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UNIVERSITÉ : « Le wokisme crache dans la soupe de la civilisation, dont il est la progéniture ingrate et matricide » – POINT DE VUE

ARTICLE

L’Université au défi des idéologies

Pierre-Henri Tavoillot COMMENTAIRE 182 Été 2023

Dans tout le monde démocratique, les universités sont actuellement traversées par des conflits parfois violents, relayés par le débat public1. Le thème principal de ces débats et de ces conflits est celui du sens et de la portée des nouveaux courants qui, sous le drapeau de la « déconstruction » ou, plus modestement, sous le couvert d’un appel au développement de nouvelles approches ou de nouvelles disciplines académiques (« intersectionnalité », « études de genre », « études décoloniales », etc.), influencent déjà très largement l’organisation de la recherche et de l’enseignement supérieur.

En elle-même, l’existence de courants « radicaux » dans l’Université n’est pas un phénomène nouveau, et on peut même considérer qu’elle contribue à la vitalité du monde académique en y introduisant de nouveaux défis et en empêchant la tradition de se transformer en routine. Mais il semble bien que la situation actuelle présente des traits qui n’existaient pas lors des vagues précédentes de modernisation ou de contestation de l’héritage académique ou qui, du moins, n’avaient pas la même ampleur.

J’appartiens moi-même à une génération qui a été formée à la belle époque du structuralisme et de ce qui allait devenir la « French Theory », et dont les premiers engagements politiques se sont déroulés sous l’autorité sourcilleuse de l’idée révolutionnaire. C’était certes une époque de conflits, mais on ne peut pas dire que ni la liberté académique ni les conditions de la transmission culturelle aient été vraiment mises en danger. J’avais d’excellents professeurs de philosophie, notamment les élèves de Louis Althusser, qui hésitaient entre la fidélité au Parti communiste français et l’apologie de la Chine maoïste, mais qui dispensaient un enseignement admirable, centré sur l’histoire de la philosophie classique et moderne et sur l’apprentissage patient des formes classiques de la philosophie scolaire française (la dissertation et l’explication de texte). La « déconstruction » chère à Derrida était déjà largement présente, mais elle reposait d’abord sur l’idée que, si la métaphysique occidentale doit être déconstruite, c’est qu’elle est grande et puissante, et qu’elle a elle-même produit les moyens de sa propre critique.

C’est pourquoi, en dehors de l’activisme militant, l’essentiel de l’activité de la jeunesse d’avant-garde consistait à s’approprier l’héritage classique pour mieux le déconstruire, en s’appuyant sur quelques figures héroïques ou géniales (Spinoza, Sade, Nietzsche, Mallarmé, Artaud, Bataille, etc.). Il pouvait y avoir des bagarres entre l’extrême gauche et l’extrême droite, mais, pour l’essentiel, la parole universitaire restait libre et, s’il arrivait qu’elle soit attaquée comme « réactionnaire », les autorités académiques ne s’empressaient pas de donner satisfaction aux militants. Il n’en va plus de même aujourd’hui, ce qui fait que beaucoup d’universitaires, qui souvent, comme il est naturel, sont ou se veulent « de gauche », estiment être en présence de risques nouveaux, où quelque chose d’essentiel est en jeu.

C’est à cette question, brûlante et profonde, qu’est consacré l’ouvrage dirigé par Emmanuelle Hénin, Xavier-Laurent Salvador et Pierre-Henri Tavoillot, dont nous reproduisons ici l’intervention consacrée à la « généalogie de la déconstruction ». Il est issu d’un colloque qui s’est tenu en janvier 2022 à la Sorbonne à l’initiative du Collège de philosophie et de l’Observatoire du décolonialisme et qui, avant même d’avoir lieu, a fait l’objet d’une campagne extraordinairement violente. Les participants, qui rappelaient les multiples intimidations dont les intellectuels et les universitaires mal-pensants avaient pu être la cible, devenaient les porte-parole d’un « nouveau maccarthysme » et d’un « obscurantisme » qui faisaient peser de graves menaces sur la communauté universitaire. Ce dont ils parlaient – le « wokisme » – n’était qu’un phantasme réactionnaire, dont la fonction était de contrecarrer la salutaire évolution qui allait permettre de faire reculer le « sexisme » et le « racisme systémique » qui imprègnent toute la culture héritée, de la littérature aux mathématiques en passant par les sciences sociales. Les participants du colloque n’avaient, selon ses délateurs, aucun titre à s’exprimer sur son objet puisqu’ils n’étaient pas eux-mêmes des spécialistes reconnus des nouvelles « studies ». Ils ignoraient tout de la grande philosophie, et c’est pour cela qu’ils réduisaient la déconstruction à une simple idéologie militante. Bref, comme l’a dit un blogueur de Mediapart, tous ces gens sont « vieux, blancs et ils ont peur ».

