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AUTOMNE STUDIEUX AVEC METAHODOS : «L’idéalisme», l’au-delà du visible selon Platon

ARTICLE

Par Victoire Lemoigne. LE FIGARO

On reproche à l’idéaliste de fuir le réel. Pour Platon, on ne s’en détournera qu’un temps. Pour revenir l’habiter de sens.

Vous a-t-on déjà dit «idéaliste», sermonné de n’avoir «aucun sens pratique»? Nous sommes loin du romantisme du XIXe siècle qui exaltait les rêveurs enflammés. Le mot devient à charge. On tacle l’idéaliste de vivre dans un univers «hors-sol», fait de chimères et d’illusions. Le monde avance, mais ce contemplatif poursuit sa course parmi les nuages, dit-on. Ou plutôt dans les livres. Car on a tôt fait du savant ou du philosophe un colosse de l’abstraction, tellement distrait du réel qu’il y devient inapte.

Dans la fiction, ce sont les professeurs Nimbus ou Tournesol. Le génial capitaine Nemo, ce savant fou qui écume les mers sur son Nautilus. Ou encore l’excentrique«Baron perché», du livre éponyme d’Italo Calvino. Cherchant refuge loin du quotidien, il grimpe à un chêne, pour ne plus jamais -de toute sa vie- en redescendre. L’idéaliste a la tête au ciel, et les pieds… dans le puits. C’est là où finit, devant une servante thrace hilare, Thalès de Milet, qui à force de contempler les astres ne sait plus où il va. Celui qui passe à postérité son aventure malheureuse, racontée par Socrate, c’est pourtant… Platon, le premier idéaliste.

Platon se fait dérangeant. Il nous heurte aux limites du rationnel. La conversion de regard doit être radicale. Ce que tu vois, nous dit-il, ce ne sont que des choses sensibles qui finiront par disparaître. C’est le monde du changeant et du multiple, du temporel et du relatif. Demain, il ne sera plus. Platon fustige ces tous premiers philosophes grecs qui expliquaient le monde par la matière: par l’eau pour Thalès, par l’air pour Anaximène, par l’apeiron -un indéterminé- pour Anaximandre. Or le principe de tout, tranche-t-il, ce sont les Idées, du grec eidos qui signifie «forme». L’Idée, voilà la plénitude de l’être. Elle est éternelle.

Une certaine nostalgie des Idées

Platon ne peut pas nous en vouloir. Il reconnaît lui-même que le premier réflexe, c’est de croire en notre expérience immédiate. Croire que rien n’existe en dehors de ce qui est visible, palpable, mesurable. Mais ce que nos sens nous font découvrir n’est qu’une partie du réel. Et c’est une partie mensongère. Prenons un zèbre quelconque. Le regardant, je ne verrai que du mélange, de l’impureté. Car je verrai tout à la fois de la grandeur et de la petitesse, tout à la fois du blanc et du noir. Je ne verrai pas la grandeur en elle-même. La preuve qu’un autre monde existe en parallèle. Y sont contenues la grandeur elle-même, la petitesse absolue, la blancheur absolue. C’est le monde des Idées. Le monde sensible participe de ce monde que Platon appelle «intelligible», c’est-à-dire qu’il en tire sa vie et son existence.

Que faire, alors? Platon nous guide dans cette conversion spirituelle, par laquelle on se détourne du monde sensible. S’en détourner un moment, puis retourner dans la caverne pour mieux l’habiter. Garder en tête qu’il n’est pas tout, qu’il n’est rien sans la forme. Quant à l’expérience, elle n’est pas mauvaise. Mais il faut pareillement la traverser habité par la conviction qu’un autre monde se trouve derrière, auquel les sens ne peuvent par eux-mêmes donner accès. Pour le connaître, il faut se ressouvenir dans un mouvement de «réminiscence». Car les Idées sont en nous depuis toujours. Nous n’en avons pas toujours conscience, mais nous en gardons une certaine nostalgie. Il faut surtout monter. Et ce, progressivement. De la beauté des corps, parvenir à celle de l’âme. De l’âme, se diriger vers la connaissance de la bonne conduite morale. Puis celle des sciences. Pour parvenir, au terme de l’ascension, à la beauté même, à l’être absolu.

L’idéalisme de Platon n’évacue pas le matériel, le sensible. Il dit simplement qu’il ne faut pas trop s’y fier, et qu’il sera toujours relatif. Il faut y faire confiance comme on ferait confiance à une ombre. La vérité, c’est le domaine de l’intelligible. Les doctrines qui, à leur tour, poseront le mode d’être des idées comme supérieur à celui du sensible, seront également qualifiées d’idéalistes. On comprend qu’on y range beaucoup de philosophes. Ainsi, l’idéalisme transcendantal de Kant, puis de Husserl par exemple. Le terme reste à manier avec précaution. Retenons l’idéaliste comme celui qui voit au-delà du visible. Et c’est ce qu’il saisit au-delà qui donne un sens au sensible.

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