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VIVRE EN PHILOSOPHIE AVEC METAHODOS : CES MOMENTS DE L’EXISTENCE AVEC CLAIRE MARIN (1)

ARTICLE

Claire Marin, la philosophe de l’intime

LE MONDE Par Emmanuel Poncet Publié le 28 juillet 2023

PortraitEn quatre ans, la philosophe de 48 ans s’est imposée comme un phénomène de librairie. Après les succès de « Rupture(s) » et « Etre à sa place », Claire Marin publie « Les Débuts. Par où recommencer ? ». Ses essais, qui puisent dans la littérature et la philosophie, éclairent de manière sensible et accessible ces moments où nos existences vacillent.

Au début, cela ressemble à une classique séance de dédicace. De celles que connaissent la plupart des écrivains. La petite différence, avec Claire Marin, c’est que les larmes de ses lecteurs ne sont jamais bien loin – « des lectrices, plutôt, dans leur immense majorité, de toutes les générations »,estime la philosophe de 48 ans. La « scène » dure en général deux ou trois minutes. Et se répète de façon troublante depuis la sortie de Rupture(s) (Editions de l’Observatoire, 2019), son premier grand succès de librairie. Avec une intensité émotionnelle qui ne laisse pas de la surprendre et de la bouleverser. « La première fois, je n’en ai pas dormi de la nuit. Cela a été hyperdur à vivre »,confie-t-elle avec pudeur, de sa voix légèrement fêlée au phrasé acéré, le regard à la fois doux et scrutateur.

Depuis ce jour de février 2020 à la librairie Horizons, à Riom (Puy-de-Dôme), le script est devenu immuable : elle est assise dans l’une des librairies ou salles de conférences, souvent bondées, qui se bousculent pour la recevoir, les lectrices s’avancent timidement, leur exemplaire en main. Bien sûr, les pleurs ne sont pas systématiques. Ils se sont d’ailleurs raréfiés depuis la publication, en avril, de son ouvrage Les Débuts. Par où recommencer ? (éditions Autrement). Mais ils jaillissent encore souvent, dans ce temps court et ritualisé de la signature, « comme si chacun ajoutait au livre son chapitre personnel, me racontait en quelques minutes le choc de toute une vie ».

C’est une vieille dame de 80 ans, « très digne », qui lui confesse soudain « un viol subi enfant, qui [l]’a brisée pour toujours » ; un homme retraité qui lui glisse que « [s]a vie s’est arrêtée le jour où il a cessé de travailler. L’impression d’être comme mort » ; une femme, enfin, qui lui demande comment s’en sortir avec la maladie chronique de son fils… Elle a beau avoir déjà publié plusieurs livres sur la maladie, justement (Hors de moi, Allia, 2008 ; La Maladie, catastrophe intime, PUF, 2014), tirés de sa propre expérience, elle qui souffre d’une pathologie auto-immune, Claire Marin n’est pas préparée à affronter tant d’affects.

Depuis lors, une question tourmente celle qui reçoit dans son appartement, niché au fond d’une cour du quartier Alésia, dans le 14ᵉ arrondissement de Paris : « Mais pourquoi toutes ces personnes ne trouvent pas d’endroit où on les écoute, où elles peuvent déposer cette peine insoupçonnable ? »

Des clés de réflexion incisives et poétiques

Car, oui, s’il existe bien un « endroit » où de nombreuses personnes se sentent écoutées, ce sont les ouvrages sensibles et philosophiquement solides de Claire Marin. Dans de courts chapitres, ciselés comme de brillantes « disserts » intimistes, elle y livre des clés de réflexion incisives et poétiques sur les bifurcations de nos vies, moments de doute, de deuil, de séparation, de renaissance aussi, puisant dans un vaste corpus philosophique et littéraire sans jamais le dissocier de l’expérience vécue.

