
« Un niveau de haine rarement vu contre la personne du chef de l’Etat »
Jean Garrigues considère, dans une tribune au « Monde », que l’agression du petit-neveu d’Emmanuel Macron indique que nous avons atteint un niveau de haine rarement vu contre la personne du chef de l’Etat.
Jean Garrigues est président du Comité d’histoire parlementaire et politique, auteur d’Elysée contre Matignon. Le couple infernal, (Tallandier, 2022).
ARTICLE
Jean Garrigues, historien : « La pulsion régicide a été depuis quelques mois encouragée par certains discours politiques »
Jean Garrigues Historien. LE MONDE
L’agression absurde et ignoble subie il y a quelques jours par le petit-neveu d’Emmanuel Macron marque un degré supplémentaire dans la brutalisation de la vie publique, devenue un paramètre majeur de nos réflexions collectives sur la démocratie. Au moment de la crise des « gilets jaunes », on a vu se multiplier les agressions contre les permanences ou les domiciles des élus, voire contre les élus eux-mêmes, puis un ministère attaqué par des manifestants.
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On a vu Emmanuel Macron échapper de peu à la colère de la foule au Puy-en-Velay, le 4 décembre 2018, giflé le 8 juin 2021, puis son effigie brûlée à plusieurs reprises et des concerts de « casserolades » pour perturber ses déplacements. Mais une telle agression, commise sur un jeune homme au motif qu’il est parent avec le chef de l’Etat, relève non seulement de la bêtise, mais aussi et surtout de pratiques d’amalgame qui renvoient aux pires heures de notre histoire.
Au-delà du degré de violence physique de cette agression, qui correspond à des pratiques d’un autre âge, symptomatiques d’une forme de barbarie renaissante, on peut s’interroger sur la signification profonde d’un tel acte dans le cadre de la crise actuelle de la démocratie. Il faut y voir évidemment un indice supplémentaire de cette colère profonde qui anime une partie des Français dans une société fracturée, déboussolée, angoissée par la perte de ses repères moraux et culturels comme par le déclassement social et la baisse de pouvoir d’achat.
Excès d’honneur
Cette colère s’est traduite à maintes reprises depuis quelques années, que ce soit par l’abstention électorale, le vote protestataire ou les agressions contre les élus, y compris les maires. Elle s’est évidemment nourrie du mécontentement suscité par la très impopulaire réforme des retraites et par la méthode autoritaire employée par Emmanuel Macron pour l’imposer aux syndicats et à l’opinion. Mais ce qui interroge précisément, par rapport au fonctionnement de notre démocratie, c’est la manière dont cette colère, ce ressentiment social, s’est polarisée avec une violence inaccoutumée sur la personne d’Emmanuel Macron.
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Est-ce nouveau ? En 1889, le général Boulanger (1837-1891), le premier des hommes politiques populistes sous la IIIe République, exhortait déjà les Français à renverser la « Bastille parlementaire » afin d’en déloger Jules Ferry et les siens. Depuis 1958, toute l’histoire de la Ve République est remplie de ces moments de crise où le chef de l’Etat a été pris comme cible exclusive des difficultés rencontrées par la société française. Ce fut le cas du général de Gaulle en Mai 68, quand certaines affiches l’assimilaient à Adolf Hitler. Ce fut le cas de Valéry Giscard d’Estaing, représenté en Louis XV, de Jacques Chirac en « super-menteur », de « Sarkozyléon » petit Bonaparte et « président des riches », ou même de François Hollande, devenu un traître aux yeux d’une partie de ses électeurs.
Il est dans la nature même des institutions de la Ve République, focalisées sur la fonction présidentielle, de générer les excès d’honneur que confèrent l’élection et l’état de grâce qui l’accompagne, ainsi que les excès d’indignité qui accompagnent l’inévitable disgrâce et le rejet de l’homme providentiel.
Jouer avec le feu
Mais jamais sans doute on n’avait atteint un tel niveau de haine envers le chef de l’Etat, faisant resurgir ce tropisme séculaire, issu de la Révolution française : la pulsion régicide. Certains « gilets jaunes » en étaient habités, assimilant Emmanuel Macron à Louis XVI et son épouse à Marie-Antoinette. La crise des retraites l’a fait resurgir avec une particulière acuité, à mesure que le président de la République se réfugiait dans la tour d’ivoire de ses certitudes, faisant de l’Elysée une sorte de Bastille symbolique, sourde aux revendications des Français. Mais la colère légitime d’une partie des citoyens ne suffit pas à expliquer cette radicalisation du rejet, qui s’enracine dans la haine séculaire pour le monarque, fût-il républicain.
Ce qui est particulièrement grave, c’est que la pulsion régicide a été depuis quelques mois encouragée par certains discours politiques, au nom de la légitimité révolutionnaire. Lorsqu’un élu de La France insoumise (Thomas Portes, député du Tarn) se fait photographier, le pied posé sur un ballon représentant le visage d’Olivier Dussopt, ministre du travail, lorsqu’un autre élu (Christophe Prudhomme, conseiller régional Ile-de-France apparenté LFI et délégué national CGT-Santé) défile en criant le slogan : « Louis XVI, on l’a décapité ! Macron, on peut recommencer ! », et lorsque leur chef de file, Jean-Luc Mélenchon, invite à reprendre la Bastille, on est très directement dans la sollicitation de cette pulsion régicide.
S’il est évident que ce type d’exhortations entend se cantonner au registre symbolique, il est non moins évident que les images qu’elles suscitent peuvent entraîner un risque de passage à l’acte chez ceux qui les interprètent au premier degré. Et, de fait, ce qui est arrivé à Jean-Baptiste Trogneux découle très directement de cette incitation à la violence que la stratégie de conflictualité de La France insoumise a instillée dans le débat public. A jouer avec le feu révolutionnaire qui couve dans notre tradition politique, on risque de brûler la démocratie.