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ÉTÉ STUDIEUX AVEC METAHODOS – ABSTRACTION, SPÉCULATION, ACTION (PARTIE 4)

Ces mots en “isme” qui organisent nos pensées (4/7).

Série d’été. Depuis l’idéalisme de Platon jusqu’au post-humanisme évoqué par certains aujourd’hui, l’histoire de la philosophie est caractérisée par l’apparition régulière de mots en “isme” qui sont autant de manières de se représenter ou de structurer les choses. Cette série d’été, à retrouver chaque mardi dans La Libre, a pour objet d’en définir les principaux et de les mettre en perspective.

PRÉCÉDENTES PUBLICATIONS :

ÉTÉ STUDIEUX AVEC METAHODOS – LES « ISME » DE LA PENSÉE : DOGMAT… SCEPTIS… RELATIV… (PARTIE 1).  https://metahodos.fr/2023/08/16/1-7-isme/

ÉTÉ STUDIEUX AVEC METAHODOS – LES « ISME » DE LA PENSÉE : REAL… IDEAL… SPIRITUAL… (PARTIE 2).  https://metahodos.fr/2023/08/17/2-7/

ÉTÉ STUDIEUX AVEC METAHODOS – LES « ISME » DE LA PENSÉE : LA « QUERELLE DES UNIVERSAUX » (PARTIE 3) https://metahodos.fr/2023/08/18/3-7/

ARTICLE

Les pragmatiques veulent de l’action, pas de la spéculation. Mais n’est-ce pas un peu risqué ?

Les pragmatiques n’aiment pas trop les abstractions, ils exigent de la philosophie plus d’action et moins de spéculation. Ce souhait louable ne comporte-t-il cependant pas quelques risques ?

Publié le 01-08-2023 Par Luc de Brabandere et Anne Mikolajczak, philosophes

Au milieu du XIXe siècle, les philosophes sont aux États-Unis très peu nombreux. Disons qu’il s’agit d’une espèce en voie d’apparition. C’est pourtant là, plus précisément à Harvard, que va naître, porté par William James et Charles Sanders Peirce, un courant de pensée dont l’importance n’a cessé de croître depuis : le pragmatisme. Animés par le rejet critique de toute philosophie académique, les pragmatiques n’aiment pas trop les abstractions, ils considèrent que le but premier de la philosophie n’est pas de produire des concepts, mais plutôt de clarifier et de déblayer. Et surtout, les pragmatiques exigent de la philosophie plus d’action et moins de spéculation.

Le pragmatisme est né outre-Atlantique, ce qui n’est probablement pas non plus un hasard. Ce nouveau courant a été longtemps snobé par les Européens, tant anglo-saxons que continentaux. Bertrand Russell l’a aimablement qualifié d’“expression philosophique de l’esprit de commerce américain” et le très peu recommandable Heidegger n’y voyait rien d’autre que “l’interprétation américaine de l’américanisme” ! Henri Bergson est certainement l’exception européenne, car il aimait dans le pragmatisme le rejet du déterminisme, l’ouverture au libre arbitre, au pluralisme et à la créativité, et aussi le souci de se projeter dans l’avenir.

La philosophie classique oppose d’un côté le monde des choses et de l’autre celui des représentations. Pour un pragmatique, nos connaissances ne sont pas des reflets du monde réel, mais avant tout des outils permettant de coexister avec lui.

Bouée de sauvetage

La question de la Vérité hante toute l’histoire de la philosophie. Pour Platon et toute la tradition rationaliste qu’il a engendrée, la Vérité est vue comme un attribut possible des choses. Pour un pragmatiste au contraire, la Vérité n’est pas faite, elle est à faire.

Les pragmatistes luttent contre les débats métaphysiques interminables des philosophes qu’ils estiment déconnectés de la réalité. Le monde est-il un ou est-il multiple ? Est-il matériel ou spirituel ? Sommes-nous soumis à la fatalité ou libres d’agir ? La question de savoir si la réalité est finie ou infinie importe peu, acceptons la réalité comme simplement indéfinie et demandons-nous : “Alors, on fait quoi ?”