Une rupture amoureuse ? Elle appelle à votre secours le concept de fading, de Roland Barthes, cette « épreuve douloureuse selon laquelle l’être aimé semble se retirer de tout contact ». Puis lui donne aussitôt chair humaine, une phrase plus loin : « J’entends à ta voix que tu n’es plus vraiment là, ta voix meurt, elle n’est plus que fantôme »,écrit-elle.

Vous rêviez d’une nouvelle histoire pour y survivre ? Elle invite le philosophe Vladimir Jankélévitch, ses « instants bénis » et « l’imprévu que chaque minute nous apporte », plutôt que de vous vendre, comme tant d’ouvrages de psycho­logie « feel good », un incertain prochain amour.

Avec elle, la philosophie devient roman et journal intime. « Elle excelle dans l’art de la narration, de celui de faire le lien entre le concept et le vécu, d’ancrer la philo dans la vie amoureuse ou le lien mère-enfant, en assumant le “je” »,décrypte Adèle Van Reeth, l’actuelle directrice de France Inter, qui a édité Rupture(s) et Etre à sa place (2022) lorsqu’elle était directrice de collection aux Editions de L’Observatoire.

Titres immédiatement parlants

Si ses ventes n’atteignent pas encore les scores à six chiffres de la journaliste et essayiste Mona Chollet, l’autrice de Réinventer l’amour (La Découverte, 2022), ou ceux d’autres philosophes plus installés, comme Frédéric Lenoir ou Charles Pépin, cela ne saurait tarder. Outre les 87 000 exemplaires de Rupture(s), Etre à sa place, décliné en poche depuis mars, s’est déjà écoulé à 62 000 exemplaires et Les Débuts. Par où recommencer ?, sorti en avril, démarre bien, à près de 12 000 exemplaires. Ses livres sont des « long-s­ellers »,comme disent les libraires et éditeurs. Comprendre : ils se vendent sur la durée.

Les sujets universels dont elle s’empare n’ont pas de date de péremption. Ils résonnent fortement avec les obsessions de « nouvelle vie » de l’époque : comment trouver sa juste place dans le monde, composer avec ses séismes intérieurs, naviguer en haute mer existentielle… Livre après livre se dessine, en boucles quasi musicales, addictives et libératrices, une longue variation sur un même thème lancinant : celui de l’identité. Pas celle qui obsède les plateaux de CNews, mais celle que se construit chaque individu.

Forte de son soudain succès public et critique, la voici propulsée, presque à son corps défendant, en « psylosophe » française de l’ère post-Covid. Philosophe, parce que c’est avant tout le métier de cette normalienne (promotion 1994 de l’Ecole normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud), professeure agrégée qui enseigne Deleuze ou Bergson en classe préparatoire, membre associée de l’ENS-Ulm.

Psy, ce qu’elle n’est pourtant pas, tant elle fédère une fervente fan base de lectrices et de lecteurs constituée autour de ces titres immédiatement parlants, petites merveilles de marketing éditorial, contractant en deux ou trois mots simples et forts (« rupture », « place », « début ») nos questionnements intimes.

Vague incessante de sollicitations

La communauté se reconnaît dans son « style littéraire et accessible, loin d’un exposé corseté, qui fonctionne comme un recueil de poèmes », comme le qualifie l’essayiste Alexandre Lacroix, directeur de Philosophie Magazine et de la collection (« Les Grands Mots »), dans laquelle est publiée Les Débuts. Par où recommencer ? A chaque livre, de nouveaux adeptes s’agrègent, par le bouche-à-oreille et un réseau de libraires en transe.

Quelques VIP, aussi. L’actrice Isabelle Carré lui a envoyé un petit mot « très gentil ». La Prix Nobel de littérature Annie Ernaux lui a écrit sur ce papier à lettres si caractéristique « de type Clairefontaine, un peu brillant, que beaucoup d’auteurs et autrices rêvent de recevoir », sourit-elle.

