
« Les incendiaires, les complices et les profiteurs : ces politiques qui attisent le feu »
TITRE LE POINT
Shannon Seban fourni son analyse
L’épisode de violence déclenché par la mort de Nahel semble toucher à sa fin. Conseillère municipale de Rosny-Sous-Bois et présidente Renaissance en Seine-Saint-Denis, Shannon Seban tire un premier bilan des émeutes qui ont affecté son département.
ENTRETIEN
« Une partie de la classe politique incite au désordre »
6 juillet 2023 CONTREPOINTS
Contrepoints : Bonjour Shannon Seban. Tout d’abord, quelle est la situation en Seine-Saint-Denis après ces quelques jours d’émeutes ?
Shannon Seban : En Seine-Saint-Denis, le bilan est très lourd. À Rosny-sous-Bois, ville dans laquelle je suis élue, le centre commercial Rosny 2 a été la cible de pillages et le commissariat de police a été dégradé. À Aubervilliers, 12 bus de la RATP ont été brûlés. À Saint-Denis, le centre administratif de la commune a été ravagé. À Clichy-sous-Bois, la mairie a été incendiée. Et la liste est longue… Nous sommes tous profondément affectés par le décès de Nahel et j’apporte tout mon soutien à sa famille. Mais je le dis et je le redis : rien, absolument rien, ne peut justifier de tels saccages. J’ai une pensée pour l’ensemble des élus locaux violentés, pour nos policiers, nos gendarmes, nos sapeurs-pompiers mobilisés jour et nuit, nos concitoyens, commerçants et entrepreneurs qui ont pour certains perdu le fruit de toute une vie.
Qu’ont réussi les professionnels du saccage ? À rendre justice à Nahel ? Sûrement pas. La Justice suit son cours. À détruire leur propre cadre de vie ? Assurément. Des bus permettant le transport en commun ont été détruits ; des commerces profitant à tous anéantis ; des lieux publics ravagés. C’est lamentable. Le dialogue, oui ; la sédition, non.
Les violences des derniers jours ont mis en lumière la sécession d’une partie de la population française, qui, en refusant de jouer le jeu des institutions démocratiques et en passant par la violence témoignent d’un profond mépris à l’égard de la République et de ses valeurs. Comment expliquez-vous que l’on en soit arrivé à ce niveau de fracture sociale et civique, et êtes-vous inquiète ?
Oui, je suis inquiète : comment pourrait-il en être autrement ? Nous avons vécu ces derniers jours des scènes d’une extrême violence partout en France : en ville comme à la campagne. Des élus locaux ont été lâchement attaqués : nous pensons tous à Vincent Jeanbrun, maire de L’Haÿ-les-Roses, dont le domicile a été lâchement attaqué dans le but d’attenter à sa vie et à la vie de sa famille. Ils sont en tout près de 300 à avoir été victimes de violences : c’est intolérable. En tant qu’élue locale et responsable politique, je suis évidemment confrontée, comme d’autres élus locaux, à des insultes qui sont devenues quasi-quotidiennes, voire banales. Je ne veux pas qu’on s’habitue à ce genre de violences, qu’elles soient physiques ou verbales. Nous ne devons rien céder à la bêtise, à la lâcheté et à la violence.
Si un cap a aujourd’hui été franchi dans la violence, c’est aussi parce qu’une partie de la classe politique comme La France Insoumise ou plutôt « La France Incendiaire » refuse de condamner les violences, affirme de façon systématique que « la police tue », et incite ainsi au désordre, au chaos, à l’anarchie. Je n’aurai de cesse de dénoncer ces propos de façon très claire, sans aucune ambiguïté.
Quand Jean-Luc Mélenchon dit qu’il ne faut pas s’attaquer aux écoles et aux bibliothèques, mais qu’il ne mentionne, à aucun moment, nos mairies ou encore nos services publics, lui et ses partisans ont un comportement profondément dangereux pour la République et ses valeurs. On le sait désormais de façon très claire : à l’Assemblée nationale comme dans la rue, ils ne manquent pas une occasion d’appeler au désordre. Leur marque de fabrique en somme… C’est irresponsable mais surtout très grave. Au sein de la NUPES, heureusement, tous n’ont pas ce comportement abject : Fabien Roussel est un des seuls à avoir tenu des propos dignes.
