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ÉTÉ STUDIEUX AVEC METAHODOS – Lire « Le sacre des pantoufles. Du renoncement au monde »

« Le sacre des pantoufles. Du renoncement au monde » tente de saisir les racines de l’effacement progressif de la vie publique

Le sacre des pantoufles. Du renoncement au monde, un essai qui tente de saisir les racines philosophiques et les contours historiques de l’effacement progressif de la vie publique, des mentalités du renoncement et du repli sur soi qui nous isoleraient les uns des autres et nous enfermeraient dans un cocon douillet et connecté, à l’abri de la réalité, de ses chocs et de ses adversités.

Deux grandes idéologies dominent nos sociétés occidentales : le déclinisme et le catastrophisme.

Depuis le début du siècle, tous les événements semblent confirmer ce pronostic : le réchauffement climatique, le terrorisme islamiste, le coronavirus et, enfin, la guerre à l’Est de l’Europe de la Russie contre l’Ukraine.
Face à cette situation, la doxa veut que le seul recours raisonnable soit de réintégrer le foyer, dernier refuge et protection contre la sauvagerie. Mais la maison de nos jours n’est pas un simple abri, elle est bien davantage: un espace en soi qui supplante et remplace le monde, un cocon connecté qui rend peu à peu superflu toute percée vers le dehors. Depuis son canapé, on peut jouir par procuration des plaisirs qu’offraient jadis le cinéma, le théâtre, les cafés.

Tout ou presque peut nous être livré à domicile, y compris l’amour. Pourquoi dès lors sortir et s’exposer ? A l’instar du héros de la littérature russe Oblomov, qui vécut couché et ne parvint jamais à quitter son lit pour affronter l’existence, allons-nous devenir des êtres diminués, recroquevillés et atones ?

Tout l’enjeu de cet essai est de dresser l’archéologie de cette mentalité du repli et du renoncement, d’en saisir les racines philosophiques et les contours historiques. Car jamais la tension entre le désir de vagabondage et le goût de la réclusion n’a été aussi forte. Et le confinement obligatoire, véritable cauchemar des dernières années, semble avoir été remplacé chez beaucoup par un auto-confinement volontaire. Fuite loin des villes, télétravail, condamnation du voyage et du tourisme, nous risquons de devenir des créatures de terrier qui se calfeutrent à la moindre secousse. Ce n’est pas la tyrannie sanitaire qui nous menace mais la tyrannie sédentaire : la pantoufle et la robe de chambre seront-elles les nouveaux emblèmes du monde d’après ?

ARTICLE 1

Trop bien chez soi?

Anne-Frédérique Hébert-Dolbec. LE DEVOIR 4 janvier 2023

En mars 2020, lorsque presque l’entièreté du globe s’est retrouvée confinée dans l’objectif de limiter les dégâts causés par la COVID-19, le romancier et philosophe Pascal Bruckner a d’abord été horrifié. Pas du genre à tourner en rond, il a vite attrapé son exemplaire d’Oblomov, un grand classique de la littérature russe qu’il se promettait de lire depuis toujours, sans jamais trouver le temps. Le contexte, cette fois, pouvait difficilement être plus idéal.

En effet, le roman d’Ivan Gontcharov raconte l’histoire d’un propriétaire terrien souffrant d’aboulie et d’apathie, qui, à force de passer ses jours à s’incruster dans son meuble favori, finit par ne faire qu’un avec son divan. « Le livre m’a paru présenter beaucoup de similitudes avec la situation du monde, soulève le romancier et philosophe, joint à Paris par Le Devoir. J’ai donc commencé à travailler sur un projet de livre dont le héros serait un homme couché, en pantoufles et robe de chambre, comme un écho de tous ces gens qui ne prenaient plus la peine de s’habiller et travaillaient en caleçon. »

De cette réflexion a résulté Le sacre des pantoufles. Du renoncement au monde, un essai qui tente de saisir les racines philosophiques et les contours historiques de l’effacement progressif de la vie publique, des mentalités du renoncement et du repli sur soi qui nous isoleraient les uns des autres et nous enfermeraient dans un cocon douillet et connecté, à l’abri de la réalité, de ses chocs et de ses adversités.

