
ENTRETIEN
Michaël Delafosse, maire de Montpellier : « La complaisance avec l’islam politique, ça suffit »
Entretien. Propos recueillis par Hadrien Brachet. Publié le 20/06/2023 MARIANNE
« Marianne » s’est entretenu avec le maire socialiste de Montpellier, élu en 2020. Ce professeur d’histoire- géographie invite la gauche à renouer avec l’universalisme et la défense de la laïcité.
Ce 15 juin, tout militant laïque qu’il est, Michaël Delafosse était aux anges. L’édile accueillait dans sa mairie le colloque du Comité national d’action laïque (CNAL), organisation historique de défense de l’école publique.
Devant une assistance comblée, cet enseignant a appelé à « lutter contre le sentiment d’isolement d’un certain nombre de professeurs », tout en fustigeant les élus qui « ont préféré flirter avec le communautarisme » et ceux qui « veulent transformer la laïcité en glaive ». Dans le bureau du socialiste, au dernier étage de l’hôtel de ville, vue plongeante sur le Lez, Marianne a poursuivi la discussion avec ce maire atypique, sceptique vis-à-vis de la Nupes mais favorable « à un rassemblement qui amène la gauche à gagner ».
Marianne : Selon un sondage Ifop pour le CNAL près d’un enseignant sur deux s’est déjà autocensuré dans l’enseignement de la liberté d’expression, de la laïcité ou de l’esprit critique, pour éviter des incidents. 65 % des professeurs remarquent aussi que la loi de 2004 sur les signes manifestant une appartenance religieuse fait l’objet de contestations dans leur établissement. Comment en est-on arrivé là ?
Michaël Delafosse : Ce sondage ne fait que confirmer ce que l’on entend lorsque l’on croise des professeurs, des parents inquiets, des agents de l’Éducation nationale ou ce que je perçois moi-même en tant qu’enseignant.
Ces phénomènes extrêmement préoccupants découlent d’une absence de clarté de l’institution scolaire et de responsables élus. Il y a eu un relâchement dans la compréhension et la défense de la laïcité.
À LIRE AUSSI : Laïcité : 2 enseignants sur 3 pointent des contestations de la loi de 2004 dans leur établissement
Les enseignants sont-ils insuffisamment soutenus par leur institution ?
Samuel Paty s’est retrouvé tout seul. Les enseignants et les fonctionnaires en général sont très seuls. Le « pas de vague » est une réalité. L’Éducation nationale a parfois été très mobilisée mais il lui est aussi arrivé de pratiquer la politique de l’autruche.
L’affirmation de nos principes n’a pas été suffisamment claire, laissant prise aux forces qui veulent défier l’école. Il y a aussi la responsabilité du discours politique. Je me souviens qu’en 2020 quand j’écrivais « laïcité » sur mes tracts, 90 % de la gauche me demandait de quoi je parlais.
Dans votre discours au colloque du CNAL vous avez déclaré être « stupéfait que certains leaders politiques considèrent que la question des abayas ne doive pas être traitée ».
L’Éducation nationale doit-elle considérer systématiquement ces tenues comme manifestant une appartenance religieuse ?
Il existe des influences religieuses liées à un islam politique qui, sur les réseaux sociaux, poussent à porter des abayas. Ces groupes veulent défier la République, et nous, nous continuons à dire que nous ne savons pas. Il faut être clair, l’institution doit rappeler l’obligation de neutralité. La complaisance, ça suffit ! Il faut expliquer aux élèves l’interdiction. Mais avant, nous devons poser la règle.
Nous sommes en train de refaire l’erreur de Creil, avec l’entre-deux qui a suivi. J’ai été abasourdi par la position du député Bompard qui a répondu que nous n’allions pas nous mettre à faire une police du vêtement. J’invite ce parlementaire à mesurer que derrière ce vêtement, il y a des gens qui veulent déstabiliser la République.