Il y a aussi la chanteuse Barbara Carlotti, l’écrivain David Foenkinos ou ce patron d’une entreprise du CAC 40 dont elle ne souhaite pas dire le nom mais avec qui elle échange régulièrement. Fin juin, elle s’est même payé le luxe de refuser la matinale de France Inter, – « ce qui ne se fait jamais », rigole Claire Fercak, la responsable éditoriale des éditions Autrement – parce qu’elle avait un jury d’agrégation.

Face à cette vague incessante de sollicitations, la philosophe garde la tête froide. Elle ne lâcherait pour rien au monde son métier d’enseignante, « mon ancrage dans la vraie vie ». Elle ne court pas non plus les plateaux de télévision mais compte déjà à son actif deux « Grande Librairie », la grand-messe littéraire de France 5, et d’innombrables interviews radio, podcasts ou presse écrite, spectre large, de L’Humanité à Madame Figaro, de Psychologie Magazine à Télérama en passant par Le Monde, où ses interviews provoquent à chaque fois un carton d’audience. « Dans les médias, elle intervient de manière peu assertive, sans jamais s’imposer, pointe Alexandre Lacroix. Mais je crois que ­beaucoup de personnes apprécient sa manière de s’affirmer dans la discrétion. »

Rares jeunes profils

Ce soir-là, justement, vendredi 30 juin, se déroule une rencontre signature à l’étage de la librairie Comme un roman, rue de Bretagne, à Paris. Dans la salle bondée, ce sont, comme souvent, plutôt des lectrices (quatre hommes seulement dans l’assistance, sur cinquante-trois personnes inscrites). Outre Jacques, qui sort de son cours de yoga à quelques rues de là, Clémence, 25 ans, qui fait partie des rares jeunes profils de l’assemblée, ou Nicole, infirmière en soins palliatifs, il y a là Isabelle.

Discrète, presque craintive, elle aurait quelque chose de l’« alpha-lectrice », de la patiente zéro, si l’on peut dire, de la philosophe. Après avoir attendu son tour, elle dépose sous le stylo de Claire Marin pas moins de six de ses ouvrages, dont Les Débuts. Par où recommencer ?, « pour sa sœur qui vient d’avoir un bébé ». Pédiatre, spécialiste de maladies rares à l’hôpital Robert-Debré, à Paris, elle a découvert Claire Marin grâce à son conjoint, médecin lui aussi, qui lui a offert Hors de moi.

« Sa lecture m’a profondément marquée et a changé ma manière d’exercer mon métier au quotidien. » Avant, « je voyais l’annonce du diagnostic comme un moment pompeux, qu’il ne fallait pas que je loupe, quitte à oublier qu’il peut agir comme une effraction sur les patients et leur famille ». Maintenant, « j’essaie de m’adapter au rythme de chacun d’entre eux, dans ce moment de bouleversement de l’identité et de réappropriation du corps ». Elle offre systématiquement Hors de moi comme cadeau aux étudiants en médecine qui quittent son service. Et travaille à une méthode d’enseignement des annonces de diagnostic pour les maladies chroniques auto-immunes, comme le lupus.

« Le livre m’a fait prendre conscience à quel point nos mots de soignants, en apparence insignifiants, peuvent avoir une incidence énorme sur les patients. » Avec son regard de médecin, la pédiatre corrèle l’engouement pour les ouvrages de Claire Marin avec la pandémie de Covid-19. « Un moment où de grandes questions intimes et universelles traversaient chaque individu, dans une société souffrante et tendue ». Rupture(s) et Etre à sa place respec­tivement sortis juste avant et après les deux années de confinement.

