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LIRE : « PEUT-ON ENCORE CROIRE AU PROGRÈS ? »

Les nouvelles priorités du progrès : écologie, santé, culture (présentation)

Pour Nicolas Bouzou, économiste et essayiste, la notion de progrès doit aujourd’hui s’appliquer prioritairement à la décarbonation, c’est-à-dire l’écologie en général, la santé et l’accès à la culture.
L’économiste Nicolas Bouzou, signe avec d’autres intellectuels, un ouvrage intitulé « Peut-on encore croire au progrès ? »

La notion de progrès est aujourd’hui questionnée face au réchauffement climatique, à la guerre ou l’intelligence artificielle.

Alors qu’elle a longtemps constitué notre horizon en promettant de résoudre tous nos problèmes, la notion de progrès est aujourd’hui remise en question face au réchauffement climatique, à la guerre ou à la peur suscitée par l’avènement de l’intelligence artificielle. Une question d’autant plus cruciale qu’il semble bien que la notion de progrès aille de pair avec la survie des démocraties…

ENTRETIEN

Nicolas Bouzou : « Les gens ne croient plus au progrès »

Publié le 10/08/2023 à 00:03|Mis à jour le 10/08/2023 à 10:47

Comment définiriez-vous le progrès, à hauteur d’homme ?

C’est le progrès concret, celui qui se voit dans la vie de tous les jours. Je pense aux nouveaux médicaments contre le cancer, aux nouveaux tests de dépistage contre l’infarctus du myocarde ou à l’augmentation de capacité de stockage des batteries électriques. En fait, il s’agit de tous les champs d’application qui font sens pour un projet humaniste. Nous ne sommes pas du tout dans le progrès « abstrait » qui était celui des Lumières, mais dans la concrétisation.

Le progrès est-il lié aux besoins d’une époque ?

Complètement. On observe aujourd’hui trois domaines prioritaires : la décarbonation, c’est-à-dire l’écologie en général, la santé et l’accès à la culture ; je pense au streaming qui permet au plus grand nombre d’accéder à la musique, au cinéma et aux séries. Nécessité faisant loi, les progrès concrets ne font que refléter les grandes préoccupations d’une époque.

Dans l’esprit du plus grand nombre, le progrès est associé au capitalisme. Une idée fausse ?

Il y avait aussi des progrès d’ordre technologique sous l’Union Soviétique. Dans le domaine spatial, le bloc soviétique a été en avance sur les États-Unis. La grande différence, c’est que dans une économie totalement socialisée, le progrès ne correspond pas aux besoins de la société. Mais il est vrai que dans l’esprit de beaucoup, le progrès est associé à une course aux profits.

Vous ne pouvez pas avoir de progrès dans le domaine de la santé ou de l’écologie si vous n’avez pas des entreprises qui réinvestissent une partie importante de leurs gains. Les laboratoires pharmaceutiques sont très critiqués en raison des profits importants qu’ils réalisent, mais ce que l’on dit moins, c’est qu’il faut bien qu’ils réalisent des profits pour les réinvestir dans de nouvelles recherches.

En cette période angoissante où réchauffement climatique et guerre sont notre quotidien, comment convaincre le peuple des bienfaits du progrès ?

Le réchauffement climatique et la guerre sont deux choses radicalement différentes. La science et la technologie peuvent répondent au premier, mais pas au second, car la guerre obéit à des instincts passionnels et non rationnels. La science ne peut rien faire contre le risque de guerre. En revanche, c’est l’inverse pour le réchauffement climatique, qui m’inquiète beaucoup moins que la guerre dans la mesure où il relève de la rationalité. Des institutions incontestables comme le GIEC (1) qui documentent le phénomène quant à ses causes, ses conséquences et les moyens de lutter et de s’y adapter, s’appuient sur la science et l’innovation. Dans la plupart des démocraties, on baisse assez rapidement – même si ce n’est pas encore suffisant – nos émissions carbone. On va dans la bonne direction. Il n’empêche que pour beaucoup, c’est bien le progrès qui est la cause de ce défi environnemental…

Mais quel est le contre-argument ?

Il ne fallait pas le faire et ne pas utiliser le charbon alors qu’on ne savait même pas ce qu’était le carbone qui part dans l’atmosphère ? Il est clair que chaque progrès, s’il génère des gains, génère aussi des coûts. Toute l’histoire humaine consiste justement à gérer ces coûts…

Le fait de consommer moins ou de consommer mieux constitue-t-il un progrès ?

Bien sûr ! Mais c’est quelque chose qui n’aurait jamais dû nous quitter. Si l’on prend l’exemple de l’avion, le bon sens doit prédominer. Cela signifie privilégier le train dès que c’est possible, avec des systèmes de prix très attractifs, ce qui n’est pas le cas en France. Mais je défends les vols long-courrier quand il n’y a pas de substitut. La solution, c’est donc de renforcer la recherche pour la décarbonation de l’avion. Le « consommer mieux » est évidemment un progrès, alors que la décroissance est une régression.

L’intelligence artificielle est-elle le progrès majeur de ce siècle ?

À partir du moment où cela démultiplie nos capacités de raisonnement et d’imagination pour apporter des solutions à des problèmes, c’est un outil qui peut être mis au service du progrès. Mais l’IA peut accélérer le déclenchement des bombes atomiques comme nous aider à trouver le vaccin contre le cancer… Ses premières utilisations sont très vertueuses. Mais l’humain étant structurellement inquiet, il en pointe déjà les inconvénients.

Le progrès est-il indispensable à la vie, à la démocratie ?

Les deux vont de pair. Pour que le progrès soit un épanouissement, il faut un climat de liberté. Ce n’est pas un hasard si les États-Unis demeurent la terre de l’innovation. La Chine est devenue un pays très innovant à partir du moment où elle a laissé plus de liberté aux gens. Mais quand le pays resserre la bride comme aujourd’hui, les choses se compliquent. Le progrès, quand il permet aux gens de vivre mieux, conforte bien sûr la démocratie. Les démocraties décarbonent aujourd’hui beaucoup plus que les dictatures. Même chose pour la gestion du Covid : c’est dans les démocraties qu’il y a eu le moins de victimes. Si j’étais un peu méchant, je dirais que c’est la Chine qui a fait naître le virus mais que ce sont les démocraties qui ont apporté les solutions.

La notion de progrès doit donc être défendue politiquement ?

Oui mais elle l’est très mollement. Après la première grosse catastrophe ferroviaire survenue à Meudon en 1842 (55 morts sur 770 passagers), Lamartine a fait un merveilleux discours sur le progrès. Pleurant les morts, il a cependant défendu l’idée selon laquelle il n’y avait rien de mieux à faire que de travailler sur l’évolution du train, car c’était le destin de la France. Aujourd’hui, les politiques ont peur d’aller à l’encontre des idées reçues.

À lire : « Peut-on encore croire au progrès ? » Éditions de l’Aube, réflexion avec Jean Viard, Cynthia Fleury, Étienne Klein, Karine Safa, Claudia Senik et Pierre-Henri Tavoillot. 108 pages, 14 euros.

(1) Groupe d’experts intergouvernementaux sur l’évolution du climat

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