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Émeutes (26) : QUELLE HUMANITÉ « QUAND ON ACCEPTE UNE TELLE FRACTURE » ?

ARTICLE

« Où en est-on de son humanité quand il n’y a plus que la violence et que l’on accepte une telle fracture entre nous ? »

LE MONDE – Kahina Bahloul imame, Anne Soupa théologienne, Daniela Touati rabbin

Les récentes violences urbaines qui ont frappé le pays après la mort de Nahel M. sont une véritable déshumanisation, déplorent, dans une tribune au « Monde », l’imame Kahina Bahloul, la théologienne catholique Anne Soupa et la rabbine Daniela Touati. Elles appellent à dépasser les jugements hâtifs et à recréer des liens.

Devant la violence et le désordre des récents événements, nous, Kahina BahloulAnne Soupa et Daniela Touati, fortes de nos traditions religieuses (respectivement l’islam, le catholicisme, et le judaïsme), nous ne pouvons rester silencieuses. La multiplicité des questions qui se posent à la société tout entière nous assaille. Que dire devant la violence, sinon tenter de rester debout, avec l’esprit ouvert, de résister à la tentation d’accuser trop vite, et de chercher à comprendre ? Nous savons qu’un simple retour au calme ne suffira pas. Un accord profond sur ce qui nous permet de vivre ensemble est à retrouver.

Si nous partons des faits : un jeune tué, des écoles et des mairies brûlées, des magasins pillés. Autant de choses inacceptables. Nous constatons, derrière elles, un échec collectif de la société. Ces enfants de la République, de notre école publique, Français à part entière, devraient pouvoir grandir et vivre dans la concorde, loin des ghettos, sans être tenus pour une catégorie inférieure de la société. Or, une séparation funeste s’est creusée entre les Français.

Parallèlement, dans la société tout entière progressent des violences sourdes mais blessantes, qui compromettent gravement son unité. Ainsi, nous devons nous étonner qu’une société aussi attentive et aussi performante pour résoudre les moindres besoins de ceux qui se ressemblent, n’ait pu éviter une telle tragédie menée par ceux dont elle croit qu’ils ne lui ressemblent pas. N’est-ce pas le signe d’un aveuglement, d’une indifférence envers ceux avec qui nous partageons la citoyenneté ? C’est de cette faillite collective dont nous sommes tous comptables.

Causes multifactorielles

« Où est ton frère ? », questionne la Bible (Genèse 4, 9). Nous osons dire que ces événements, pires qu’une décivilisation, sont une déshumanisation. Où en est-on de son humanité quand il n’y a plus que la violence et que l’on accepte une telle fracture entre nous ? C’est cette inhumanité, ou cette infra-humanité, sur lesquelles nos traditions religieuses ont une parole à tenir. Pour alerter, et pour questionner, d’abord. Pour dire qu’on ne peut espérer vivre ensemble sans soigner ces défaillances graves, au plus vite et en profondeur.

Nous savons que les causes de ces émeutes sont multifactorielles. A trop insister sur l’une ou l’autre des solutions, on risque encore d’attiser les clivages, déjà nombreux dans la société française. Ce qui nous revient, c’est de rappeler de combien d’égards la vie humaine doit être entourée. Dans l’enfance, bien sûr, cet âge décisif. Devenir parents n’est pas une mince affaire. Etre seul à élever un enfant alourdit la charge qui pèse sur le parent unique.

Devant le spectacle de ces incendies et de ces pillages, nous ne pouvons pas ne pas deviner l’appel au secours de ces jeunes. C’est un cri d’alerte sur l’abandon physique, éducatif, affectif, moral, intellectuel, spirituel dont ils souffrent, et qui leur fait adopter ces « rituels archaïques et claniques » (dixit Boris Cyrulnik dans Le Point, le 6 juillet). Car c’est bien de cela dont il s’agit. D’une terre non ensemencée, qui ne peut pas donner ce qu’elle n’a pas reçu, et qui devient la proie de ce qui se présente – en l’occurrence, bien souvent, les dealers.