La publication des actes du colloque permet de percevoir l’inanité de ces attaques. Les contributeurs, parmi lesquels on compte beaucoup d’amis de Commentaire, ne participent à aucune « panique morale » mais donnent des analyses riches et informées de certaines tendances récentes de la pensée contemporaine, qui ne sont pas la suite inévitable de la déconstruction mais qui marquent le moment où celle-ci est « devenue folle. Entreprise jadis salutaire pour dénicher les préjugés et démasquer ses illusions, elle a engendré une mode délétère, prétexte d’un ordre moral, suppôt d’une idéologie qui envahit les savoirs, tétanise la culture et terrorise le débat ». C’est ce renversement que décrit Pierre-Henri Tavoillot dans les pages qui suivent.

Ph. R.

Il s’agit de prendre au sérieux l’idée même de déconstruction. Et comment pourrait-on mieux lui rendre hommage qu’en lui appliquant sa propre méthode – critique, généalogie, soupçon –, ce à quoi ses épigones les plus fanatiques ont depuis trop longtemps renoncé2 ? Certes, il ne s’agira pas de « déconstruire la déconstruction », puisque nous avons l’ambition de penser l’« après », soit la reconstruction, mais de tenter de comprendre comment le trésor européen de l’autoréflexion et de l’autocritique parvient si aisément à susciter un secret désir d’autodestruction et une profonde haine de soi.

Généalogie de la déconstruction

La déconstruction est un concept complexe et multiforme, car, en un sens, c’est toute la modernité que l’on peut identifier à cette entreprise intellectuelle. Dans le sillage de la Renaissance, en effet, la « crise de la conscience européenne » (Paul Hazard) met en doute les fondements traditionnels, cosmologiques et théologiques qui régnaient en Occident. La querelle des Anciens et des Modernes, la révolution scientifique (Galilée, Copernic, Newton, entre autres) et les guerres de Religion imposent une vertigineuse reconfiguration spirituelle et une quête frénétique de nouveaux points d’appui.

Le premier âge de la déconstruction est donc celui de la critique. Il correspond à la philosophie moderne de Descartes à Kant et a pour but de faire émerger une idée humaine de la raison et de la vérité à côtédes dogmes religieux révélés, et parfois contre eux. C’est le doute cartésien ; c’est l’éthique more geometrico de Spinoza ; c’est la critique kantienne de la métaphysique. Avec eux, et même depuis Luther, comme le dit Tocqueville, « quelques-uns des dogmes de l’ancienne foi ont été soumis à la raison individuelle ». Avec les philosophes des Lumières, c’est l’ensemble des croyances qui est passé au tamis de la critique et de l’humanisme, mais dans le but de reconstruire la cité de l’homme.

Un deuxième âge de la déconstruction commence avec Schopenhauer et Nietzsche. Apparaît chez eux l’idée que le travail critique doit se poursuivre à propos des idées humaines elles-mêmes et de l’humanisme en général. Il faut « philosopher avec le marteau », proclame Nietzsche, et détruire des idoles morbides qui vivent leur crépuscule. Quelles idées ? Le vrai, le beau, le bon, le juste, le salut et toutes les « valeurs » en général. Pourquoi ? Parce que ces idées/idoles sont des masques qui nous détournent de la vie (Nietzsche), qui occultent et condensent nos conflits intérieurs (Freud), qui cachent des rapports de force économiques et sociaux (Marx) ou encore nous éloignent du dévoilement de l’Être (Heidegger). Les idées/idoles humanistes font obstacle au monde réel ; il faut donc les soupçonner, les démasquer et les dépasser.