Liberté, idéal déchu

Pour Pascal Bruckner, la pandémie a scellé le sort de la liberté, qui s’éloigne de plus en plus de son statut d’idéal. « Devant la menace, les gens ont immédiatement opté pour la sécurité au détriment de la liberté. C’est normal, on ne savait pas à quoi on avait affaire. On s’en est donc remis aux avis du gouvernement, qui était tout aussi perdu que nous. Il s’est installé, en France du moins, un contrôle administratif extrêmement fort, et une bureaucratie de la pandémie qui continue aujourd’hui. »

Bien qu’il soit critique des mesures prises par son gouvernement, tout comme des revendications des manifestants antivaccins, l’essayiste est bien conscient que la solution au dilemme moral proposé par la crise sanitaire n’existe pas. « Les démocraties s’en sont beaucoup mieux tirées que les régimes totalitaires. Mais aujourd’hui, alors qu’on fait tout pour sortir la pandémie de nos têtes, on voit bien que rien n’est terminé et que tout le monde tombe comme des mouches. »

En restreignant l’accès aux frontières, en compliquant les sorties, en transformant un voyage en bus ou une course au supermarché en expérience risquée, la COVID a accentué une tendance qui prend du galon depuis le début du XXIe siècle : celle de l’élargissement démesuré de l’espace domestique à laquelle répond le rétrécissement de l’espace public. Ce phénomène, selon le philosophe, serait une réponse à une politique de la peur, par la peur et pour la peur qui gouverne depuis le début du siècle.

« Cette peur a pris naissance avec les attentats du 11 Septembre. Puis, en 2003, une canicule a causé plus de 15 000 décès en France, renforçant la crainte liée à la crise climatique. Il y a ensuite eu la pandémie, puis la guerre en Ukraine et notre ami Poutine, qui menace régulièrement de nous vitrifier. On vit un moment historique propice au chaos. Les menaces se conjuguent pour faire valoir notre impuissance et nous faire rentrer dans notre terrier. »

Cette insouciance à jamais brisée constitue le triomphe de ce qu’il appelle les « passions négatives ». « On se définit désormais par soustraction — on souhaite moins consommer, moins dépenser, moins voyager — ou par opposition, on est contre : on est antivax, antiviande, antivote, antimasque, antinucléaire, antipass, antivoiture », écrit-il.

Les limites de la Toile

Le tout, bien sûr, atteint son apogée dès lors que l’on plonge son nez dans son téléphone cellulaire ; Internet représentant l’outil parfait pour nous garder rivés à nous-mêmes. « Cette agora planétaire qui devait nous faire communiquer avec le monde entier est devenue une machine à imposer la sédentarité. Pour s’ouvrir aux autres, il faut d’abord être assis. Internet est donc avant tout une leçon de siège. Jadis, les aventuriers prenaient la mer. Aujourd’hui, ils chaussent leurs lunettes de réalité virtuelle et se couchent. »

La promesse d’immensité que représente la Toile s’est aussi avérée vaine, puisque les algorithmes, les publicités ciblées et les réflexes naturels amènent plutôt les utilisateurs à naviguer dans un cercle très restreint, composé de personnes qui se ressemblent et qui partagent les mêmes opinions. « C’était utopique de croire que la Toile nous permettrait de nous connecter avec l’univers entier. Même si c’est amusant et même vertigineux d’être à un clic de n’importe quel endroit, c’est loin de suffire pour établir un contact avec le monde. Les pantoufles, c’est bien, surtout l’hiver, mais sortir à l’aventure, ça vaut le coup aussi. »

Une épreuve fortifiante

Dans son essai, Pascal Bruckner se montre critique de l’extrême gauche comme de l’extrême droite, du catastrophisme, du déclinisme et du « wokisme ». Loin de lui, toutefois, l’idée de prétendre que tout était mieux avant. D’ailleurs, il se dit agréablement surpris — et de nouveau optimiste — devant la réaction de l’Europe à l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine.

