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« La jeunesse est très critique envers la démocratie représentative »
Publié le 06/04/2023 • Par Nathalie Perrier • dans : A la Une prévention-sécurité, Actu experts prévention sécurité, France
Les actes de violence à l’égard des institutions politiques et des élus se sont multipliés ces derniers jours. Faut-il y voir une crise de la démocratie représentative ? Eclairage avec Bénédicte Laumond, maîtresse de conférence en science politique à l’université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et rattachée au CESDIP (Centre de recherches sociologiques sur le Droit et les institutions pénales).
Les dernières manifestations contre la réforme des retraites, essentiellement celles qui se sont déroulées après l’adoption de la loi via le 49.3, ont été émaillées d’actes de violence. Comment expliquer cette irruption de la violence ?
Il s’agit là avant tout d’un mouvement social qui se radicalise. Il ne faut pas se tromper : nous ne sommes pas en présence de groupes politiques très radicaux, des groupes d’extrême droite par exemple qui voudraient en découdre.
Ces violences font, il ne faut pas l’oublier, suite à l’adoption de la réforme des retraites par le 49.3. Le gouvernement n’est pas dans une logique de désescalade et le recours à la violence – les travaux de chercheurs comme Isabelle Sommier ou Xavier Crettiez en font état – est un des outils des mouvements sociaux. N’importe quel mouvement social peut devenir violent. Et c’est ce qu’il se passe, même si la majorité des cortèges demeurent pacifiques.
Il y a aussi eu plusieurs actes de violence à l’encontre des institutions et des élus : l’incendie du porche de la mairie de Bordeaux, les lettres de menaces reçues par Aurore Bergé et Yaël Braun Pivet, les permanences d’Eric Ciotti à Nice et d’Eric Pauget à Antibes dégradées…
Il est certain que le contexte est propice au passage à la violence de groupes dont l’idéologie est déjà radicale. Les enquêtes sont en cours et il est donc difficile pour l’heure d’imputer ces faits à tel ou tel groupe politique. Ce que l’on sait des travaux sur la violence politique, c’est que, en France, depuis des décennies, les violences d’extrême gauche ont plutôt tendance à viser les biens – une vitrine de banque, un abribus, etc. – alors que celles d’extrême droite ciblent prioritairement les personnes.
Au-delà de ces faits, on constate depuis plusieurs années une hausse du nombre d’agressions d’élus, avec plus 32 % en 2022. Faut-il y voir une crise de la démocratie représentative ?
Ces violences s’inscrivent dans un phénomène plus large de défiance vis à vis du politique. Les partis politiques et les syndicats bénéficient de taux de confiance de moins en moins élevés. C’est une tendance de fond en France, mais plus largement en Europe. Les élus, qui incarnent la Nation, peuvent dès lors apparaître aux yeux de certaines personnes radicalisées comme une cible. Il y a incontestablement une crise de la démocratie représentative.
A côté des blacks bloc, on voit une montée en puissance d’une frange de la jeunesse qui veut en découdre…
L’âge est une donnée importante pour qui étudie la violence politique. Ne serait-ce que parce que, plus vous vieillissez, plus vous êtes susceptible d’avoir des obligations familiales, et moins vous êtes enclins à recourir à la violence politique. Par ailleurs, la jeunesse d’aujourd’hui, tous les travaux vont en ce sens, croit toujours en la démocratie, mais est très critique envers la démocratie représentative, en tout cas telle qu’elle fonctionne aujourd’hui.
Les jeunes s’intéressent toujours à la politique, mais ont tendance à aller moins voter et privilégient d’autres formes de mobilisation politique : les manifestations, les happenings comme par exemple lancer de la peinture sur des tableaux de maître, Nuit debout, etc., voire, pour une minorité d’entre eux, la violence.
Cette violence semble cristalliser le débat entre la légitimité des élus et celle de la rue. Faut-il s’en inquiéter ? Faut-il y voir une montée du populisme ?
Le RN comme LFI ont une tendance récurrente au discours populiste avec cette opposition entre un peuple pur et des élites corrompues, même si pour ces deux idéologies radicales le terme de peuple n’a pas le même sens et que leurs projets politiques sont très différents. Ces mouvements populistes ont incontestablement une capacité à mettre en avant les problèmes de fond des démocraties, et notamment les écarts croissants entre le corps des citoyens et ses représentants. Cela peut néanmoins conduire certains de leurs soutiens à des actions violentes et à un rejet systématique des élus des camps adverses.