Ensuite, il y a bien entendu des sujets de fond à adresser et qui expliquent les émeutes de ces derniers jours. Il ne faudrait pas les occulter. Nos quartiers se sentent encore trop discriminés, trop oubliés. À nous, en tant que responsables politiques, de redoubler d’efforts pour renouer la confiance et « refaire nation ». Et pour cela, il faut savoir dépasser les clivages politiques. J’ai d’ailleurs lancé, dans Le Figaro,avec un peu plus de 150 élus locaux de toute la France, un appel transpartisan à une désescalade de la violence pour rétablir les conditions d’un débat nous permettant de réfléchir aux problèmes de fond.
Concernant le sujet polémique de la cagnotte pour le policier mis en examen, dont le montant ce mardi 4 juillet était de plus de 1,3 million d’euros avec près de 70 000 dons : plus qu’une question de moralité, est-ce que l’intensité du soutien ne témoigne pas d’un consensus dans la population pour condamner les violences et d’une exaspération face aux émeutes ?
Il n’appartient pas au gouvernement de décider si une cagnotte de soutien doit être fermée ou non. C’est à la Justice de notre pays d’arbitrer. Je considère en revanche que cette cagnotte de soutien au policier mis en examen ne contribue pas au retour de la quiétude dont notre pays a tant besoin. La Justice, elle, oui. L’enquête, en lien avec l’GIPN, est encore en cours : laissons la Justice faire son travail.
Si nous prenons un peu de recul, je suis convaincue que nous pouvons à la fois soutenir nos forces de l’ordre et condamner fermement les erreurs individuelles. Les comportements de ceux qui ne respectent pas les ordres et la déontologie sont intolérables et doivent être sanctionnés. Depuis sa prise de fonction en 2020, Gérald Darmanin a d’ailleurs sanctionné plusieurs dizaines de policiers et gendarmes. Mais tout cela ne doit pas jeter l’opprobre sur l’ensemble des 250 000 policiers qui risquent, au quotidien, leur vie pour protéger la nôtre. J’invite celles et ceux qui osent dire que « la police tue », qu’elle est raciste ou qu’elle fait mal son travail, à se déplacer dans des commissariats pour échanger avec des policiers. Nous devrions tous faire du maintien de l’ordre républicain une priorité.
Peut-on toutefois totalement évacuer la question de la doctrine française du maintien de l’ordre ?
« Sans tabou ». Ce sont les mots utilisés par le président de la République Emmanuel Macron pour évoquer la possibilité d’adapter le dispositif de maintien de l’ordre dans notre pays.
Je ne suis ni policière ni spécialiste de la question du maintien de l’ordre. En revanche, quand j’échange avec des policiers du commissariat de Rosny-sous-Bois, certains me disent qu’il faudrait davantage de formation au tir par armes à feu pour renforcer, sur le terrain, la capacité à rester lucide dans l’utilisation de son arme. Cela pourrait être une piste parmi d’autres.
Je reste aussi persuadée que la question du maintien de l’ordre est bien plus large et que l’importance du dialogue ne doit pas être négligée. La médiation est une des solutions. Écouter, comprendre, expliquer : forces de l’ordre et jeunes, chacun doit faire un pas vers l’autre pour renouer la confiance. Les policiers doivent être familiers des territoires dans lesquels ils interviennent, et faire comprendre que ce ne sont pas les forces de l’ordre contre les jeunes de quartiers. Ce sont les forces de l’ordre avec et pour les jeunes de quartiers.
Et puis, nous en avons beaucoup parlé ces derniers jours et à juste titre : les parents ont eux aussi leur rôle à jouer pour éduquer leurs enfants et leur apprendre à respecter les règles de la République.
La jeunesse que l’on a vu dans les émeutes semble avoir perdu tout repères : il y a une quête nihiliste de la violence pour la violence. Dans certains quartiers, l’école et les institutions de la République ne jouent plus leur rôle, et ont été remplacées par une sorte de « culture du grand-frère ». Comment réintégrer les institutions dans ce que certains appellent les « territoires perdus de la République » ?
Je ne suis pas à l’aise avec cette idée fataliste de « territoires perdus de la République ». Cette expression stigmatise, enferme, condamne. Prenons l’exemple de la Seine-Saint-Denis, département dans lequel je suis élue et qui est souvent pointé du doigt pour ses problèmes d’insécurité, de précarité et de chômage. Aujourd’hui, on ne connaît ce département qu’à travers les pages des faits divers alors même qu’il regorge de jeunes talents, d’ambitions et d’espoirs.