« J’étais certain que l’Europe allait se coucher. Ça fait dix mois que la guerre a commencé, et on continue à manifester en majorité une solidarité avec les Ukrainiens. L’Ukraine a réveillé l’Europe et a permis aux États-Unis de se refaire une réputation après vingt ans de défaites. Il se passe quelque chose de fondamental à mon avis, qui montre un aspect un tout peu plus héroïque du citoyen contemporain, moins mollasson, moins effrayé. La guerre n’est jamais souhaitable, mais il est vrai que ce sont les épreuves qui nous fortifient, alors que la paix nous engourdit. On ne sait pas ce que l’on vaut comme personne ni comme nation si on n’a pas eu l’expérience d’une véritable guerre. »

Le philosophe considère que les démocraties se trouvent à un carrefour historique. « C’est notre chance de reprendre la main sur les sociétés totalitaires ou autocratiques. La Russie est en très mauvaise position, la Chine connaît un recul, l’Iran est en proie au chaos et la Turquie vacille aussi. Ce sera à nous de voir si on saisira le moment ou si on cédera plutôt à l’inertie. »

ARTICLE 2

« Le Sacre des pantoufles », de Pascal Bruckner

Roger-Pol Droit. Publié le 07 octobre 2022. LE MONDE

Pascal Bruckner passe au crible le renoncement au dehors dans son nouvel essai.

LA TENTATION DU RABOUGRI

La pandémie a amplifié le mouvement, mais ne l’a pas provoqué. Avant les couvre-feux sanitaires, les assignations à résidence et le télétravail, le grand confinement avait déjà commencé. Ses armes : écrans ­connectés, livraisons à domicile, streaming et cocooning. Ses alliés : voyages de plus en plus coûteux, rendus chaotiques par la désorganisation des gares et des aéroports, culpabilisés par le bilan carbone.

Son résultat : une existence au ras du sol, calfeutrée, frileuse, dolente. Comme si le monde s’était finalement ­rétracté aux dimensions du ­salon ou de la chambre à coucher. La vie, naguère, était faite d’explorations, de rencontres, de déceptions et d’émerveillements. Elle se contente à présent de rester au lit, affalée, smartphone à la main.

Ce renoncement au dehors, Pascal Bruckner le passe au crible dans son nouvel essai, Le Sacre des pantoufles, au fil de pages percutantes et caustiques. Le ton évoque une conversation au temps des Lumières, fustigeant nos travers tout en éclairant leur genèse et leur sens. Car la charentaise triomphante est évidemment, plus qu’un détail vestimentaire, le symbole d’une époque faisant de l’intimité son horizon, du chez-soi sa protection. Les pieds ne marchent plus, chaussés en conséquence, pour arpenter la terre. Ils dorment dans la feutrine, alanguis et stagnants. Avec son habituel talent, l’écrivain brosse le portrait doux-amer d’une humanité recroquevillée, ratatinée, qui juge que moins veut dire mieux. Changer la vie ? Oui… pour la réduire !

Pour rien

La vie publique se rétrécit comme peau de chagrin, la vie privée prend toute la place. Chacun s’emploie à se terrer entre quatre murs, où les autres existent seulement en images, à moindres risques. Croire facile et reposant ce culte du canapé serait une grave erreur. La vie entre réalité diminuée et virtualité augmentée se révèle aussi harassante qu’inconsistante. Il faut continûment vérifier à l’écran que l’on n’a rien raté de neuf, même si toute véritable nouveauté est improbable, voire impossible. La course au futile épuise, l’inaction fatigue, l’accélération immobile essouffle. L’existence se consume intensément, pour rien.

Bruckner ne se contente pas de décrire, il replace le présent dans le temps long. Ainsi rappelle-t-il, par exemple, comment les peintres flamands, peignant les gestes familiers et les intérieurs protégés, furent les premiers à magnifier la splendeur du banal, le sublime du quotidien. Les classiques anglais inventèrent notamment le confort, et les Russes la paresse de l’extrême, avec le personnage d’Oblomov, incapable de quitter son lit.

Le rabougrissement vient donc de loin. Il a ses lettres de noblesse, son histoire, et même ses héros. Parmi les grands ancêtres, on croise Xavier de Maistre, auteur du Voyage autour de ma chambre (1795), ou Henri-Frédéric Amiel (1821-1881), explorateur infatigable, au fil d’un journal de milliers de pages, de ses variations d’humeur infimes et insignifiantes.

Ce n’est pas par hasard que la météo s’est installée au cœur des préoccupations. Elle devient l’imprévisible minuscule qui étonne des foules figées dans la routine. Simulacre de nouveauté pour âmes vides, la météo transit les troglodytes en pantoufles, même s’ils ne sortent presque plus. Ils ­feraient mieux de quitter leur ­cocon, sans se soucier du temps qu’il fait, pour partir à la rencontre du monde, des autres, et d’eux-mêmes. Ce n’est pas tendance. C’est pourtant la seule vie qui soit humaine.

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