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PARLER AINSI DE DÉCIVILISATION (10) : UN CONTRESENS HASARDEUX ?

Décrire certaines formes de violence comme un recul civilisationnel : est ce hasardeux ?

Pour Florence Delmotte, universitaire et spécialiste de l’œuvre de Norbert Elias, s’inspirer des concepts forgés par ce sociologue allemand pour décrire certaines formes de violence comme un recul civilisationnel est hasardeux, explique-t-elle dans une tribune au « Monde ».

Florence Delmotte est professeure de science politique à l’université Saint-Louis – Bruxelles et chercheuse qualifiée au Fonds de la recherche scientifique.

 » Qualifier certaines formes de violence de recul civilisationnel est politiquement hasardeux et surtout peu éclairant. Il convient effectivement mieux de s’intéresser aux « racines du problème ». Pour cela, on peut commencer par la lecture des Allemands et du Processus de civilisation, dont on attend une nouvelle traduction française. » EXTRAIT

 » Dans Les Allemands se dévoile aussi le « cœur » de la civilisation telle qu’il faudrait l’entendre : l’extension de la capacité à se mettre à la place d’un autre de plus en plus éloigné et différent de soi, l’élargissement du « cercle de l’identification mutuelle » théorisé par le sociologue néerlandais Abram de Swaan. Mais si la « déshumanisation » était, à l’inverse, la condition de l’extermination des juifs d’Europe, elle concerne aussi des phénomènes plus proches de nous. Ainsi, dans les sociétés « dyscivilisées », l’Etat se retire des « quartiers », ne traite plus tous ses membres de la même façon, et expose certains groupes à toutes les ressources de violence associées au monopole étatique. L’Etat n’est plus social mais sécuritaire au bénéfice des dominants.  » EXTRAIT

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ARTICLE

« Parler de “décivilisation”, comme le fait Emmanuel Macron, relève du contresens »

Florence Delmotte Politiste LE MONDE Publié le 19 juin 2023

« Macron lance un appel contre la “décivilisation” », titrait Le Monde du 26 mai. Une double page propose quatre articles revenant sur la mort de trois policiers à Roubaix, celle d’une infirmière à Reims et les suites de l’incendie du domicile du maire de Saint-Brevin-les-Pins. Le même jour, un autre article retient l’attention de celles et ceux qui partagent un intérêt pour l’œuvre du sociologue Norbert Elias (1897-1990). L’article évoque le lien établi par le directeur de l’IFOP, Jérôme Fourquet, lors d’un déjeuner à l’Elysée, entre les trois « faits divers » et un « processus de décivilisation » allant « à l’inverse du processus de civilisation des mœurs » décrit par Elias. Le président aurait acquiescé et les mots qu’on lui prête le confirment. Lire aussi :  Emmanuel Macron, les sociologues et les classes moyennes… Récit d’un déjeuner confidentiel à l’Elysée

Dans certains réseaux de recherche, on est surpris de voir cité sur la place publique le nom d’un sociologue qui a rarement occupé le devant de la scène. On s’inquiète de voir ses analyses déformées et mobilisées dans un contexte marqué par l’émotion. En matière de violences, car c’est de cela qu’il s’agit, on garde en mémoire les diverses mobilisations des cinq dernières années contre la politique du gouvernement, des « gilets jaunes » à la réforme des retraites, en passant par Notre-Dame-des-Landes et Sainte-Soline.

Ces mouvements ont certes été l’occasion, pour certains groupes, de faire usage de la violence contre des biens, voire contre des personnes. Mais ils ont surtout en commun d’avoir été trop souvent réprimés par les forces de l’ordre, voire d’avoir fait l’objet de violences policières. C’est-à-dire d’une violence étatique qui n’est pas légitime au sens défini par la loi, ou acceptée comme telle par la population.