« Le beau mot de laïcité ne peut pas être utilisé par l’extrême droite qui est nostalgique d’avant 1905. »
Pap Ndiaye est-il à la hauteur sur ces sujets ?
Je pense qu’il y a une prise de conscience de l’institution scolaire. Je suis très reconnaissant à Pap Ndiaye d’être venu inaugurer une école Samuel-Paty à Montpellier. J’ai aussi été très ému que son premier déplacement soit dans le collège de Samuel Paty. Les divergences doivent être relevées, mais je crois qu’il est très important que l’ensemble de la société se remobilise autour des questions de neutralité du service public. Aucun enseignant de France ne doit se sentir seul et renoncer au contenu de ses enseignements. Notre tâche est colossale.
Dans une tribune cosignée dans Le Point Mickaëlle Paty, la sœur du professeur décapitée, a qualifié un nouvel arrêté pris par Pap Ndiaye de « machine de guerre » contre le Conseil des Sages de la laïcité, accusant le ministre d’avoir limité l’autonomie de cette instance créée par Jean-Michel Blanquer…
J’ai beaucoup de respect pour Mickaëlle Paty.
Elle a une prise de parole et il faut l’entendre. Quand je sais qu’Alain Seksig ou Dominique Schnapper sont membres du Conseil des Sages, je ne suis pas inquiet, je connais leurs prises de position. Mais au- delà de cette instance, ce sont les 800 000 enseignants qui doivent être garants de la laïcité.
Un autre sujet qui anime le monde éducatif est la mixité sociale. En 2021, lors d’un déplacement d’Emmanuel Macron à Montpellier dans le quartier de la Paillade, une femme l’avait interpellé en lâchant : « Mon fils qui a 8 ans m’a demandé si le prénom Pierre existait vraiment ou s’il n’était que dans les livres. » Qu’est-ce que cela vous avait inspiré ?
Le séparatisme scolaire abîme la République. La mixité est un enjeu républicain. Quand on met des moyens, quand on mobilise les acteurs, on peut y parvenir. L’expérience que mène Sébastien Vincini à Toulouse force le respect. À Montpellier, nous avons reconquis la mixité dans un collège qui était dévalorisé.
À la Paillade, j’ai proposé une rénovation
urbaine pensée avec la construction des écoles. Ce sont des stratégies très longues qui demandent du courage. Combien d’élus se cachent sur ces sujets ? Le ministre de l’Éducation nationale avait plutôt des intentions louables en la matière, mais il n’a pas été suivi.
En 2020, Montpellier a été la première métropole à mettre en place une Charte de la laïcité que les associations subventionnées doivent signer. Quel premier bilan en tirez-vous ? Est-ce vraiment suffisant pour s’assurer du respect de la laïcité ?
On ne peut pas mettre un policier derrière chaque personne mais cela participe de la remobilisation qui doit être la nôtre. Cela m’a permis de clarifier la situation dans certains endroits où il y avait des problèmes, par exemple quand des locaux municipaux étaient devenus des lieux de prière. 98 % des associations ont signé, cela préserve de l’ingérence communautaire, c’est important.
À LIRE AUSSI : Protocole de Pap Ndiaye avec l’enseignement catholique : « On peut douter de son efficacité »
Nous sommes dans un moment où l’immense majorité des gens ont leurs croyances et tout se passe bien. Mais en parallèle, aux États-Unis un mouvement évangélique veut supprimer le droit à l’avortement, des personnes homosexuelles continuent d’être tuées à travers le monde et en France nous assistons à un retour du fanatisme religieux. Cela nous oblige à la clarté.
À qui pensez-vous lorsque vous évoquez ceux « qui veulent transformer la laïcité en glaive » ?
Par exemple à un maire d’extrême droite qui installe une crèche dans sa mairie mais qui par ailleurs parle de laïcité… Il y a une confusion des mots sur laquelle l’extrême droite joue en utilisant la laïcité. Comme la gauche républicaine s’est trop tue, il y a une confusion. Je mets en garde : le beau mot de laïcité ne peut pas être utilisé par l’extrême droite qui est nostalgique d’avant 1905.
