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SAUVER LA PLANÈTE EN CRÉANT DE LA RICHESSE

Le défenseur de la liberté face à ce qu’il nomme « l’hygiénisme »et le « panmédicalisme »

Dans son dernier livre, le philosophe André Comte-Sponville aborde des sujets plutôt sombres: le pessimisme, la fin de vie, l’euthanasie ou encore la mort des enfants.

André Comte-Sponville est l’un des philosophes français les plus lus dans le monde. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, dont le « Traité du désespoir et de la béatitude » et le célèbre « Petit Traité des grandes vertus ». Dans son dernier ouvrage*, il nous livre ses réflexions, au travers de textes brefs, sur des sujets plutôt sombres et douloureux: le pessimisme, la fin de vie, l’euthanasie, ou encore la mort des enfants. Il revient également sur la séquence covid (« à propos d’une pandémie »), lui qui durant cette période s’était fait, on s’en souvient, le défenseur de la liberté face à ce qu’il nomme « l’hygiénisme »et le « panmédicalisme ».

ENTRETIEN

André Comte-Sponville: « On ne peut pas sacrifier la démocratie sur l’autel de l’écologie »

SIMON BRUNFAUT L’ ECHO. 24 juin 2023

« La meilleure façon d’aller au bout de ses rêves, au sens propre, ou plutôt la seule, c’est de se réveiller », écrivez-vous. Il faut agir plutôt que rêver, selon vous? Nous manquons de réalisme aujourd’hui?

Nous sommes des êtres d’imagination. Le problème n’est pas de rêver, mais de prendre ces rêves pour la réalité. Les rêves font partie du réel, mais ils sont nocifs quand ils nous empêchent de vivre. Je suis agacé par cette platitude que l’on répète à tout bout de champ: « va au bout de tes rêves ». La plupart de nos rêves sont illusoires, débiles ou pire: criminels.

La Russie a fait sortir l’Europe de son rêve de paix?

La paix en Europe n’était pas un rêve. Je n’ai jamais cru que la paix était acquise, mais il est vrai que nous avons peut-être surestimé la solidité de la paix et sous-estimé le danger de Poutine.

Ça n’annule pas le fait que l’Union européenne est fondamentalement un facteur de paix. Les diplomates et les chefs d’État ne sont pas des rêveurs.

Mais n’est-ce pas un problème justement? Ne sont-ils pas trop techniciens et pas assez porteurs d’utopies et d’horizons?

Un homme politique n’est pas là pour vendre du rêve. Son rôle est de proposer de l’action, de la volonté et du courage. On peut espérer la justice, mais ça ne suffit pas à vous rendre juste. En politique, il faut arrêter de vendre du rêve et se donner des objectifs mobilisateurs.

Les développements de l’IA vous effrayent-ils? Devant quel dilemme philosophique nous placent-ils, selon vous?

Le jour où les robots penseront, l’IA posera un problème philosophique.

Pour l’instant, Chat-GPT ne pense pas: il se contente de synthétiser la pensée des autres en cherchant le plus petit commun dénominateur. À l’heure actuelle, il est donc voué à la platitude. L’ordinateur le plus puissant n’est pas plus conscient que la machine à écrire que j’avais à 15 ans. Il y a seulement des progrès d’efficacité et de performance. Le jour où un robot sera conscient, cela changera évidemment beaucoup de choses. Le jour où chat GPT obtiendra le prix Goncourt, les écrivains et les philosophes auront des soucis à se faire.

ANDRÉ COMPTE-SPONVILLE

Mais le problème que pose l’IA aujourd’hui est surtout économique. De nombreux métiers risquent de disparaitre. Ça peut être angoissant, ou pas… Imaginez que les robots fassent le travail, si ça crée autant de richesse, où est le problème?

Mais que feront les humains si les robots travaillent à leur place?

Ils n’auront plus qu’à vivre. On confond trop souvent l’action et le travail. Pourquoi prendre sa retraite, par exemple? Pour agir, et non pour être inactif. Le travail empêche bien souvent d’agir. Si le travail peut être réalisé à notre place, nous allons redécouvrir l’intérêt de la vie humaine. Le travail n’est pas une valeur morale. Aujourd’hui, nous travaillons deux fois moins qu’au XIX siècle: ce n’est pas une régression morale, mais un progrès social. Moins on travaille, mieux c’est. 

La question du sens du travail ne vous semble pas importante?

La question du sens du travail, c’est du pipeau. Tout travail utile a un sens, mais le sens ne suffit pas à donner de la valeur au travail pour celui qui le fait. L’éboueur sait très bien qu’il est très utile à la société, mais il sait aussi que son travail est moins agréable que d’autres…

Avec le recul, quel bilan tirez-vous de la pandémie?

Je n’en tire pas de grandes leçons. Mes positions ne choquent plus personne d’ailleurs. Il y a des problèmes tellement plus graves, le dérèglement climatique par exemple. La pandémie n’était pas la catastrophe que certains ont cru voir. Nous avons connu un affolement médiatique et politique. L’humanité a manqué de bon sens dans cette affaire.

Comment se portent nos démocraties, selon vous?

Un certain nihilisme démocratique nous guette.

