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LIRE « LA RÉPUBLIQUE AUTORITAIRE » – ISLAM ET POLITIQUE

Instrumentalisation du concept de laïcité

Alors que les polémiques sur l’islam se succèdent, le politiste Haoues Seniguer juge sévèrement la politique menée par les pouvoirs publics français à l’encontre des musulmans. Il s’inquiète en particulier de l’instrumentalisation du concept de laïcité « pour faire une chasse à la conscience ». VOIR L’ARTICLE CI CONTRE.

ARTICLE

« Vouloir décréter “un islam des Lumières” par le haut relève d’une lourde erreur de diagnostic »

Propos recueillis par Youness Bousenna LE MONDE

Avec La République autoritaire (Le Bord de l’eau, 2022), le maître de conférences à Sciences Po Lyon Haoues Seniguer a choisi un titre volontairement polémique. Mais c’est une question de fond qu’explore, avec méticulosité, ce politiste spécialiste de l’islamisme marocain et des rapports entre islam et politique en France.

L’auteur de Les (Néo) Frères musulmans et le nouvel esprit capitaliste. Entre rigorisme moral, cryptocapitalisme et anticapitalisme (Le Bord de l’eau, 2019) et de L’Islamisme décrypté (L’Harmattan, 2020) s’y interroge en effet sur le basculement enclenché à la suite des attentats de 2015, qui a vu la communauté musulmane être, selon lui, mise à l’index par les pouvoirs publics. Sans nier « la réalité d’un extrémisme violent pratiqué au nom de l’islam », il déplore l’émergence, au sommet de l’Etat, d’une « vision dangereuse postulant un continuum entre conservatisme religieux et actions violentes ».

L’exécutif restructure actuellement la représentation de l’islam en France autour d’une nouvelle instance lancée début 2022, le Forum de l’islam de France (Forif). Quel est votre regard sur cette entité vouée à prendre la suite du Conseil français du culte musulman (CFCM) ?

La représentation des musulmans de France est une question de longue date, puisqu’elle se pose depuis les années 1980-1990. Elle est rendue difficile par la confusion entre la notion de représentation et celle de représentativité : une structure de représentation n’est pas mécaniquement représentative des musulmans de France. Enfin, elle bute toujours sur ce qu’elle représente : sont-ce les lieux de culte ou les écoles théologiques ?

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Ces rappels posent la complexité d’un enjeu auquel le CFCM, lancé en 2003, a tenté d’apporter une réponse. Mais celle-ci s’est révélée insatisfaisante pour trois raisons : l’institution a été minée par des querelles intestines entre tendances théologiques et entre nationalités ; son mode de gouvernance indexant l’importance de ses membres à la superficie de leurs lieux de culte était problématique ; enfin, cette instance parisienne était coupée de ses antennes régionales (les CRCM [conseils régionaux du culte musulman]), dont l’absence de moyens entravait toute possibilité d’action.

Ce déphasage entre une institution jacobine et l’islam du quotidien a conduit à un enlisement du CFCM, malgré un bilan positif sur certaines questions, comme les carrés musulmans dans les cimetières.

L’Etat a donc logiquement pris acte de l’échec du CFCM en souhaitant reconstruire une instance de représentation plus souple et en repartant de l’islam des territoires, le tout en imprimant une intention libérale revendiquée par Emmanuel Macron.

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Si la philosophie inspirant le Forif est intéressante, il demeure un impensé : cette instance n’en finira pas par magie avec l’islam « consulaire » du CFCM, car les acteurs, liés à des Etats étrangers et qui ont mené à cet enfermement, vont demeurer.

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Ensuite, l’idée que le Forif rompra avec le conservatisme religieux me semble être une vue de l’esprit. Assigner à cette entité la tâche de donner une orientation libérale au culte musulman est voué à l’échec, car le tropisme conservateur du champ islamique en France est une réalité. Vouloir décréter un « islam des Lumières » par le haut relève d’une lourde erreur de diagnostic.

L’Etat et ses services, au premier rang desquels le Bureau central des cultes, qui fait un travail remarquable, veulent des interlocuteurs de l’islam de France. Ils ne peuvent cependant pas les imposer dans un contexte laïque. Aussi, pour agir en confiance avec les associations cultuelles et les acteurs associatifs musulmans, l’Etat ne doit pas leur donner le sentiment de vouloir s’immiscer dans leurs affaires théologiques et organisationnelles.

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C’est par un dialogue pérenne entre l’Etat et la diversité des organisations musulmanes légalistes que les débats internes aux musulmans de France, en matière de relation à la République, de rapport critique aux textes, aux normes et aux pratiques religieuses, pourront progresser de manière positive et significative.

Dans votre dernier essai, vous critiquez l’expression « islam des Lumières », employée, entre autres, par Emmanuel Macron. En quoi est-elle problématique à vos yeux ?

La notion d’« islam des Lumières » repose sur un impensé dérivant d’une mentalité coloniale. Cette vision est parfaitement résumée par l’un des grands administrateurs coloniaux de la France, Robert Montagne (1893-1954), qui appelait à libéraliser l’islam, jugé contestataire par nature, pour l’aseptiser.