Pourtant, l’extrême droite progresse, y compris chez les enseignants, bastion historique de la gauche.
Quand on a laissé des professeurs tout seuls dans des situations difficiles dans les classes, cela conduit à certains votes.
La gauche n’a pas été suffisamment claire ?
C’est un sujet qui avait été totalement abandonné. Il fut un temps où lors des congrès socialistes, les salles acclamaient quand on parlait de laïcité. En 2019, quand il y a eu l’attaque contre la mosquée de Bayonne, la gauche aurait pu organiser son propre rassemblement. Mais elle a préféré aller derrière des banderoles de religieux. Nous sommes, nous la gauche, nous les enfants de Camus, nous qui pleurons Charb de toutes nos larmes, allés défiler derrière le terme islamophobie.
Le 10 juin vous avez participé au meeting de La Convention, mouvement de Bernard Cazeneuve destiné à proposer une alternative sociodémocrate à la Nupes. François Hollande y était également présent. La gauche ne doit-elle pas accepter de faire l’inventaire de son mandat ? Et commencer par se rassembler ?
Précisons d’abord que la même semaine j’ai défilé avec Fabien Roussel contre la réforme des retraites ! Ensuite, je veux dire à Bernard Cazeneuve mon immense respect pour son action au ministère de l’intérieur dans les moments où le fanatisme islamiste a ébranlé notre pays. Il m’a invité pour parler de la culture, il est une voix qui compte. Je suis pour un rassemblement qui amène la gauche à gagner.
Pour cela, il faut qu’elle soit dans la clarté sur certains sujets. Nous avons besoin d’une réaffirmation républicaine, pour une République sociale et écologique. J’ai vu le torrent de boue qu’a reçu Bernard Cazeneuve car il a pris la parole. Il est absurde d’avoir à gauche de tels anathèmes.
N’y a-t-il pas tout de même des critiques à faire au mandat de François Hollande ?
Quand la gauche gouverne il faut toujours en tirer des enseignements. Le Front Populaire n’a pas soutenu les républicains espagnols. Sous la IVe République, la SFIO a été aveugle sur la crise algérienne. Le premier septennat de François Mitterrand est celui de l’augmentation du chômage. Au cours du mandat de François Hollande, la déchéance de nationalité ou la loi travail ont été des points de désaccord.
Mais rappelons-nous que lorsque Nicolas Sarkozy était au pouvoir, nous manifestions contre les suppressions de poste dans l’Éducation nationale. Avec François Hollande, il y a eu l’accord de la Cop 21, le premier mariage pour tous. La société du procès d’intention permanent ne fait pas avancer.
Vous évoquez la nécessité d’une « République écologique ». Selon vous, peut-on concilier croissance économique et lutte contre le réchauffement climatique ?
La croissance est ce qui garantit le financement des services publics. Mais dans notre modèle de croissance, nous devons intégrer la sobriété. La gauche doit par exemple être d’une fermeté absolue contre l’industrie du plastique. La France doit se donner l’objectif de sortir des énergies fossiles d’ici deux décennies.
Pour reprendre Paul Valéry, le temps du monde fini commence. Il y a des modèles de croissance autour du train, de la voiture électrique qui peuvent permettre d’intégrer cela. L’enjeu climatique est le défi du siècle, il faut embarquer les gens, pas les effrayer.
L’an dernier, le bruit avait circulé que vous aviez été sondé pour le ministère de l’Éducation nationale. Le poste ne vous intéresse toujours pas ?
Je suis le maire de Montpellier. J’ai promis aux Montpelliérains d’être leur maire, je tiens mes promesses. Je fais de la politique dans la cohérence. Je ne peux pas être membre du gouvernement qui fait la retraite à 64 ans et qui ne considère pas la démocratie sociale comme centrale.
Par Hadrien Brachet