
La recherche de l’autonomie des citoyens fait reculer la tendance du repli sur soi
En se basant sur les résultats d’une enquête sur les valeurs des Européens, la « European Values Study », le professeur émérite de science politique décrit, dans une tribune au « Monde », comment la recherche de l’autonomie des citoyens fait reculer la tendance du repli sur soi.
« L’individualisation correspond à la volonté d’autonomie dans tous les domaines de sa vie (et au rejet de la culture traditionnelle du devoir), alors que l’individualisme correspond à une attitude de repli sur ses intérêts personnels, sans s’intéresser aux autres et à la société. Pour les mesurer, l’enquête sur les valeurs permet de construire deux variables. »
« L’individualisme et l’individualisation sont inversement proportionnels : plus on est individualisé, moins on est individualiste. La volonté d’autonomie ne conduit pas au repli sur soi, mais au contraire à l’ouverture sur autrui et le monde. »
Pierre Bréchon est professeur émérite de science politique, chercheur au laboratoire Pacte.
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Pierre Bréchon, politiste : « L’individualisme a nettement régressé en Europe »
Pierre Bréchon Politiste LE MONDE 28 08 23
Beaucoup d’Européens ont des représentations et des images sur les valeurs qui caractérisent leur pays et les pays étrangers. Ces représentations peuvent être justes ou fausses, mais elles ne reposent en général que sur des impressions. L’objectivation par les données de l’enquête European Values Studies – menée dans 35 pays européens entre 2017 et 2020, portant sur le sens que les individus donnent à la famille, au travail, aux loisirs, aux relations à autrui, à la religion et à la politique – apporte de nombreuses surprises. Certaines conclusions remettent en cause des lieux communs très répandus. Il faut ainsi distinguer les valeurs d’individualisation et d’individualisme, alors que beaucoup d’observateurs les mélangent allégrement.
Lire aussi : « Dans le Far West, l’individualisme était garant de succès économique »
L’individualisation correspond à la volonté d’autonomie dans tous les domaines de sa vie (et au rejet de la culture traditionnelle du devoir), alors que l’individualisme correspond à une attitude de repli sur ses intérêts personnels, sans s’intéresser aux autres et à la société. Pour les mesurer, l’enquête sur les valeurs permet de construire deux variables. L’indice d’individualisation s’appuie sur quinze questions portant sur le libéralisme des mœurs, la possibilité de donner du sens à son travail, l’éducation à des valeurs de responsabilité, de tolérance et de respect d’autrui, la liberté d’expression et la volonté de participer aux décisions publiques. L’échelle d’individualisme comporte dix-sept indicateurs sur le degré d’altruisme, de politisation et de participation politique et associative. L’individualisme et l’individualisation sont inversement proportionnels : plus on est individualisé, moins on est individualiste. La volonté d’autonomie ne conduit pas au repli sur soi, mais au contraire à l’ouverture sur autrui et le monde.
L’évolution dans le temps est importante. L’individualisme était plutôt stable parmi les Européens de 1999 à 2008, mais il a nettement régressé dans la dernière décennie : les personnes fortement individualistes sont passées de 52 % à 44 %. Les populations européennes sont aujourd’hui plus ouvertes, moins repliées sur elles-mêmes, même si, bien sûr, on peut soutenir qu’elles le sont encore trop ! Le recul de l’individualisme n’est presque jamais reconnu par les observateurs, dans un contexte de grand pessimisme et d’inclination pour le déclinisme. Parallèlement, l’individualisation et la culture de l’autonomie se sont fortement répandues tout au long de la période, avec une accélération au cours de la dernière décennie (de 37 % à 53 % de fortement individualisés).
Faible nationalisme et moindre xénophobie
Mais cette évolution européenne moyenne cache de grandes différences géographiques, selon un axe ouest-est, des pays nordiques à la Russie. Les pays nordiques et l’Europe de l’Ouest sont peu individualistes, mais très individualisés, l’Europe du Sud est en position intermédiaire, tandis que tout l’est de l’Europe est très individualiste et peu individualisé, replié sur des valeurs traditionnelles, la Russie représentant un cas extrême.