Si je suis, à titre personnel, séduit par l’idée d’un islam libéral, je reste dubitatif lorsque des acteurs politiques parlent d’« islam des Lumières », puisque l’expression peut porter comme jugement de valeur sous-jacent d’abêtir les musulmans conservateurs.

Décréter qu’il s’agit de la seule voie pour les musulmans, alors que l’Etat est censé être laïque, revient à évincer tous les conservateurs – j’entends par conservateur un musulman attaché à une vision conservatrice de l’islam, en termes d’orthopraxie et d’orthodoxie, plutôt hostile aux lectures modernisantes et historico-critiques des textes religieux, et qui cultive par exemple une idée traditionaliste de la famille. Or, en contexte démocratique, laïque et pluraliste, le conservatisme n’est ni positif ni négatif en soi, dès lors qu’il ne pose pas de problème pour la société et l’ordre public.

Comment jugez-vous la loi du 24 août 2021 « confortée ant le respect des principes de la République », aussi appelée « loi séparatisme », qui contient une batterie de mesures sur la neutralité du service public, la lutte contre la haine en ligne, l’encadrement de l’instruction en famille ou le contrôle renforcé des associations, notamment par le biais du « contrat d’engagement républicain » ?

Cette loi entérine le passage d’un ordre légal, qui règle les comportements des individus, à un ordre moral, qui en scrute les attitudes et les opinions.

Il s’agit d’une bascule qualitative : quiconque critique la laïcité depuis un référentiel musulman prend le risque d’être réprimé par la loi, puisque ce référentiel religieux est désormais soupçonné de nourrir un séparatisme.

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Le terme de « séparatisme » choisi par Emmanuel Macron – prononcé notamment lors de son discours aux Mureaux(Yvelines), en octobre 2020 – est particulièrement pernicieux. Il vise d’abord à éviter l’emploi du mot « communautarisme », pour ne pas donner le sentiment de viser une communauté, alors que c’est évidemment du côté des musulmans que l’on regarde. Le séparatisme revient à individualiser la peine, car on cible des individus particuliers, et plus la communauté. Or la vision du discours des Mureaux interroge : quel est le seuil permettant d’assimiler un discours portant une opinion à du séparatisme hors la loi ?

Dans « La République autoritaire », vous pointez une séquence temporelle précise, s’étalant de 2015 à 2022. En quoi marque-t-elle une dégradation de la situation pour l’islam en France ?

Les attentats du 11 septembre 2001 [aux Etats-Unis] ont marqué un changement d’ère, avec une attention sur les actes violents commis au nom de l’islam. Toutefois, en France, une bascule qualitative s’est de nouveau opérée en 2015, dans le sillage de la vague d’attentats.

Celle-ci a été marquée par l’entrée dans le droit commun des mesures de l’état d’urgence, et surtout par le projet de déchéance de nationalité, qui établissait une ligne de partage entre Français d’origine immigrée et Français « de souche », expression que j’abhorre, mais que le sous-texte ethnicisant oblige à verbaliser : un coupable d’origine immigrée serait plus coupable qu’un Français d’origine.

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Le point de départ de ce livre se situe en particulier vers 2016, lorsque le terme de « radicalisation » s’est retrouvé utilisé à tort et à travers, et a servi à définir des politiques publiques fondées sur le continuum erroné entre conservatisme et action violente – comme si le premier nourrissait nécessairement le passage à l’acte. En voulant répondre à une urgence légitime, les pouvoirs publics ont commencé à mettre à l’index une communauté.

Les musulmans ont alors dû endurer une double peine, pris entre le marteau d’un terrorisme, dont ils ont aussi été victimes, et l’enclume de cette stigmatisation. Toute la communauté s’est trouvée sommée de répondre aux errements de la partie.

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Ce basculement a conduit l’Etat à se muer progressivement en juge moral, comme le consacre la loi contre le séparatisme. Avec La République autoritaire, j’ai donc utilisé un titre volontairement provocateur pour interpeller, mais avec un contenu nuancé : je distingue la République des pouvoirs publics qui se succèdent, et lui impriment une direction sur un temps donné.

Vous vous élevez, sur ce point, contre la prise en otage de la République par des discours posant une incompatibilité entre l’adhésion à ses principes et la foi musulmane…

Je pose une différence entre la République, avec ses idéaux émancipateurs, et le référentiel tel que certains acteurs l’ont approprié, effaçant la liberté de la devise républicaine. Ce référentiel – promu par le mouvement Printemps républicain créé en 2016, le Rassemblement national (RN) et certains responsables politiques de droite et de gauche – utilise la laïcité pour faire une chasse à la conscience.

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Cela transparaît de façon très directe dans le rapport officiel sur la laïcité du haut fonctionnaire Gilles Clavreul – cofondateur, avec Laurent Bouvet, du Printemps républicain –, remis en février 2018, où l’on peut lire : « Si la “laïcité dans les textes” est largement observée, la “laïcité dans les têtes” et, plus largement, l’adhésion aux principes républicains, recule par endroits. » Cette mention d’une « laïcité dans les têtes » est profondément choquante, puisqu’elle devient un instrument d’ordre moral et non plus un principe de préservation des libertés.