Le troisième âge, qui est, à proprement parler, celui du « déconstructionnisme », commence avec ce que Luc Ferry et Alain Renaut ont appelé « la pensée 683 ». Ils désignaient par là des penseurs comme Derrida, Foucault ou Bourdieu qui vont fort bien se diffuser à l’international sous l’appellation contrôlée de « French Theory », avant de nous revenir aujourd’hui en produit export. Pour une part, cette troisième déconstruction ne fait que répéter, approfondir et populariser le geste du deuxième âge. Mais, pour une autre part, elle en déploie la radicalité dans une critique totale de la rationalité occidentale et de la civilisation démocratique « phallo-logo-centrée », comme dit Derrida. Phallo-, parce que patriarcale ; logo-, parce que rationaliste et centréeparce qu’elle aspire à imposer au monde entier la civilisation et la liberté occidentales. Sous couvert d’émancipation se cacherait en fait une oppression sournoise et d’autant plus implacable qu’elle offre un beau visage. Avec ce « déconstructionnisme », on le voit, l’esprit critique devient critique de l’esprit.

C’est dans la postérité de ce courant philosophique qu’émergent (en fidélité ou en trahison) la pensée décoloniale et le « wokisme » actuels, dont l’« intersectionnalité » constitue certainement l’idée centrale.

L’intersectionnalité, stade suprême du déconstructionnisme ?

Si l’on tente de construire le type-idéal de ce « déconstructionnisme intersectionnel », on peut y voir quatre idées.

La première idée est que toute réalité est domination. Rien n’existe qui ne soit dominé ou dominateur, victime ou coupable. L’oppression est donc la clé de lecture unique et exclusive de la totalité du réel. C’est une ontologie, héritage certes de la lutte des classes marxienne, mais étendue à toutes les dimensions de la vie humaine, au-delà même de la distinction entre infra- et superstructure, devenue obsolète.

Dans ce réel, l’Occident est le grand dominateur et, dans cet Occident, la colonisation est le « crime des crimes », comme le disait déjà Aimé Césaire. Elle est en effet le symbole (la quintessence ou la condensation) de toutes les oppressions : celle de l’Europe sur le reste du monde (impérialisme), celle de l’homme blanc sur toutes les femmes (patriarcat), celle de l’industrie sur la nature (productivisme), celle des riches sur les pauvres (capitalisme), celle du passé sur le futur (conservatisme).

La suprême ruse du colonialisme est, comme le diable, de faire croire qu’il n’existe plus. En fait, la décolonisation est un leurre qui masque une domination d’autant plus profonde qu’elle est sournoise : malgré les indépendances, toujours la même exploitation ; malgré le pseudo-féminisme, toujours le même patriarcat ; malgré l’État providence, toujours la même aliénation des miséreux (emprisonnés non par les chaînes de la production, mais par celles de la consommation) ; sous l’apparence du développement durable, toujours plus de capitalisme. Bref, le vieux mâle blanc producteur est un polyprédateur qui opprime tout ce qui bouge : les femmes, la planète, les migrants, les différences, les « racisés », les cultures, etc. Les migrations dont les Européens se plaignent tant sont les fruits de graines qu’ils ont semées ; mais elles seront fort heureusement le fossoyeur de l’Occident rance et moribond.

Face à cette domination, il convient non seulement de se « réveiller » (d’où la woke culture), mais aussi de combattre l’oppression systémique et de faire table rase du passé qui l’a produite (d’où la cancel culture). Il ne suffit pas de décoloniser les textes (de lois), il faut décoloniser les têtes ou les couper : commençons par décapiter les statues et changer les noms de rues ! Pour ses partisans, cette violence est justifiée, car elle n’est que légitime défense. Et l’accusation qu’on leur fait d’un racisme inversé n’est qu’un subterfuge de plus de la part des dominateurs, indice de leur « panique morale ». Par où l’on voit que le « déconstructionnisme » passe ici de la théorie à la pratique et devient, au sens strict, une idéologie mortifère, accompagnée d’une vocation assumée à la censure.

Université et grand capital, même combat !

