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À Cordoue, la poésie de Virgile reprend vie
Le 26/06/2023 par Hocine Bouhadjera. ACTUALITÉ
Les amphores antiques ornées d’inscriptions retrouvées ne sont pas rares dans les anciens territoires de la province du Bétique, correspondant peu ou prou à l’actuelle Andalousie. Mais un petit morceau d’une jarre millénaire s’est révélé d’une valeur bien particulière : on peut y lire un fragment de la poésie d’un certain Virgile…
Des chercheurs des universités de Montpellier, Cordoue et Séville ont fait une découverte plus « exceptionnelle » qu’il n’y paraît. Un texte de Virgile, large de 6 cm et long de 8 cm, a été découvert près du village de Villalón, dans la province de Cordoue, par un habitant du village voisin d’Ochavillo. On connaît même son nom : Francisco Adame.
Le grand poète de Rome
Datée des IIe-IIIe siècle de notre ère, cette pièce présente des fragments des septième et huitième vers du premier livre des Géorgiques, long poème écrit en 29 avant Jésus-Christ. Il aura fallu 7 ans de travail à l’équipe que dirige Iván González Tobar (Cordoue) pour retrouver la provenance de ces 5 lignes remplies de fautes d’orthographe et grammaire…
Elles disent : « Auoniam[pingui] / glandem m[utauit] / aresta, poq[ulaque] / [inuen]tis Aqu[eloia] /[miscu]it [uuis]. » (La terre a remplacé le gland de Chaonie [région de Grèce antique] par l’épi lourd, et versé dans la coupe de l’Achéloüs [fleuve aux eaux divines] le jus des grappes par vous découvertes.)
Les vases de cette époque étaient ornés des sceaux de potiers, d’étiquettes peintes (tituli picti) ou de messages gravés dans l’argile fraîche (ante cocturam), allant de simples lettres aux noms de personnes et datations consulaires. Cette pièce est particulièrement « unique et d’une valeur extraordinaire », car c’est la première fois que l’on trouve les vers de Virgile sur une amphore destinée au commerce de l’huile.
La Bétique fut l’un des centres de la production et de la vente du précieux liquide dans l’Empire romain. Dans la vallée du fleuve Guadalquivir et les environs de l’ancienne Cordoue, une grande part de l’huile d’olive consommée par Rome était fabriquée et mise en bouteille.
Une poésie bucolique
Mais qui a écrit ces vers ? La thèse des chercheurs, partagée dans un article publié dans Journal of Roman Archaeology, est que ces vers ont été rédigés dans la partie inférieure de l’amphore « sans intention que quiconque les remarque ».
Un ouvrier spécialisé et alphabétisé, un membre du personnel d’une famille aristocratique voisine de l’établissement de production de céramique (figlinae) ? Mystère. Ça pourrait encore être un enfant vérifiant s’il avait bien mémorisé les vers…
Ces vers représentent en tout cas « un échantillon des connaissances et de la culture de la personne qui l’a fait, ce qui montre un certain degré d’alphabétisation dans une zone rurale comme cette zone de la plaine du Guadalquivir ».
Mythe de la Rome antique
Publius Vergilius Maro, dit Virgile, serait né le 15 octobre 70 avant J.-C., près de Mantoue en Italie. Il vit les troubles de la fin de la République et l’avènement de l’Empire et celui d’Octave Auguste. Son œuvre la plus célèbre n’est pas Les Géorgiques, mais son épopée monumentale et inachevée, l’Énéide.
En hexamètres dactyliques, il y raconte l’histoire du héros troyen Énée qui, après la chute de Troie, voyage jusqu’en Italie où il devient l’ancêtre des Romains. Il passa les dix dernières années de sa vie à travailler sur ce poème, jusqu’à sa mort en 19 avant J.-C.
Parmi les plus célèbres citations du grand oeuvre, on peut citer ces vers du Livre IX : « Macte nova virtute, puer, sic itur ad astra. » (Bravo pour ton courage, garçon, c’est ainsi qu’on s’élève jusqu’aux étoiles.) Ou bien, du Livre X : « Audentes fortuna iuvat. » (La fortune favorise les audacieux), ou encore, toujours du même livre : « Amor vincit omnia, et nos cedamus amori. » (L’amour triomphe de tout, et nous aussi cédons à lui.)
Les Hommes et la nature
Les Géorgiques est un autre poème, de plus de 2000 vers, écrit en hexamètres dactyliques, composé de quatre livres, et rédigé entre 37 et 30 avant Jésus-Christ. L’objectif principal de ce texte est d’instruire les lecteurs sur les techniques de l’agriculture et de l’élevage, et ce, dans un contexte où Rome cherchait à promouvoir le retour à la terre et les vertus traditionnelles.
Chaque partie se concentre sur un aspect particulier de l’art de travailler la nature : le premier sur le labour et les céréales, le deuxième sur les arbres et la vigne, le troisième sur l’élevage du bétail et des chevaux, et le quatrième sur l’apiculture.
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Mais les Géorgiques n’est pas seulement un guide pratique. Elle est également une méditation sur le labeur humain, la relation entre ce dernier et la nature, et le rôle de l’agriculture dans la civilisation et l’histoire romaines.