Les comportements dont nous avons été témoins montrent que ces jeunes n’ont pas reçu une parole qui construit leur identité en les structurant, dans la bienveillance et le respect de la loi. Les quelques figures de parents venus tirer leurs fils (très peu de jeunes filles se trouvaient parmi les émeutiers) de cette folie destructrice ont été, pour un instant, un baume sur notre effroi. Eux savent la valeur salvatrice de l’amour et de la loi, leur capacité à s’intégrer dans le corps social.

Mais tous ces jeunes devraient pouvoir bénéficier de reconnaissance et d’une loi intégratrice. Ce dénuement existentiel contre lequel, précisément, ils se révoltent, nous devons l’entendre. C’est le cri de jeunes qui veulent vivre autrement, qui aspirent précisément à plus d’humanité. Les pillages de cigarettes, de chaussures, de signes ostentatoires de richesse, sont l’une des rares gratifications qu’ils s’adressent à eux-mêmes. Qu’en garderont-ils de durable, à part le besoin de recommencer ?

Dérives collectives de la société

Mais ne nous y trompons pas. Cette frénésie de consommation est le miroir de toute notre société qui idolâtre l’image et l’argent, au risque de s’y perdre. Ainsi, à la fois parce que ces jeunes nous alertent sur l’accueil dans le corps social que nous n’avons pas su mener à bien, et parce qu’ils nous renvoient le spectacle des dérives collectives de la société – individualisme, tropisme pour l’entre-soi, perte du sens du bien commun –, cette déshumanisation est la nôtre.

Elle nous concerne tous aussi parce que n’importe qui, dans les situations que nous venons de décrire – auxquelles s’ajoutent une suspicion permanente, des contrôles au faciès répétés, le chantage des dealers, une ostracisation récurrente, une ghettoïsation que la société a elle-même organisée – pourrait se comporter d’une manière aussi folle. Nous refusons d’en rendre responsable l’immigration.

Tout naturellement, nous nous tournons vers la devise républicaine et nous constatons avec consternation qu’elle n’est pas appliquée. Pire, elle installe un double langage qui détruit la confiance dans toute parole. Elle fait de nous des menteurs. En effet, quand l’identité est entravée, il n’y a pas de liberté. Ni quand des dealers font la loi ni quand la poste du quartier est brûlée. L’égalité n’existe pas non plus quand vous êtes l’objet de discriminations accumulées, policières, scolaires, professionnelles. Ces jeunes des quartiers sont français ; ils doivent donc bénéficier des mêmes chances que tous.

Quant à la fraternité, qui oserait aujourd’hui en prononcer le mot sans rougir ? Ni devant ces jeunes, ni devant leurs parents, ni devant un commerçant dont l’outil de travail vient d’être saccagé, ni devant un élu agressé à son domicile. Que la société ne soit pas à la hauteur de sa devise et même qu’elle s’en soit encore éloignée pendant cette semaine noire est un constat alarmant. Nous voulons cependant espérer qu’une prise de conscience collective est possible.

Nous appelons à dépasser les jugements trop hâtifs pour nous écouter les uns les autres et surtout recréer des liens, toutes formes de liens. Le chantier est immense ! Notre mission à tous et toutes est de grandir en humanité et de nous humaniser les uns les autres, en donnant à chacun sa juste place, bien au-delà de la compétition, de l’envie, et de la peur. Toute vie humaine est inestimable. Elle est appelée à s’accomplir. En ce 14-Juillet, rappelons-nous que la liberté, l’égalité et la fraternité sont le terreau dont elle a besoin.

Kahina Bahloul est imame et islamologue. Elle est à l’origine, avec le professeur de philosophie Faker Korchane, de la mosquée Fatima, à Paris.

Anne Soupa est théologienne et cofondatrice, aux côtés de Christine Pedotti, du Comité de la jupe et de la Conférence catholique des baptisé-e-s francophones, mouvements militant pour améliorer la place des laïcs et des femmes dans l’Eglise catholique.

Daniela Touati est rabbine de la synagogue libérale Keren Or de Lyon. Elle a été ordonnée en juillet 2019 en Angleterre.

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