Les lectrices et les lecteurs d’Elias ont aussi à l’esprit l’association de la « décivilisation » au « grand remplacement » lors de la dernière campagne pour l’élection présidentielle. Au-delà des mots, ce thème épouvantail n’en finit pas de miner le débat politique, en France comme ailleurs. Certaines idées de l’extrême droite ont « percolé » dans la plupart des formations politiques et semblent s’installer dans l’opinion sous des formes plus ou moins présentables. Il ne fait aucun doute qu’aucun des commensaux du déjeuner du 23 mai ne partage l’idée que « leur civilisation » est menacée par « des barbares », ni que tel est le sens à donner au « processus de décivilisation ».

Slogans réducteurs

Mais que penser de l’usage d’un terme qui est d’abord revendiqué par le nationalisme le plus extrême ? Il est politiquement compréhensible de faire preuve d’attention à ce qu’éprouverait « la France populaire ». Mais il est clair que de tels éléments de langage contribuent à exacerber une émotion qui profite d’abord aux discours déclinistes, racistes et xénophobes, loin d’une analyse à même d’« interpeller la société dans son ensemble, en profondeur », comme l’espère le président français. Lire aussi notre décryptage :  En parlant de « décivilisation », Emmanuel Macron utilise un concept malléable à souhaits

(Dé)civilisation, violence(s), émotion(s) : l’œuvre d’Elias parle bien de cela et, si l’on veut que les sciences sociales servent à quelque chose, il faut tolérer une certaine simplification. Les non-spécialistes, le prince et ses conseillers ont le droit d’utiliser les concepts d’un auteur pour condenser un faisceau d’événements. Mais la pensée d’Elias a bien plus à offrir que des slogans réducteurs pour éclairer les difficultés présentes

Dans son étude Sur le processus de civilisation (1939), Elias accorde une importance particulière à la violence physique et à ses transformations. Le développement de l’Etat en Europe occidentale n’a pas fait disparaître la violence de l’espace social. En dehors des épisodes révolutionnaires et des conflits armés, il tend plutôt à la « reléguer au fond des casernes ».Aussi, la « civilisation » et l’Etat ont forcément leurs revers. La colonisation est menée par le second au nom de la première. La pacification relative des relations intra-étatiques s’accompagne d’une violence démultipliée entre des Etats devenus plus stables et plus puissants. Au XXe siècle, la technologie et le nationalisme de masse autorisent des guerres totales et mondiales.

Processus réversible

Du côté des individus, la « civilisation des mœurs » et le refoulement de la violence peuvent être à la source de souffrances psychiques aux causes et conséquences sociales. Enfin, l’insécurité économique propre au capitalisme et le « danger de guerre » risquent toujours de faire « éclater la cuirasse » de l’homme « civilisé » et de rétablir la prévalence de contraintes externes extrêmement rigides sur des « autocontrôles » que le processus civilisation, à un stade avancé, rendrait plus souples et inclusifs.

L’ouvrage d’un juif allemand exilé en Angleterre et dont les parents ne survivront pas au nazisme est publié dans l’indifférence en 1939. Si l’après-guerre ne sera pas plus réceptif aux thèses d’un auteur qui a parlé de civilisation au plus mauvais moment, force est de reconnaître à ce dernier une mise à distance de ses propres affects et une lucidité remarquables. Lire aussi :    « Moyen Age et procès de civilisation » : Norbert Elias, la cour et les courtisans

La pensée d’Elias a toutefois fait l’objet de sérieux malentendus, que ses élèves s’attachent à dissiper. Dans les Etudes sur les Allemands (1990, traduit au Seuil en 2017), Elias lui-même rectifie le tir et s’emploie, comme l’écrit Roger Chartier dans Le Monde en 1998, à rendre compte du « processus de “décivilisation” qui a saisi l’Allemagne hitlérienne » et bien d’autres Etats européens à la même période. Si l’on glose depuis sur le caractère réversible de la civilisation, sur son effondrement en dehors de la Shoah, ces essais soulignent que les processus de civilisation et de décivilisation vont souvent de pair, que le processus de civilisation entraîne des tensions qui le contrarient en permanence

