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FRACTURES FRANÇAISES (6) « LA PLAUSIBILITÉ DU PIRE »

« ALERTE ROUGE – ROUGE ÉCARLATE »

À l’occasion de la publication de la onzième édition de l’enquête Fractures françaises en partenariat avec Le Monde, le Cevipof et Ipsos – Sopra Steria, deux articles vous sont proposés.

VOICI DEUX ARTICLES DE LA FONDATION JEAN JAURÈS

Pour la onzième année consécutive, l’enquête livre des enseignements sur la manière dont les Français appréhendent la société dans laquelle ils vivent.

Les évolutions constatées depuis un an sont à la fois impressionnantes et préoccupantes et Antoine Bristielle, directeur de l’Observatoire de l’opinion de la Fondation Jaurès analyse les six principaux points à en retenir. (ARTICLE 1)

Gilles Finchelstein, secrétaire général de la Fondation, analyse la force d’attraction du Rassemblement national, de plus en plus puissante, au sein de l’opinion. Des résultats qui alertent sur la plausibilité du pire. (ARTICLE 2)

Une analyse – dans le second article proposé en lecture – quelque peu monocentrée sur le RN au risque d’être aveugle sur d’autres phénomènes inquiétants. L’analyse doit distinguer les causes et les effets, au risque de ne pas déboucher sur des solutions et des actions. La Fondation en propose certainement par ailleurs.

Rappelons par ailleurs, comme d’autres commentaires de ce sondage en font état, que M. MELENCHON est reconnu comme le problème le plus grave pour la démocratie – et toute la gauche est concernée.

1. ARTICLE

FRACTURES FRANÇAISES 2023 : LES GRANDS ENSEIGNEMENTS

09/10/2023 ANTOINE BRISTIELLE

Le grand malaise français

Il ressort des résultats de cette enquête une véritable inquiétude, mêlée de pessimisme, au sein de la population française. La part de Français considérant que la France est en déclin a augmenté de sept points en l’espace d’un an, une position rassemblant 82% de nos concitoyens. Plus encore, c’est bel et bien la part de Français considérant que ce déclin est « irréversible » qui a augmenté. Dans le même ordre d’idées, la nostalgie gagne du terrain en France : la part de Français considérant que « en France, c’était mieux avant » augmente de quatre points pour arriver à 73%. Ce déclinisme se traduit de deux manières différentes : une plus grande demande d’ordre (par exemple, l’opinion selon laquelle « on a besoin d’un vrai chef en France pour remettre de l’ordre » augmente de trois points pour arriver à 82%) et une tentation de repli sur soi (58% des Français pensent par exemple que les immigrés ne font pas d’effort pour s’intégrer en France, une augmentation de trois points). Enfin, dernier élément venant noircir ce tableau, la confiance dans le personnel et les institutions politiques est en baisse depuis un an, tout comme l’opinion selon laquelle la démocratie est le meilleur système possible (baisse de cinq points, de 70% à 65%).

Les émeutes ont marqué les Français, mais le pouvoir d’achat les préoccupe davantage

Indéniablement, les émeutes de l’été dernier ont marqué la population française et ne sont certainement pas étrangères aux dynamiques présentées dans le point précédent. La part de Français considérant que la société est « très violente » augmente ainsi de sept points, passant de 24% à 31%. 60% des Français pensent par ailleurs que la violence augmente beaucoup, une hausse d’à nouveau sept points. Par ailleurs, l’attitude des policiers est également contestée concernant l’utilisation de la violence : 54% des Français considèrent que les policiers font régulièrement ou de temps en temps un usage excessif de la force, soit une augmentation de neuf points en l’espace d’un an. Pour autant, si les Français sont marqués par cette violence, ce n’est pas le sujet qui les préoccupe le plus : les difficultés en termes de pouvoir d’achat sont toujours en tête de liste des enjeux qui préoccupent le plus nos concitoyens, loin devant les autres.