Cette idéologie décoloniale, lorsqu’on n’y est pas confronté au quotidien, comme c’est le cas à l’Université, peut paraître totalement délirante et ne pas mériter une minute de son temps. C’était mon sentiment avant de la voir monter en puissance, imprégner les esprits et tétaniser les résistances. Il est évidemment assez aisé de lui objecter que la civilisation européenne fut la seule, de toute l’histoire de l’humanité, à abolir l’esclavage, à promouvoir l’émancipation de la femme, à installer des dispositifs inédits de justice sociale, à s’intéresser aux cultures autres, y compris celles des peuples « premiers », à prendre conscience à vive allure des défis environnementaux. Sans doute ces défis sont-ils loin d’être relevés, mais ce n’est certainement pas en détruisant les principes qui ont permis ces évolutions qu’on parviendra à avancer. Tout cela tombe sous le sens, mais que pèsent les objections raisonnables face à l’aveuglement idéologique ?

Ajoutons qu’il n’est seulement le fruit d’un courant intellectuel qui profite de l’entre-soi académique, il sévit aussi dans l’univers économique. On y voit de grandes marques renoncer aux produits blanchissants pour ne pas risquer d’être accusées de racisme, utiliser la périphrase de « personnes qui menstruent » plutôt que le terme trop discriminant de « femme », plaider pour la fluidité de genre, etc. On les comprend : la glorification d’identités ultra-individuelles, segmentées, moralisatrices et changeantes à souhait augmentera ipso facto le volume des parts de marché et de la consommation. Le wokisme, théorie délirante, est devenu un excellent business !

Tiens ! Serait-il aussi le stade suprême du capitalisme ? Marx n’était pas loin de l’annoncer :

Ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d’idées antiques et vénérables, se dissolvent ; ceux qui les remplacent vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d’envisager leurs conditions d’existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés4.

À n’en pas douter, ni Marx, ni Nietzsche, ni Freud d’ailleurs ne seraient wokes. Ils en seraient au contraire les plus virulents critiques, y voyant, pour le premier, une ruse suprême de la bourgeoisie capitaliste, pour le deuxième, une expression décadente du ressentiment et, pour le troisième, une pulsion de mort.

Mais, n’étant ni marxiste, ni nietzschéen, ni freudien, je me contenterai – même si c’est moins chic – d’une critique humaniste et universaliste du wokisme. Je ne pense pas qu’une personne se réduise à son « identité », ni que cette identité se définisse toujours comme « différence », ni que cette différence soit forcément « opprimée ». Ni la couleur de peau, ni le sexe, ni la classe, ni l’âge ne sont des « opinions » ; devrais-je dire des préjugés ? Je ne pense pas que la civilisation démocratique représente le comble de la domination, mais bien le plus grand effort jamais réalisé vers l’émancipation. Et c’est cette émancipation qui permet au wokisme de cracher en toute sécurité dans la soupe de la civilisation, dont il est la progéniture ingrate et matricide.

Cela dit, rassurons-nous : la critique du wokisme offre de nos jours davantage de chefs-d’œuvre que n’en comptera jamais la prétendue « culture » de l’annulation (ou cancel culture) : La Tache de Philip Roth (2000) ; Les Fantômes du vieux pays de Nathan Hill (2016) ; Le Cœur de l’Angleterre de Jonathan Coe (2018). L’histoire littéraire aurait-elle déjà jugé ? Sans doute, mais, en attendant l’application du jugement, il faut admettre que les dégâts continuent.

Notes:


[1] Commentaire a publié plusieurs articles sur ces sujets depuis quelques années. Voir A. Laferrère, « Un mauvais vent d’outre-Atlantique » (n° 174), C. Argenton, « Wokisme : l’autre pandémie » (n° 177), D. Sibony, « Wokisme et psychologie collective » (n° 180) et Br. Couturier, « Le passé est un pays étranger » (n° 181). 

[2] Élisabeth Roudinesco en est l’illustration parfaite dans le compte rendu subtilement caricatural de ce colloque (Le Monde, 19 janvier 2022). Tavoillot et ses camarades, écrit-elle, « ont (…) choisi de participer, pendant deux jours, à une sorte de banquet totémique, au cours duquel ont été voués aux gémonies les meilleurs penseurs de la seconde moitié du xxe siècle, dont les œuvres, devenues classiques, sont traduites et étudiées dans le monde entier : Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Roland Barthes, Jean-François Lyotard ». Par où il faut donc comprendre que ces « classiques » de la déconstruction sont désormais immunisés de toute forme de critique. On peut donc tout déconstruire… sauf les déconstructeurs. 

[3] La Pensée 68. Essai sur l’anti-humanisme contemporain, Gallimard, « Le Monde actuel », 1985. 

[4] Manifeste du Parti communiste, 1848.

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