« L’école, l’hôpital se délitent »

Cet effet « psygnature » se prolonge sur son compte Instagram privé, suivi par un peu plus de 3 700personnes, où elle poste des couvertures de roman, passages ou citations, et sur ses adresses mail, facilement disponibles sur Internet, avec la demande régulière de conseils personnalisés. Comme cet homme « dans la vingtaine » qui lui a envoyé un message après une rupture amoureuse. « Il me disait que sa vie était finie, qu’elle n’avait plus de sens et qu’il songeait à y mettre fin. » Le jeune lecteur et la philosophe conviennent d’un pacte : laisser passer l’été et se recontacter en septembre. Ce qu’il a fait : « Vous aviez raison. Cela va beaucoup mieux. »

D’anciens élèves aussi la suivent depuis qu’elle est devenue médiatique. A la librairie Millepages de Vincennes, qui affichait complet en ce jour de mai où elle la recevait, une jeune femme l’interpelle : « N’étiez-vous pas enseignante à Issy-les-Moulineaux ? » Claire Marin ne la reconnaît pas jusqu’à ce qu’elle lui dise son prénom : Fatoumata. « Une élève de terminale brillante que j’avais poussée, avec l’équipe pédagogique, à poursuivre en classe préparatoire. » Si elle n’a pas suivi son conseil, Fatoumata a entamé des études de droit et est devenue juge des enfants.

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Son parcours réjouit celle qui a écrit La Relève. Portrait d’une jeunesse de banlieue (éditions du Cerf, 2018). Un petit livre-manifeste qui prend une résonance particulière dans la France de l’après-émeutes : une prof de banlieue (en l’occurrence en classe prépa dans un lycée à Cergy-Pontoise pendant dix ans), heureuse de transmettre et de donner le pouvoir de « s’autoriser ». S’autoriser à bifurquer, à changer sa vie. Ou à écrire.

Elle n’a pas « été étonnée par les manifestations de colère » survenues après la mort de Nahel M. « Quand on vit et travaille en banlieue, qu’on prend le RER dès 6 h 30, on se sent abandonné. Même si j’avais à l’époque les élèves qui s’en sortaient le mieux, cela crée un sentiment d’impuissance. L’école, l’hôpital se délitent – des institutions sans lesquelles je ne serais pas là – et ce, malgré les efforts de ceux qui résistent. Cela provoque chez moi une grande colère et une grande tristesse. Nous sommes en train de défaire tout ce qui permettait les conditions de l’égalité. »

Son grand-père maternel a un jardin secret

Sans être véritablement une transfuge de classe, Claire Marin a grandi dans la banlieue de Nantes, auprès d’un père ingénieur en informatique issu d’un milieu modeste et d’une mère secrétaire qui vouaient un culte à l’excellence scolaire et à une certaine « éthique du travail, même s’ils ne sont pas protestants ». Aux livres aussi, même s’ils ne débordaient pas à la maison, « sauf les polars ». La bibliothèque municipale est une destination régulière.

Comme tous ceux qui se réfugient dans la lecture, l’adolescente est plutôt timide et introvertie. Mais elle se fait vite une bande d’amis curieux et joyeux, de la seconde au bac C (scientifique), « pour rassurer [ses] parents ». Aujourd’hui, elle avoue se mettre « en mode khâgneux », bosseuse et ultra-concentrée, lorsqu’elle écrit. Son grand-père maternel, agriculteur, avait, lui, arrêté l’école à 12 ans. A sa mort, elle découvre en vidant la maison qu’il a un jardin secret : la philosophie. Elle tombe sur de nombreux livres, dont ceux de ­certains de ses auteurs fétiches, Bergson et Canguilhem. « C’est assez troublant. Nous n’en avions jamais parlé ensemble. »

Si elle écrit des histoires depuis son plus jeune âge et prend compulsivement des notes dans des carnets, l’idée de publier des livres n’a pas été une évidence immédiate. « Pour cela, je me sens une dette vis-à-vis des lecteurs qui me sollicitent : j’ai envie de leur tendre la main, comme l’ont fait certaines personnes à un moment de mon parcours. » Ainsi du fondateur des éditions Allia, Gérard Berréby, qui lui lance, au milieu des années 2000, alors qu’elle n’écrit que de courtes introductions à des textes de philosophie : « Tu n’aurais pas quelque chose de plus personnel ? »