Présenté ainsi, le pragmatisme se situe en aval des différentes controverses de la philosophie, il apparaît un peu comme une bouée de sauvetage qui permet de survivre au milieu de courants de pensée qui nous dépassent. Quant à la question de savoir où elle nous mène, aucun pragmatiste ne prendra le risque de répondre…

Faut-il être optimiste ou pessimiste ? Faut-il être croyant ou athée ? La réponse se trouve dans les effets que ces attitudes produisent sur ceux qui l’animent. Cette position limite a fait dire à Russell que “James désire la religion un peu comme l’électricité ou le chemin de fer, comme une commodité et une aide pour les affaires de ce monde”.

Vérité et utilité

Le pragmatisme est à la fois :

• une méthode de clarification. Le vocabulaire du pragmatisme est constitué de mots simples pour ramener les concepts à hauteur d’homme, dans le flux de son expérience. Le contenu d’une idée est la somme des effets de cette idée que nous pouvons imaginer, et toute différence théorique doit faire une différence pratique. Quand James parle de la vérité, il le fait sans référence compliquée, sans recourir à d’autres concepts ou formulations alambiqués. “Les idées vraies sont celles que l’on peut assimiler, valider, corroborer et vérifier. Les idées fausses sont celles qui ne le permettent pas.”

• une théorie de la connaissance, voire de la vérité. Le but de la pensée n’est pas de reproduire passivement et mentalement la réalité, mais plutôt de la transformer. Il nous faut posséder un “stock de vérités possibles”. Certaines d’entre elles deviennent un jour à la fois utiles parce que vraies, et vraies parce qu’utiles. Pour James, la vérité d’une idée n’est pas une propriété stagnante qui lui est inhérente. La vérité arrive à une idée, l’idée est rendue vraie par les évènements. James n’est pas loin d’assimiler la vérité et l’utilité.

Relancer la conversation

Le pragmatisme est une pensée qui ne se soucie pas de chercher ce qui fonde les choses. Non sans humour, Richard Rorty définit même la philosophie comme l’art de relancer la conversation !

Le pragmatisme renonce à chercher des fondements tant du côté de l’expérience que de celui de la pensée. Cette absence de garanties est une chance, une opportunité et même une invitation à agir pour améliorer les choses. Darwin n’est pas très loin…

En résumé, dit-il, le “vrai” se réduit à ce qui est opportun en termes de pensée, tout comme le “bien” se réduit à ce qui est opportun en matière de conduite.

D’une certaine manière, le pragmatisme réhabilite l’opinion et les croyances qui deviennent ainsi des règles pour l’action. Ce sont les choses elles-mêmes qui font le tri entre ce qui tient (l’efficace, donc le vrai) et ce qui ne tient pas (l’inefficace, donc le faux). La vérité est la marque d’une idée qui a résisté. Ce sont les épreuves qui font office de preuves.

Pour Richard Rorty, le problème n’est pas de rendre vrais nos énoncés, mais de les justifier. Quand nous disons que P est vrai, nous ne faisons rien d’autre qu’approuver P, nous lui donnons “une petite tape rhétorique dans le dos”.

Le pragmatisme est séduisant, mais il fait peur. D’une certaine manière, il est l’antichambre du populisme, de la “post-vérité” et autres “vérités alternatives” que nous avons évoquées plus avant. Un populiste n’aime pas ce qui est vrai, il déclare vrai ce qu’il aime… suivez mon regard.

Mais on peut défendre une thèse contraire et soutenir que le pragmatisme justifie la démocratie, non comme un régime “idéal”, mais comme un système permettant d’expérimenter diverses solutions, puis de les adapter si besoin.

Définition

Le pragmatisme prend acte de l’impossibilité de trancher les grandes questions philosophiques et propose d’interpréter chaque notion en fonction de ses conséquences pratiques.

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