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Étude Pisa : les résultats catastrophiques du système éducatif français
Les conclusions de l’étude internationale qui scrute les compétences des élèves de 15 ans dans 80 pays sont sans appel. Revue de détail de ce qui y est dit.
Par Louise Cuneo 05/12/2023 LE POINT
Tous les trois ans, depuis 2000, c’est le branle-bas de combat rue de Grenelle. Au ministère de l’Éducation nationale, la publication des résultats de l’étude menée par l’OCDE pour évaluer les connaissances et les compétences des élèves de 15 ans en mathématiques, en compréhension de l’écrit et en sciences, inquiète. Et pour cause : ce fameux Programme international pour le suivi des acquis des élèves, ou « Pisa » pour les intimes, permet à la fois de comparer l’évolution des performances du système éducatif d’un pays dans le temps, mais aussi de les comparer à celles des 80 autres pays et espaces économiques qui participent en même temps à l’étude.
Pour cette huitième édition, « Pisa 2022 », qui aurait dû être publiée l’an dernier mais qui a été décalée d’un an à cause de la pandémie de Covid-19, 690 000 élèves de 15 ans dans 81 pays et économies ont été questionnés, soit environ 8 000 élèves en France, scolarisés dans 335 collèges et lycées français. Pendant près de trois ans, jusqu’à la prochaine édition, l’OCDE va plancher sur cette incroyable mine d’informations pour en tirer des leçons et des recommandations sur les bonnes pratiques éducatives.
À chaque édition, les trois domaines – mathématiques, compréhension de l’écrit et sciences – sont étudiés, mais l’un d’entre eux est plus approfondi que les autres toutes les trois éditions : cette année, comme c’était déjà le cas en 2003 et en 2012, la « culture mathématique » est au centre de l’évaluation. Quels sont les principaux enseignements de Pisa 2022 pour la France ?
Une baisse du niveau en maths inédite
La baisse du niveau en mathématiques est générale, et ne concerne pas que la France. Mais les résultats de l’Hexagone, déjà en baisse lors de la précédente édition, ont carrément plongé cette année. En effet, il s’agit d’une chute historique du score des performances moyennes des élèves français, puisque lors des précédentes éditions, cette baisse avait au maximum représenté une perte de quatre fois moins de points.
En « culture mathématique » donc, la France obtient un score global (474 points) qui la situe certes dans la moyenne des 37 pays de l’OCDE (472 points), mais avec une performance en forte baisse par rapport à l’année 2012, la précédente année consacrée principalement aux mathématiques. En effet, le score moyen de la France était resté stable entre 2012 et 2018, mais a baissé de 21,5 points entre 2018 et 2022.
Cette chute du niveau est à mettre en relation avec l’augmentation du taux d’élèves en difficulté et, pour la première fois, la diminution du taux d’élèves très performants. D’autres pays subissent un marasme analogue : le score français est similaire à celui de l’Allemagne et de l’Espagne. Si aucun pays de l’OCDE n’a vu son score moyen augmenter sur la période 2018-2022, il est stable pour neuf pays : le Japon, la Corée du Sud, la Turquie, l’Australie, Israël, le Chili, la Lituanie, la Suisse et la Colombie.
Une baisse historique dans tous les domaines
De manière générale, les résultats de 2022 sont parmi les plus bas jamais mesurés en France dans les trois domaines depuis la création de l’étude. En compréhension de l’écrit, la chute est, comme en maths, elle aussi très importante, même si la tendance à la baisse est ancrée depuis 2012, et plus encore depuis 2018 (de 493 à 474 points aujourd’hui). En revanche, en sciences, pas de changement significatif : les résultats sont plutôt stables.
Maigre consolation, la France n’est pas le pays qui subit la baisse de niveau la plus importante : la Finlande ou la Norvège par exemple, essuient, elles aussi, une grande déconvenue. Mais cette chute de performance n’est pas une fatalité mondiale : certains pays ont réussi à la limiter, comme l’Estonie, l’Autriche ou l’Irlande, voire à maintenir leur niveau, comme la Suisse ou la Corée, ou à l’augmenter, comme le Japon.
Un système inéquitable d’un point de vue socio-économique
En matière d’équité, l’objectif d’un système éducatif est de donner la chance à tous les élèves de développer pleinement leur potentiel, quels que soient leurs milieux socio-économiques et culturels, leur genre, ou leur statut d’immigration. En France, la baisse constatée en 2022 concerne tous les élèves, que ce soit les moins performants (ceux qui sont le plus en difficulté, soit 29 % des élèves, contre 31 % en moyenne dans l’OCDE), ou les très performants (7 % des élèves
Mais les élèves issus de milieux favorisés ont obtenu des résultats en mathématiques supérieurs de 113 points à ceux des élèves des milieux les plus modestes (à titre comparatif, la moyenne en France est de 474 points), alors que cet écart est d’en moyenne 94 points dans les pays de l’OCDE. La France est donc un pays où le système éducatif est hautement inégalitaire et ne parvient pas à effacer les écarts socio-économiques : l’environnement social d’un élève français prédit davantage sa performance scolaire que dans d’autres pays, comme c’est aussi le cas en Belgique ou en Suisse.