Elle lui envoie une vingtaine de pages, fruit de notes consignées dans ses carnets pendant l’une des périodes les plus dures de sa maladie, contractée à 17 ans, mais diagnostiquée à 25. Expérience fondatrice, de rupture et de colère, entre examens incessants, douleurs, épisodes dépressifs et couloirs d’hôpitaux. « J’ai eu l’impression d’être exclue de la vie que les gens de mon âge pouvaient vivre, confesse-t-elle au magazine Lire, en décembre 2022. Si une chose m’a été volée, ce sont mes années de 20 à 25 ans : passer à côté de sa vie, avoir le corps d’une vieille personne. »

Elle ne révèle pas la nature exacte de sa pathologie, pour ne pas y être réduite. « Ça va faire un livre »,lui assure alors Gérard Berréby, en lui demandant d’écrire la suite, qui deviendra Hors de moi. « Sans lui, je ne sais pas si j’aurais un jour osé écrire quelque chose de non académique. »

Prochain essai prévu pour 2025

Mais c’est Adèle Van Reeth, passée comme elle par Normale-Sup, qui contribue à faire décoller pour de bon la fusée éditoriale Claire Marin. Nous sommes en 2014. Elle l’a déjà souvent reçue dans son émission de radio « Les Chemins de la philosophie », sur France Culture. Et s’apprête à lancer une collection, baptisée « La Relève », aux Editions de l’Observatoire : « Tu n’aurais pas des idées ? » Claire Marin lui en propose deux, dont l’une deviendra Rupture(s), consacré aux accidents de l’existence (disparitions, séparations, naissances…) et à leur dépassement. Avec le succès que l’on connaît… L’avalanche de courriers, mails et témoignages reçus par sa maison d’édition révèle un lectorat au « profil plutôt CSP+, avec une forte proportion de soignants »,dixit Claire Marin.

Les journalistes repèrent vite la qualité de Rupture(s) et deviennent de précieux alliés. Ils s’attardent sur le chapitre consacré à la rupture amoureuse, lui racontant souvent leur propre ­histoire en interview. « J’ai pourtant ajouté le chapitre au dernier moment, mais c’est celui dont on me parle le plus ! »,dit-elle en riant.

Lire l’entretien : Article réservé à nos abonnés Claire Marin : « Il va falloir peut-être admettre que 2020 nous prépare douloureusement à l’idée de devoir vivre autrement » Ajouter à vos sélections

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Le sujet de son prochain essai, prévu pour 2025, est encore secret, mais il tournera autour du « corps et du toucher »,dans une perspective optimiste. Elle y travaille avec l’éditrice Maxime Catroux (Flammarion). Cette dernière compte parmi ses autrices la philosophe Manon Garcia (La Conversation des sexes, 2022), qui partage avec Claire Marin la qualité d’en remontrer sérieusement aux mandarins d’une philosophie universitaire longtemps trustée par les hommes.

« Qui peut se prévaloir d’une cohérence dans une vie ! »

« Nous sommes très en retard sur les Américains, c’est insupportable, déplore Alexandre Lacroix. Nous avons le devoir de défendre des voix féminines en philosophie comme celle de Claire Marin. » L’écrivain rappelle que la première femme agrégée de philosophie, Jeanne Beaudry, ne l’a été qu’en 1905, soit près d’un siècle après le premier homme, en 1825. Et il fallut attendre 1949 et Le Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir, pour qu’émerge enfin une relative légitimité des femmes dans le champ philosophique.

Mais l’histoire a laissé des traces et de vieux réflexes. Partage des meilleures places universitaires et mépris non dissimulé pour la philosophie du soin (care, en anglais), ce courant de pensée qui privilégie l’attention portée aux autres (malades ou non) plutôt qu’aux concepts métaphysiques abstraits. Claire Marin l’étudie d’ailleurs depuis longtemps au sein du Séminaire international d’études sur le soin, à l’ENS.