Depuis fin 2019, grâce à l’action du président de la République, des services publics reviennent là où ils avaient disparu, des écoles sont rénovées, des transports sont développés, des commissariats vont rouvrir et la Justice y retrouve les moyens d’agir. À travers cette politique du concret, la République est bel et bien là : je le mesure au quotidien. Il faut désormais promouvoir et faire savoir ces efforts qui sont bien souvent, et de façon unanime, salués par les associations et habitants.
Le président de la République a évoqué la responsabilité des parents. Mais est-ce que la politique du gouvernement, qui reste enfermée dans un paradigme d’extrême centralisation du pouvoir, n’entre pas en contradiction avec ce diagnostic ? En effet, la centralisation du pouvoir et le recours à un État social fort tend à maintenir l’individu dans une relation de dépendance à l’égard de cet État providence, et participe donc à le déresponsabiliser, puisque toutes les décisions qui le concernent, lui, sa famille, son quartier, sa ville, sont prises à des échelons trop éloignés du citoyen.
Un moyen de responsabiliser ne serait-il pas de décentraliser en donnant davantage d’autonomie fiscale et budgétaire aux échelons locaux ?
Vous mentionnez d’abord dans votre question la compatibilité entre l’exercice de l’autorité parentale et celle de l’État. Ce sont deux choses différentes et les saccages auxquels nous avons assisté ces derniers jours le prouvent : l’État ne peut se substituer à l’éducation qui est donnée au sein du foyer aux émeutiers mineurs.
Ensuite, vous évoquez une « extrême centralisation » du pouvoir en France. Je ne crois pas que ce soit le cas et je trouve que ce postulat est assez caricatural. La preuve par l’exemple : beaucoup de Parisiens, de Franciliens se plaignent de l’état de la ville de Paris : est-ce la responsabilité de l’État ? Non. C’est la responsabilité de la maire de Paris. En France, l’État est décentralisé et fort à la fois et c’est une bonne chose. L’État n’a pas à gérer la propreté d’une ville ; les collèges d’un département ; les lycées ou les transports d’une région. Décentraliser sur certains sujets, c’est faire le choix de l’efficacité et de la responsabilité.
Mais est-ce possible de responsabiliser les acteurs locaux s’ils ne contrôlent pas la fiscalité ? Sur la question des réparations, par exemple : Valérie Pécresse a déclaré débloquer un budget « exceptionnel » de 20 millions d’euros pour l’Île-de-France. Or, une part significative des ressources des collectivités viennent de l’État, ce qui signifie que tous les contribuables vont payer ces réparations.
La solidarité dans le moment que nous traversons est indispensable. Vous citez la région Île-de-France mais il y a également la Région PACA qui a mis en place un fonds ; ces initiatives sont à saluer. Elles ne coûteront pas aux Français. Nous ne rétablirons pas l’ordre par le désordre des finances publiques. Les ministres Bruno Le Maire et Olivia Grégoire ont par ailleurs demandé aux assurances d’agir vite et aux banques de faire des efforts pour soutenir les acteurs impactés. Cela me semble être la bonne solution. Les commerçants et les entreprises ont pu compter sur le soutien du gouvernement hier, ils peuvent compter sur son soutien aujourd’hui.
Est-il juste de contraindre tous les citoyens à payer pour des dégats causés par une minorité ? Est-ce qu’ici il ne serait pas plus juste, grâce à une véritable décentralisation, de responsabiliser les citoyens et élus au niveau local ?
Soyons basiques : les Français n’ont pas à payer les dégâts causés par des irresponsables. Nous avons tous vu et entendu ces derniers jours, des témoignages de maires anéantis et de restaurateurs ou de commerçants dont le gagne-pain est parti en fumée. Tout cela est profondément injuste et l’État joue et jouera son rôle pour accompagner, au mieux, les entreprises en difficulté suite aux émeutes.
Concernant la décentralisation, elle est déjà importante en France mais nous pouvons faire davantage : c’est tout l’objet du chantier lancé par le président de la République autour de la réforme des institutions il y a quelques mois. Ensuite, la question de la responsabilisation des élus mais aussi des citoyens se pose. Les émeutes de ces derniers jours ont prouvé que si les parents avaient joué leur rôle en encadrant leurs enfants mineurs qui ont participé aux saccages, le bilan n’aurait pas été si lourd. Il y avait bel et bien 10 000 irresponsables dans les rues mais 67 millions de Français responsables. Plus que la décentralisation ou la responsabilisation, le rôle du gouvernement reste de pouvoir accompagner, au mieux.
Mais une autre partie de la classe politique a mis le désordre néolibéral. Quand on veut arrêter une maladie on traité les causes, pas les symptômes…Bien amicalementJean-Marc
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