Ce discours d’attachement à la laïcité dans l’espace public ne vous rend pas suspect de racisme. C’est pour cela que le RN use et abuse de la laïcité comme critère de distinction entre civilisation judéo-chrétienne et islam, qui aurait été incapable de séparer foi et politique. Le parti de Marine Le Pen tente ainsi de gagner avec la laïcité ce qu’il a perdu avec la préférence nationale.

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Il est alors frappant de voir des représentants de l’exécutif, d’Emmanuel Macron à son ancien ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, déployer un discours similaire, faisant de la laïcité l’outil d’une République moralisante, désormais disciplinaire et plus émancipatrice.

Comment appréhender la violence justifiée au nom de l’islam ?

Le djihadisme, soit l’extrémisme violent au nom de l’islam, est une réalité. Je ne le nie évidemment pas. Je précise d’ailleurs dans l’ouvrage que l’Etat et les services sécuritaires sont pleinement légitimes à le contenir et à l’enrayer.

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Mon propos est néanmoins de souligner la nécessité de considérer cette forme de terrorisme comme périphérique par rapport aux dynamiques profondes et historiques de l’islam de France. Les musulmans, fussent-ils conservateurs, n’ont pas à faire l’objet d’une suspicion exacerbée au prétexte de la lutte contre les individus et groupes violents.

Comment analysez-vous la situation de la chercheuse Florence Bergeaud-Blackler, dont le livre « Le Frérisme et ses réseaux, l’enquête » (Odile Jacob, 2023, 416 pages, 24,90 euros) lui vaut des menaces telles qu’elle vit sous protection policière ?

Toute menace ou intimidation à son égard ou à l’égard de quiconque, pour ses idées, est inacceptable et condamnable, notamment après l’assassinat barbare de Samuel Paty qui nous a profondément émus en tant qu’enseignants. J’ai moi-même été menacé, en décembre 2015 très précisément, après la vague d’attentats dans le pays.

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Je regrette en revanche une instrumentalisation par notre collègue d’un contexte effectivement délétère. L’écrasante majorité des collègues islamologues ou politistes travaillant sur l’islam vous diront qu’ils exercent leur travail et recherche en parfaite indépendance et liberté, contrairement aux allégations qu’elle tient dans son livre.

Enfin, tous ceux qui osent critiquer son ouvrage, ce qui est mon cas [Haoues Seniguer a notamment fait paraître, dans la revue Esprit, un compte rendu évoquant un ouvrage « truffé d’erreurs » et qui « multiplie les amalgames »], pour ses biais méthodologiques et complotistes, sont quasiment comparés aux complices de l’assassin de Samuel Paty. C’est inadmissible.

Quel est votre regard sur la controverse récente autour de l’identification et du chiffrage des élèves fêtant l’Aïd le 21 avril, effectuée sur la demande du ministère de l’intérieur, qui récuse tout fichage et invoque l’étude de « l’impact de certaines fêtes religieuses sur le fonctionnement des services publics » ?

J’y vois plusieurs problèmes qui affectent le fonctionnement normal d’un Etat de droit dit démocratique. La puissance publique, chargée de veiller à l’application de la loi égalitairement, peine à traiter en toute impartialité de la question islamique et de la présence musulmane en France. Cela confirme mon hypothèse de politique du soupçon, y compris à l’égard de la composante musulmane modérée, visible ou éprise de spiritualité. Cela renforce forcément les antagonismes entre l’Etat et les musulmans.

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Par conséquent, il ne faut pas s’offusquer que certains, musulmans ou non, perçoivent dans cette initiative une forme d’expression d’une islamophobie depuis l’Etat. Le recours au « chiffrage » trahit une volonté de la part d’acteurs étatiques et de secteurs de l’administration de mesurer la pratique musulmane supposée des élèves, en lien avec des considérations politiciennes, identitaires et sécuritaires.

Pourquoi considérez-vous que cette question souligne les échecs de la République ?

Dans ses principes, la République est aveugle aux différences de couleur de peau et garantit la liberté d’expression. La surenchère systématique autour de phénomènes minoritaires, comme le port du voile, rend palpable un échec manifeste : seul le décorum compte, et plus la réalité des grands principes.

L’autre grand échec est de ne pas avoir assuré l’intégration sociale des individus issus de l’immigration. La dernière grande enquête « Trajectoire et origines » (2023), réalisée par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) et l’Institut national d’études démographiques (INED), étaye ces entorses à l’égalité des chances et à l’augmentation des discriminations sur le temps long.

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Pour cette raison, la priorité me semble être, pour les pouvoirs publics, de regarder la réalité telle qu’elle se présente en dressant un bilan critique des effets de ce référentiel républicain. Sans cela, nous risquons d’être condamnés à reproduire les errements passés.

« La République autoritaire. Islam de France et illusion républicaine (2015-2022) », de Haoues Seniguer, Le Bord de l’eau, 2022, 192 p., 18 €.

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