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« Il est vrai que le milieu reste quand même très masculin, notamment aux postes de pouvoir, confirme-t-elle sobrement. Je l’ai expérimenté à plusieurs reprises. Dans le meilleur des cas, cela peut être très paternaliste. Dans le pire, extrêmement misogyne. » Lors d’une audition pour un poste de professeur à l’université, l’un des membres du jury lui reproche un parcours « peu cohérent » parce que, justement, elle a étudié le soin. « Mais qui peut se prévaloir d’une cohérence dans une vie ! »,s’agace-t-elle froidement.

« Pouvoir discuter avec des romanciers »

Ce 11 juillet, sur l’île de Noirmoutier, en Vendée, se tient le festival Ecrivains en bord de mer. Claire Marin s’y sent en famille. Détendue. Ses parents ont loué une maison, où elle séjourne une quinzaine de jours avec un neveu et sa fille, Mia, âgée de 12 ans – avec qui elle vit seule. « Tu es en vacances avec nous ou avec tes amis écrivains ? »,lui a d’ailleurs lancé l’adolescente juste avant qu’elle ne rejoigne les invités du festival parmi lesquels Tanguy Viel, Prix Goncourt des lycéens 2023 (La fille qu’on appelle, Editions de Minuit), Hélène Frappat, philosophe comme elle et romancière (Trois femmes disparaissent, Actes Sud), Laurent Mauvignier (Histoires de la nuit, Editions de Minuit, 2020) et bien d’autres.

Elle ne boude pas son plaisir de déambuler dans ce biotope littéraire. « C’est un rêve pour moi de pouvoir discuter avec des romanciers. » Elle confie d’ailleurs travailler aussi à un roman, « pas encore abouti ». En attendant, elle les cite dans ses livres, au même titre que les grands philosophes, d’Anne Pauly (Avant que j’oublie, Verdier, 2019) à Brigitte Giraud (Vivre vite, Flammarion, 2022).

« On sera peut-être un jour cité dans un livre de Claire Marin ! »,a même plaisanté le Prix Goncourt Nicolas Mathieu (Leurs enfants après eux, Actes Sud, 2018) sur le plateau de « La Grande Librairie », le 9 février 2022. Depuis, un extrait d’un de ses textes (publié sur Instagram) est ­mentionné dans Les Débuts.

A Noirmoutier, les lecteurs et lectrices ne se ­bousculent pas à la table de signature. Le festival n’en est qu’à sa deuxième édition sur place, après vingt-sept ans à La Baule. Et la météo, splendide, invite plutôt à rejoindre les plages de l’Anse rouge ou de Souzeaux, pas loin. Claire Marin n’en a cure : qu’ils soient trois ou trois cents, c’est ce lien singulier avec « son » lecteur ou « sa » lectrice qui lui importe.

Elsa, une politiste installée à Berlin de passage sur l’île, est venue, Etre à sa place en main, prendre conseil pour sa fille Carla, une élève de seconde déterminée à devenir écrivaine. A moins que ce ne soit pour son propre projet de livre en forme de roman familial, entre l’Anjou et la région nantaise.

Michel, ancien inspecteur de l’éducation nationale, s’approche pour faire ­dédicacer Les Débuts. Par où recommencer ? pour sa fille de 44 ans. Celle-ci traverse une période d’intenses doutes professionnels : « Pour M.C., parce qu’il y a aussi des recommencements. En espérant que ces mots vous accompagnent »,lui écrit Claire Marin. « J’ai été frappé par sa grande délicatesse. Nous, les profs, parlons toujours de “niveau”. Eh bien ! elle sait exactement se mettre au niveau de son public »,admire Michel, résumant le plus simplement du monde les nombreux bienfaits de l’ère Marin. Et, ce jour-là, ­personne n’a pleuré.

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