Le risque d’un backlashécologique

Il ne faut par ailleurs pas négliger le risque d’une tension de la société française sur les questions environnementales. Seulement 57% des Français considèrent que le dérèglement climatique est dû à l’activité humaine, une baisse de quatre points en l’espace d’un an. Plus encore, 67% des Français considèrent qu’il faut que le gouvernement prenne des mesures rapides et énergiques pour faire face à l’urgence environnementale, même si cela signifie demander à la population de modifier en profondeur leurs modes de vie. Ils étaient 82% il y a deux ans.

Une demande de parlementarisme qui reste forte

Si les émeutes de l’été ont marqué l’année qui vient de s’écouler, la séquence des retraites a également été un fait politique de toute première importance, qui s’est notamment soldé par de vives tensions au sein de l’Assemblée nationale et par l’absence de vote sur le projet de loi. Dans ces conditions, la part de Français considérant qu’une Assemblée nationale sans majorité absolue est une meilleure chose car elle permet, en théorie, de déboucher sur des compromis plus représentatifs des positions des citoyens, est en baisse (elle passe de 70 à 59%). Pour autant, c’est bien la demande de parlementarisme qui reste majoritaire, comme si, finalement, les Français attendaient des partis politiques qu’ils fassent évoluer leur culture. Ainsi 60% des Français jugent-ils que le gouvernement ne fait pas assez de concessions aux oppositions, une augmentation de cinq points en un an.

La dédiabolisation du Rassemblement national poursuit sa marche

Inlassablement, le Rassemblement national (RN) tend de plus en plus à être considéré comme un parti « comme les autres », capable de gouverner le pays pour 44% de la population (augmentation de cinq points en un an) et proche des préoccupations des citoyens pour 40% des Français (augmentation de trois points). Notons quand même que, sur les items de proximité avec les préoccupations de Français, de capacité à prendre des mesures impopulaires et sur le fait que la société prônée par le parti est globalement celle dans laquelle les Français veulent vivre, le Rassemblement national arrive devant tous les autres partis politiques ! Et concernant la capacité à gouverner le pays, le RN n’est désormais devancé plus que par un seul parti, Les Républicains.

Inversement, les stigmates associés à ce parti s’étiolent un peu plus d’année en année : moins quatre points concernant le qualificatif du RN comme parti d’extrême droite, moins deux points sur le jugement « xénophobe » de ce parti, moins deux points également concernant le jugement du RN comme parti « dangereux pour la démocratie »

LFI, de plus en plus clivant

La dédiabolisation du Rassemblement national se déroule en miroir de la diabolisation d’un autre parti, La France insoumise (LFI), considéré désormais plus dangereux pour la démocratie que le RN (57% contre 52%) et comme un parti qui attise davantage la violence (60% contre 52%). De la même manière, 50% des Français considèrent que l’opposition du parti de Jean-Luc Mélenchon à l’Assemblée nationale est trop radicale (contre 18% considérant qu’elle est au bon niveau). Enfin, 60% des Français désapprouvent l’attitude de LFI à l’Assemblée nationale (contre 23% qui l’approuve). Parmi tous les partis présents au palais Bourbon, il s’agit des chiffres les plus négatifs, et de loin.

2. ARTICLE

FRACTURES FRANÇAISES 2023 : UNE ALERTE ROUGE – ROUGE ÉCARLATE

09/10/2023. GILLES FINCHELSTEIN FONDATION JAURÈS

« Il ne se remue pas et pourtant il chemine. Comment empêcher d’avancer quelqu’un qui ne fait aucun pas ? » La formule de Louis XVIII à l’encontre du futur Louis-Philippe résonne aujourd’hui lorsque l’on analyse la situation du Rassemblement national (RN) à la lumière de la onzième vague des Fractures françaises : le Rassemblement national ne se remue guère mais il avance beaucoup.

D’une part, sa force de répulsion diminue.

Contrairement à ce que les responsables du RN défendent, l’étiquette historiquement accolée à ce parti n’a pas complètement changé. Même si ce score est en recul de 12 points par rapport à 2015, 66% des Français répondent encore aujourd’hui que le RN est « un parti d’extrême droite » – et ce chiffre monte à 85% chez les sympathisants de La France insoumise (LFI) jusqu’à ceux de Renaissance.