Maigre consolation : par rapport à 1998, l’écart entre les plus favorisés et les moins favorisés ne s’est pas aggravé en France, alors même qu’il s’est aggravé en moyenne dans les pays de l’OCDE. Et la performance des élèves dépend moins du niveau socio-économique qu’en 2012. Ces inégalités se traduisent également lorsqu’on regarde la répartition des élèves défavorisés dans les filières professionnelles : un tiers des élèves défavorisés en France sont inscrits dans des filières professionnelles, contre 17 % en moyenne dans les pays de l’OCDE (6 % des plus favorisés en France sont inscrits dans ces filières).
Des inégalités de genre qui persistent
En matière d’équité, il est également intéressant de regarder les performances des filles et des garçons. Les scores des garçons et des filles sont identiques en culture scientifique, en revanche, en compréhension de l’écrit, les performances des filles sont supérieures à celles des garçons, comme dans la plupart des autres pays.
Le dernier aspect d’équité étudié par Pisa est celui de l’immigration (sont considérés comme immigrés les élèves de première et deuxième générations). En France, les enfants issus de l’immigration ont tendance à obtenir de moins bons résultats en mathématiques, mais cela n’est plus le cas si l’on tient compte de leur milieu socio-économique : c’est donc ce facteur qui est le plus explicatif des écarts, et non le statut d’immigration.
Des élèves heureux mais trop peu soutenus par leurs professeurs
En France, les élèves sont plutôt heureux dans leur vie, et se situent dans la moyenne des pays de l’OCDE. Les élèves français sont également moins anxieux à l’égard des mathématiques : en 2012, 73 % des élèves se disaient inquiets à l’idée d’avoir de mauvaises notes en mathématiques, alors qu’en 2022, ils ne sont plus « que » 64 %. De quoi se réjouir, si on considère que dans certains pays, qui ont montré de bons résultats en matière de performance et d’équité, comme la Corée ou le Royaume-Uni, les élèves ont de moins bons résultats en matière de « bien-être ».
En revanche, la France est l’un des pays participant à Pisa dans lequel les élèves déclarent recevoir le moins de soutien de la part de leurs enseignants : seul un élève sur deux déclare que son professeur s’intéresse à ses progrès en mathématiques. Pourtant, ce soutien des enseignants est essentiel pour améliorer les performances, tout comme être moins anxieux, à en juger les résultats d’autres pays, comme ceux du Japon par exemple.
Un climat scolaire qui nuit aux performances des élèves
En France, environ un élève sur cinq a subi une situation de violence scolaire au cours de l’année qui précédait le test Pisa, et le sentiment de sécurité à l’école et en dehors de l’école (sur le chemin de l’école, dans les salles de classe, dans les couloirs de l’école, à la cafétéria, aux toilettes…) est moins fort en France par rapport à la moyenne des pays de l’OCDE. Un climat scolaire qui nuit aux performances des élèves.
De même, en classe, le climat de discipline en cours de mathématiques est moins favorable en France pour les apprentissages que dans la moyenne des pays de l’OCDE et, comme en 2018, il est toujours préoccupant : l’agitation et le bruit, les élèves qui n’écoutent pas le professeur, les élèves qui ne peuvent pas travailler car d’autres perturbent la classe, sont autant de facteurs qui nuisent aux résultats et à la progression des élèves.
Une utilisation du numérique inadéquate
Plus d’un élève sur quatre déclare également être distrait par des appareils numériques à la plupart ou à tous les cours de mathématiques, que ce soit par leur utilisation directe, ou par leur utilisation par d’autres élèves de la classe. Et près de la moitié des élèves se disent nerveux ou anxieux sans leur téléphone. Pourtant, l’étude Pisa 2022 montre que les élèves les plus performants en mathématiques n’utilisent pas les appareils numériques plus d’une heure par jour.
Un manque de professeurs problématique
Dans plus de la moitié des pays, davantage d’élèves étudient dans des écoles où l’apprentissage est freiné par le manque d’enseignants : cette pénurie de professeurs est la plus grande préoccupation des chefs d’établissements en France, qui est même le pays de l’OCDE dans lequel cette crainte a le plus augmenté depuis 2018.
Une autonomie des établissements trop limitée
Les résultats de Pisa 2022 montrent que donner de l’autonomie aux chefs d’établissements et aux enseignants améliore les performances des élèves, si cela est associé à des mécanismes d’assurance et de contrôle de la qualité. Pour que cette autonomie soit pleinement efficace, le mieux est d’organiser un tutorat des enseignants, des observations de cours par des inspecteurs, un enregistrement systématique des résultats des élèves, ou encore des évaluations internes. Pourtant, en France, les établissements bénéficient de peu d’autonomie : la plupart des décisions sont prises au niveau régional ou étatique.