Chaque zone géographique n’est pas totalement homogène. On découvre ainsi la spécificité de certains pays comme la Finlande, qui est moins individualisée que ces voisins scandinaves ; en Europe de l’Ouest, la culture d’autonomie ouverte est plus forte en Allemagne, en Suisse et en Autriche qu’au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et… en France ; le Sud se divise entre l’Espagne, où prime fortement l’individualisation, et l’Italie et le Portugal beaucoup plus traditionnels ; la Slovénie et la République tchèque sont plus proches de l’ouest du continent que des autres pays de l’espace postsoviétique ; le Monténégro, l’Arménie et la Géorgie se caractérisent par une très faible individualisation mais aussi un faible individualisme, favorisés par la religion orthodoxe.
Lire l’enquête : Les frontières mouvantes de la liberté religieuse en Europe
La culture de l’individualisation s’est surtout développée dans les groupes favorisés et les pays riches et là où la religiosité est faible. La sécularisation est, avec la croissance économique et le développement de l’éducation scolaire, une des grandes explications de la montée de l’individualisation. Celle-ci va aussi de pair avec la revendication d’égalité entre hommes et femmes, une confiance développée à l’égard d’autrui, un faible nationalisme et une moindre xénophobie, des aspirations démocratiques, une volonté d’implication sociale et politique, une orientation plutôt à gauche.
Des différences entre les pays accrues
Au contraire, l’individualisme est nettement plus développé dans les catégories populaires et les pays pauvres, chez des personnes religieuses, favorables à la complémentarité des sexes, sensibles à des aspirations d’amélioration matérielle de leur situation, conscients des devoirs qu’ils doivent respecter, plutôt prudents ou même méfiants à l’égard d’autrui, notamment des étrangers, assez nationalistes, point trop démocrates et peu impliqués en politique.
Le degré d’individualisation et d’individualisme est un bon marqueur de l’ensemble du système de valeurs des Européens. Les différences entre pays ne semblent pas baisser. Elles se sont même accrues dans certains domaines, l’est de l’Europe étant stable sur ses valeurs traditionnelles, alors que le reste du continent connaît des évolutions rapides. La situation extrême de la Russie par rapport à ses voisins mérite d’être soulignée dans le contexte géopolitique actuel. La forte montée de l’individualisation dans la dernière décennie laisse augurer la continuation de la tendance.
L’évolution est moins prévisible pour l’individualisme. Continuera-t-il à diminuer ? Cela dépendra probablement beaucoup de la capacité des acteurs sociopolitiques à donner le goût des autres et de l’implication dans le devenir collectif, dans un contexte socio-économique souvent difficile qui peut stimuler les solidarités mais aussi le chacun-pour-soi.
La méthodologie de l’enquête sur les valeurs
Une enquête quantitative, la European Values Study, est menée régulièrement depuis 1981 dans une très grande partie de l’Europe : trente-cinq pays en 2017-2020, 56 491 interviews d’une heure, face à face, sur des échantillons le plus représentatifs possible des populations de chaque pays, avec une méthodologie strictement aléatoire. Le questionnaire, très détaillé, porte sur le sens que les individus donnent à la famille, au travail, aux loisirs, aux relations à autrui, à la religion et à la politique.
Cette enquête permet de mesurer les valeurs et les systèmes de valeurs, c’est-à-dire les idéaux intériorisés par les individus, qui les animent et les font vivre. On peut ainsi comparer de façon précise les valeurs dans les différentes aires géographiques et pays. L’équipe française qui analyse ces données est pilotée depuis Sciences Po Grenoble et le laboratoire de sciences sociales Pacte, en partenariat avec des enseignants-chercheurs de huit établissements d’enseignement supérieur.
Elle vient de publier, sous la direction de Pierre Bréchon, Les Européens et leurs valeurs. Entre individualisme et individualisation (Presses universitaires de Grenoble, 312 pages, 29,50 euros, numérique 27 euros).
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