Pourtant, si l’étiquette demeure, son contenu est, en partie au moins, neutralisé. La perception de la dangerosité du RN diminue. Tel est le cas de manière absolue : il n’y a plus qu’à peine un Français sur deux (52%) pour qualifier le RN de « parti dangereux pour la démocratie » (-9 points par rapport à 2020). De manière symptomatique, près de 30% des Français qui estiment que le RN est un parti d’extrême-droite répondent, dans le même temps, qu’il n’est pas dangereux pour la démocratie. Le plus décisif, cependant, tient au renversement, en l’espace d’à peine trois ans, de la « figure du mal ». La dangerosité relative du RN a reculé. Hier, LFI recueillait 10 points de moins que le RN sur cette question ; aujourd’hui, elle en recueille 5 de plus.

Ce renversement revêt une importance considérable mais 2023 ne fait qu’amplifier 2022. Ce qui est vraiment nouveau, c’est que, d’autre part, la force d’attraction du RN augmente.

Dans les traits d’image positifs du RN figurait déjà la proximité. Tel est plus que jamais le cas : 40% des Français le jugent « proche de leurs préoccupations » – le RN devance sur ce point tous les autres partis.

Mais le plus nouveau se trouve dans les résultats combinés du couple « crédibilité / désirabilité ». La crédibilité – c’est-à-dire la capacité à gouverner le pays ? C’est « oui » à 44% pour le RN – en deuxième position, 16 points devant LFI et même 2 points devant Renaissance. La désirabilité – c’est-à-dire le souhait de vivre dans « la société que prône globalement ce parti » ? C’est « oui » à 36% pour le RN, devant tous les autres partis également. Sur cette question, le retournement avec Europe Écologie-Les Verts (EE-LV) est frappant : en 2020, EE-LV était le parti le plus désirable, 17 points devant le RN ; il se situe aujourd’hui 2 points derrière…

Cette dynamique de l’image du RN tient en l’addition de nombreuses évolutions mais ce sont les sympathisants du parti Les Républicains (LR) qui ont cédé de la manière la plus spectaculaire. En l’espace de trois ans à peine, l’image du RN a progressé, chez eux, de plus ou moins 20 points selon les questions.

Reste, pour finir, à essayer de comprendre les raisons de cette progression. Dans Les origines du populisme1, Daniel Cohen et ses co-auteurs avaient montré que les ressorts profonds du vote pour l’extrême-droite reposaient sur un « rapport blessé à autrui » – pour schématiser, un mélange de ressentiment et de défiance.

À l’aune de ces deux éléments, on mesure combien le climat général d’opinion est propice à la poursuite de cette dynamique.

Le ressentiment bat son plein, alimenté sans doute par la réforme des retraites et par la poussée de l’inflation. Les Français sont désormais presque aussi nombreux à être en colère (45%) que mécontents (51%) – l’écart était de 29 points en 2021. Il y a là une dimension collective : pour les Français, non seulement la France est en déclin mais, surtout, l’idée que ce « déclin est irréversible » (34%) progresse fortement (+14 points depuis 2017). Il y a aussi une dimension individuelle, peut-être plus lourde encore. La formule classique « bonheur privé, malheur public » devient moins pertinente lorsqu’il n’y a plus qu’une minorité (48%) de Français – et même seulement 31% des ouvriers – pour se déclarer « satisfaits de la vie qu’ils mènent ».

La défiance progresse également, alimentée quant à elle par l’irruption de la violence pendant les émeutes, la brutalité de la majorité pendant la réforme des retraites et la stratégie de chaos parlementaire de LFI. Elle se traduit par une baisse de la confiance envers les institutions – particulièrement marquée pour la présidence de la République et les députés – et par la progression du sentiment (42%) que la démocratie fonctionne moins bien depuis les élections législatives (+12 points par rapport à 2022).

Le tableau d’ensemble n’incite donc pas à l’optimisme. On peut se rassurer à bon compte en se disant que l’échéance est lointaine ou que les Français sont sages. Peut-être. Mais il vaut mieux regarder la situation en face : le pire est désormais possible, voire plausible. Une mécanique se met en place. Rien n’est inéluctable mais l’enquête Fractures françaises 2023 doit être lue pour ce qu’elle est : une alerte rouge – rouge écarlate.

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