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AUTOMNE STUDIEUX AVEC METAHODOS – « COMMENT NAISSENT LES VALEURS » HANS JOAS, DÉMOCRATIE ET SACRÉ

La source du bien et du juste

Dans son nouvel essai, le philosophe remonte à la source du bien et du juste, qui se trouve selon lui dans le sentiment religieux. Offrant ainsi les moyens de l’ouverture à autrui.

« Comment naissent les valeurs » (Die Entstehung der Werte), de Hans Joas, traduit de l’allemand par Jean-Marc Tétaz, Calmann-Lévy, « Liberté de l’esprit », 398 p., 25 €, numérique 17 €.

PRÉSENTATION DE L’OUVRAGE

Comment se forment nos valeurs ? D’où vient cet attachement à ces idées qui sont au coeur de notre identité et par lesquelles nous justifions nos décisions et nos choix ? Dans quelles conditions se noue notre attachement à elles ?

Avec Comment naissent les valeurs, Hans Joas conduit une enquête originale dans les pratiques sociales et les idées, à la lisière de la philosophie et de la sociologie. Il décrit ces expériences de vie au sein desquelles émergent les valeurs : le ressentiment, la conversion, l’humiliation, l’extase collective, la confrontation avec la mort, l’ouverture à l’autre et, d’une manière générale, le sacré. Toutes réunissent deux traits essentiels : l’auto-transcendance d’abord, qui pose au-delà des circonstances un principe pour les comprendre et les surmonter ; l’auto-attachement ensuite qui redéfinit la perception que chacun se fait de sa propre identité.


Hans Joas confronte ainsi sa pensée avec celle des grands théoriciens des valeurs tels que Nietzsche, Durkheim, Simmel, James, Dewey ou encore Taylor. Enfin, contre le relativisme des post-modernes, comme Rorty, il plaide pour une éthique qui concilie la contingence de l’émergence des valeurs avec l’universalité des normes morales.


En envisageant la question des valeurs sous cet angle original, Hans Joas replace la question du sacré au centre de notre monde dont on avait dit trop vite qu’il était désenchanté.

ARTICLE

« Comment naissent les valeurs : Hans Joas réconcilie la démocratie avec le sacré

Par Nicolas Weill Publié le 20 septembre 2023 LE MONDE

Invoquer les valeurs a été longtemps la chose du monde la mieux partagée, notamment chez les politiques. Depuis quelques années, les sciences sociales s’en emparent à nouveau, comme l’a montré un essai de Nathalie Heinich (Des valeurs, Gallimard, 2017). Pourtant, il n’y a toujours aucun accord sur la définition du terme. L’un des grands mérites de Comment naissent les valeurs, que le philosophe et sociologue allemand Hans Joas a écrit en 1996, aujourd’hui traduit, tient d’abord à l’effort de clarification qu’il déploie sur ce thème à la fois mystérieux et capital.

Les promesses de l’émancipation

Hans Joas, né en 1948, est l’auteur d’une œuvre considérable qui commence à être reconnue en France au-delà des ­cercles de spécialistes. Ici, sa principale source d’inspiration puise au « pragmatisme » américain, une philosophie ancrée dans l’action humaine plutôt que dans les idées. Chrétien libéral et engagé, proche du travail de Paul Ricœur (1913-2005), Hans Joas déconstruit depuis des années la thèse trop évidente d’une modernité conçue comme un processus inéluctable de sécularisation. Mais aux yeux du philosophe, accorder de la place et du crédit au sacré dans la cité n’implique aucun repli. Au contraire, l’héritage religieux et les valeurs qu’il porte constituent l’outil par excellence pour accomplir les promesses de l’émancipation.

Pour lui, les valeurs (le bien, le juste…) ont une existence « objective », elles existent hors du moi sans être assujetties aux variations de la psychologie individuelle ou collective. On les découvre ­léguées par l’histoire ou la foi. Comme ­elles ne dépendent pas ­exclusivement de l’individu qui évalue, ­elles n’ont rien d’arbitraire. La quête de justice pousse les hommes à dépasser leur sphère privée pour aller au-devant d’autrui. Seuls l’attachement émotionnel à des valeurs transcendantes, l’enthousiasme ou même l’amour, et non l’obéissance ou l’utilitarisme, peuvent réaliser cette projection du moi au-delà de lui-même et nourrir une vraie communication publique.

Hans Joas s’en prend à la théorie libérale, un temps soutenue par le philosophe américain John Rawls (1921-2002), selon laquelle la justice se concevrait sans tenir compte de nos attachements concrets, sur lesquels il conviendrait de jeter un« voile d’ignorance ». Joas trouve également insuffisant l’idéal d’« intégration républicaine » prôné par Jürgen Habermas, sur la base d’un consensus formé par la discussion rationnelle. Il tente, lui, de penser ensemble l’uni­versel et l’enracinement ­particulier, émotionnel, des valeurs.

Ainsi note-t-il, à la suite de l’Américain William James (1842-1910), que « la prière est un mouvement dans lequel le soi s’ouvre à cette source d’énergie se trouvant à l’extérieur de l’individu ». Il est possible de trouver dans des expériences religieuses, comme l’extase ou la conversion, un attachement fort qui ne se limite pas à l’affirmation de notre propre égoïsme mais témoigne de notre capacité de nous laisser ébranler par autrui. L’amour est le produit de nos affects mais il nous aspire vers un autre que nous. Universalisable, il illustre cette ambivalence des valeurs.

Tradition alternative

Hans Joas analyse celle-ci en retraçant l’histoire intellectuelle de la notion. D’abord circonscrit au domaine économique, le mot prend, à partir de ­Nietzsche, une signification éthique et religieuse. Mais, pour l’auteur de la Généalogie de la morale (1887), remonter à la source des valeurs ne révèle que l’intensité de la « volonté de puissance » de l’individu qui les brandit. Celles que la tradition judéo-chrétienne a inculquées ne ­relèveraient que du « ressentiment » ou de la « morale d’esclave », autrement dit d’une pure contingence tributaire d’un rapport de force.

Hans Joas considère Michel Foucault (1926-1984) ou le philosophe américain Richard Rorty (1931-2007) comme les représentants les plus récents de ce nietzschéisme qui conteste toute valeur aux valeurs, même si, concède-t-il, Rorty juge que le spectacle de la cruauté et de l’humiliation impose quand même une limite au relativisme. A ce récit désenchanté, Joas oppose une autre généalogie. Il suit le fil d’une tradition alternative chez les philosophes qui ont relevé le défi nietzschéen, tels Max Scheler (1874-1928), le sociologue français Emile Durkheim (1858-1917) ou le Canadien Charles Taylor.

Mais le tour de force de l’ouvrage ­consiste à redonner aux valeurs un sens religieux sans pour autant glisser dans une critique passéiste aux accents antidémocratiques ni dans la nostalgie d’une politique fondée sur la théologie. Pour Hans Joas, les valeurs nées de la croyance ne nous enchaînent en rien. Au contraire, elles nous délivrent d’une docilité purement technique à des normes morales auxquelles seule la crainte nous ferait obéir. S’affranchir, ce serait donc faire confiance à nos attachements autant qu’à notre raison.

Lire aussi (2020) « Les Pouvoirs du sacré », de Hans Joas : par-delà le conflit entre foi et incroyance

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