont plongé, passant de 50 milliards de dollars (près de 45,8 milliards d’euros) à 20 milliards de dollars. Les médias en ligne qui ont éclos un peu partout – le rapport en compte 550 – ne sont pas assez nombreux pour prendre la relève, et ils desservent principalement les grandes agglomérations. « La perte de médias locaux dans les quartiers pauvres ou délaissés constitue une crise pour notre démocratie », estime la professeure Penny Abernathy, une spécialiste de l’économie des médias, coautrice du rapport.

Sans presse locale, la participation électorale baisse, comme l’a montré une étude sur la fermeture du journal de l’Ohio, le Cincinnati Post, en 2007, après cent vingt-six ans d’existence. Les sortants sont plus facilement réélus. La corruption et le gaspillage échappent à la vigilance des citoyens, qui sont de moins en moins informés sur le fonctionnement de leurs institutions.

En 1966, 70 % des électeurs connaissaient le nom de leur maire. En 2016, ils n’étaient plus que 40 %. Selon une analyse du contenu de 121 journaux, publiée en 2021 par les professeurs Danny Hayes et Jennifer Lawless, la couverture de la politique locale a diminué de 56 % entre 1999 et 2017. Un tiers des articles sur l’éducation et le fonctionnement des conseils scolaires, un sujet sur lequel les républicains sont à l’offensive depuis plusieurs années, ont disparu entre 2003 et 2017.

La présence de journaux locaux aurait même des conséquences sur l’environnement. Dans une étude publiée en 2018 par le Journal of Environmental Economics and Management, la chercheuse Pamela Campa a constaté que la présence du siège d’un journal à proximité d’une entreprise produisant des biens de consommation, autant que la couverture des sujets liés à l’environnement, augmentait la probabilité que cette firme se préoccupe de réduire ses émissions toxiques.

« Force de cohésion sociale »

Réconfort pour les défenseurs de la presse locale : l’année 2023 a aussi été marquée par nombre d’initiatives pour ressusciter les informations de proximité, de la part de fondations et d’associations préoccupées de l’érosion de la participation civique, à la veille de l’élection présidentielle du 5 novembre 2024, considérée comme cruciale pour la démocratie.

Le 7 septembre 2023, une vingtaine d’associations ont annoncé la création d’un fonds d’aide à la presse locale doté de 500 millions de dollars sur cinq ans. Le rassemblement, appelé Press Forward, est conduit par les plus grandes fondations philanthropiques du pays (MacArthur Foundation, Knight Foundation, Ford Foundation, Carnegie Corporation…). Son but est de faire éclore une « renaissance » de l’information locale et de refaire du journalisme de proximité « une force de cohésion sociale ». Autre initiative : le groupe American Journalism Project, lancé en 2019 par John Thornton, le fondateur du Texas Tribune, l’un des principaux médias à but non lucratif du pays. Il soutient maintenant 41 rédactions dans l’ensemble du pays, avec un financement de 150 millions de dollars.

Sur le plan législatif, deux élues ont présenté un projet de loi devant la Chambre des représentants à Washington pour aider la presse locale. Selon ce texte, déposé par la républicaine Claudia Tenney et la démocrate Suzan DelBene, les restaurants ou les magasins qui font de la publicité dans les journaux locaux bénéficieront de réductions d’impôt à hauteur de 5 000 dollars. Les médias locaux qui recrutent des journalistes seront exemptés d’impôt sur la masse salariale à concurrence de 25 000 dollars par employé.

En Californie, quelque 50 rédactions à but non lucratif ont été lancées en cinq ans, pour la plupart dans des communautés rurales ou à majorité peuplées d’immigrants. L’assemblée de l’Etat a décidé de financer une formation à l’information locale à l’université de Californie à Berkeley. Elle a aussi commencé à examiner un projet de loi prévoyant une compensation par les géants des technologies comme Google et Facebook, sur le modèle européen.

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