Mise à distance

Dans Les Allemands se dévoile aussi le « cœur » de la civilisation telle qu’il faudrait l’entendre : l’extension de la capacité à se mettre à la place d’un autre de plus en plus éloigné et différent de soi, l’élargissement du « cercle de l’identification mutuelle » théorisé par le sociologue néerlandais Abram de Swaan. Mais si la « déshumanisation » était, à l’inverse, la condition de l’extermination des juifs d’Europe, elle concerne aussi des phénomènes plus proches de nous. Ainsi, dans les sociétés « dyscivilisées », l’Etat se retire des « quartiers », ne traite plus tous ses membres de la même façon, et expose certains groupes à toutes les ressources de violence associées au monopole étatique. L’Etat n’est plus social mais sécuritaire au bénéfice des dominants. Lire aussi :  Insécurité : Macron veut se montrer « intraitable sur le fond » contre une « décivilisation » de la société

Toute interprétation étant située, celle-ci l’est. La sociologie d’Elias ne visait pas à faire œuvre politique, mais à comprendre où l’on en est en expliquant d’où l’on vient. La mise à distance historique qu’elle enseigne ne permet pas de juger d’une « évolution » sans avoir le recul suffisant. Aujourd’hui, a contrario de l’analyse d’Emmanuel Macron et de ses conseillers, une intolérance accrue vis-à-vis de toutes les formes de violence serait plutôt l’indicateur d’une progression de la civilisation, au sens d’Elias.

Mais elle n’est pas manifeste si l’on songe au traitement réservé aux sans-papiers, aux sans-abri, aux sans-emploi, aux manifestants et manifestantes sur les ronds-points et dans les champs. Qualifier certaines formes de violence de recul civilisationnel est politiquement hasardeux et surtout peu éclairant. Il convient effectivement mieux de s’intéresser aux « racines du problème ». Pour cela, on peut commencer par la lecture des Allemands et du Processus de civilisation, dont on attend une nouvelle traduction française.

VOIR NOS PUBLICATIONS PRÉCÉDENTES :

LES ACTIONS DE CIVILISATION OU DE DÉCIVILISATION (9) Norbert Elias https://metahodos.fr/2023/06/14/du-processus-de-civilisation-a-la-decivilisation-6-retour-sur-la-pensee-de-norbert-elias/

DÉCIVILISATION (8) « L’ÉTAT GAGNÉ PAR L’IRRESPONSABILITÉ ILLIMITÉE » (DOSSIER) https://metahodos.fr/2023/06/09/letat-gagne-par-lirresponsabilite-illimitee/

DÉCIVILISATION (7) DANS LES COLLÈGES https://metahodos.fr/2023/06/08/decivilisation-dans-les-colleges/

DÉCIVILISATION (6) : « AVEC UN JOLI MOT .. CACHER LA SALETÉ ET SE DÉDOUANER » https://metahodos.fr/2023/06/07/decivilisation-avec-un-joli-mot-macron-tente-de-cacher-la-salete-et-de-se-dedouaner/

DÉCIVILISATION (5) MICHEL MAFFESOLI ET JEAN DORIDOT. https://metahodos.fr/2023/06/06/decivilisation-avec-jean-doridot-et-michel-maffesoli/

DÉCIVILISATION (4) : « RÉCUPÉRATION POLITIQUE » ? https://metahodos.fr/2023/06/05/decivilisation-histoire-de-la-violence-et-de-sa-recuperation-politique/

DÉCIVILISATION – Suite 2 : Entretenir la confusion et réduire la France à un néologisme ? https://metahodos.fr/2023/06/01/en-parlant-de-decivilisation-emmanuel-macron-utilise-un-concept-malleable-a-souhait/

2 MISES À JOUR – LE PRÉSIDENT, LES SOCIOLOGUES, LES CLASSES MOYENNES, LA DÉCIVILISATION (1) … GENÈSE DES « INNOVATIONS » VERBALES https://metahodos.fr/2023/06/01/mise-a-jour-le-president-les-sociologues-les-classes-moyennes-la-decivilisation-genese-des-innovations-verbales/

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