Nous sommes tous égaux en droit et en dignité, mais nous sommes inégaux en fait et en valeurJe ne suis pas l’égal de l’abbé Pierre ou de Spinoza. L’égalité républicaine n’est pas un égalitarisme. Si tout se vaut, rien ne vaut…

Une société démocratique qui ne croit plus en rien peut-elle s’opposer aux dictatures?

Aujourd’hui, le monde est divisé entre des gens prêts à mourir pour leurs idées et des gens qui n’ont pas de raison de vivre. Hélas, ce sont les premiers qui ont des chances de l’emporter…

Ce nihilisme démocratique affaiblit nos pays. Chacun pense à ses droits et oublie ses devoirs. C’est un nihilisme mou qui croit que la démocratie suffit à tout et que la loi peut définir le bien et le mal. Or, on peut respecter la loi et être le pire des salauds. Le peuple n’est pas souverain sur ma conscience, il n’a pas à dicter le bien et le mal. Il est important de garder un écart entre la conscience individuelle et la légalité, ce qui ne dispense pas cependant de respecter la loi. Pour autant, malgré les difficultés, nous ne vivons pas la pire des époques, à la seule réserve du dérèglement climatique, mais ce n’est pas entièrement de notre faute…

C’est-à-dire?

La crise écologique s’explique d’abord par la surpopulation. En deux siècles, pourtant, nous n’avons jamais fait aussi peu d’enfants. La surpopulation s’explique en réalité par le fait que nos bébés ne meurent plus en bas âge. C’est un progrès formidable.

La deuxième cause de la crise écologique, c’est l’augmentation du niveau de vie. Depuis la révolution industrielle, le niveau de vie a été multiplié par 20 et la population a été multipliée par 10. Ça signifie que nous consommons en un jour ce qui était consommé en 200 jours avant la révolution industrielle… Du point de vue écologique, ces progrès représentent un coût considérable. Mais on ne va pas se reprocher de vivre un peu mieux et de faire reculer la misère! Il faut rompre avec tous ces discours culpabilisateurs.

Comment faut-il agir très concrètement, selon vous?

On ne pourra pas éviter des mesures lourdes, qui vont nous contraindre. Ce n’est pas un problème, si tant est que ces mesures soient prises démocratiquement.

Nous sommes déjà contraints de mille et une façons dans notre vie quotidienne et il faut espérer que cette sobriété soit la plus heureuse possible. Ce qui m’ennuie avec les mouvements écologistes radicaux, c’est qu’ils veulent se passer de la démocratie. On ne peut pas sacrifier la démocratie sur l’autel de l’écologie.

On pourrait tomber dans un « panécologisme », à la manière du « panmédicalisme » que vous dénonciez durant la pandémie?

Oui, c’est une possibilité. L’écologie et le totalitarisme peuvent très bien fonctionner ensemble. Certains pensent d’ailleurs que ce serait la meilleure façon de faire.« 

La liberté est-elle plus haute que l’avenir de la planète ? En un sens, oui. Kant se posait cette question: si pour sauver l’humanité, il fallait tuer un enfant, faudrait-il le faire? Sa réponse était claire: l’humanité ne mériterait pas de vivre si elle tuait cet enfant. On ne peut pas sauver la planète en renonçant à la liberté. Une humanité sans liberté ne mérite pas de vivre.Vue en plein écran

Je pourrais donc vous paraphraser, en m’inspirant de vos propos au sujet du covid: vous préférez vivre dans un pays démocratique, qui ne prend pas toutes les mesures écologiques nécessaires, que dans une dictature qui, à l’inverse, prendrait toutes les mesures écologiques au détriment de la liberté?

Oui, mais ça ne m’empêche pas de penser que les démocraties doivent prendre des mesures. Les changements individuels ne suffiront pas. On ne peut pas compter sur la conscience morale des individus.

C’est pourquoi, sur ce sujet, je pense que les entreprises ont plusieurs avantages: elles sont plus faciles à contrôler et elles peuvent générer du progrès. Par exemple, ce n’est pas ma façon de conduire qui réduit sensiblement ma consommation d’essence, c’est le progrès technique. Enfin, les entreprises ont une motivation: il y a de l’argent à gagner. On peut sauver la planète en créant de la richesse. Ce n’est pas du greenwashing, mais du « green business ». C’est la raison pour laquelle je crois beaucoup plus au développement durable qu’à la décroissance. La décroissance n’aura pas lieu. Aucun parti ne peut l’emporter en proposant une diminution drastique du niveau de vie. La décroissance est économiquement destructrice, socialement délétère, politiquement suicidaire.

La politique vous semble parfois trop moralisatrice aujourd’hui?

On confond trop souvent la morale et la politique. On compte sur la morale pour créer des emplois ou on met en place des impôts au nom de la morale.

Il est moral de faire payer les riches, par exemple, mais une mesure qui se justifie moralement ne prouve pas son efficacité. On confond la question de la morale et la question de l’efficacité. C’est le problème de la gauche actuellement: on préfère une mesure morale plutôt qu’une mesure efficace. Résultat: la gauche s’avère inefficace et elle laisse le monopole de l’efficacité à la droite.

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