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INFORMATION ET JOURNALISME : FAIRE PREDOMINER LA « MATIÈRE FACTUELLE » SUR LE DISCOURS

ENTRETIEN

Géraldine Muhlmann : « La conversation géante d’aujourd’hui produit un rétrécissement de la curiosité »

Propos recueillis par Samuel Piquet 07/12/2023 MARIANNE

Dans son essai « Pour les faits » (Les Belles Lettres), la journaliste et agrégée de philosophie Géraldine Muhlmann, qui anime l’émission « Avec philosophie », tente de réhabiliter la figure du journaliste en privilégiant la perspective historique et en plaidant pour la prédominance de la « matière factuelle » sur les discours.

Marianne : Vous distinguez les simples faits, qui sont facilement manipulables, de « la matière factuelle » ou la « texture factuelle » Comment définir celle-ci ?

Géraldine Muhlmann :Je ne fais pas cette distinction. Je dis que ce qui constitue la « factualité » d’un fait, de tout fait, à mon avis, est une « matière », qui s’appréhende par les sens. J’emprunte à Hannah Arendt l’expression de « matière factuelle ». Tout fait est fondamentalement sensible, je le crois vraiment. Et ce, même si une élaboration de ce matériau factuel peut exister : ainsi dans les faits statistiques, qui partent malgré tout de données sensibles.

Vous insistez beaucoup sur l’importance de la figure du reporter. En quoi selon vous est-elle indispensable au bon journalisme ? Le journalisme a-t-il été recouvert par le bruit de la conversation ?

Le reporter est la grande figure du journalisme moderne qui s’est inventé dans la deuxième moitié du XIXe siècle, d’abord aux États-Unis, pour gagner ensuite l’Europe. Le reporter était celui qui devait aller sur place, avec son corps, et raconter à son public son témoignage, en lui faisant faire une véritable expérience par procuration. D’où l’expression de « témoin-ambassadeur » que j’ai forgée pour qualifier cette figure moderne. Le reporter est devenu central quand les patrons de presse ont désiré sortir de la presse d’opinion, à tirage forcément limité, pour proposer une presse racontant des « histoires du monde », susceptibles d’être reçues par des masses d’individus de classes sociales et d’opinions différentes.

Le pari était qu’il était possible au reporter, s’il travaillait sur lui-même, en évitant d’envahir ses perceptions par des émotions et des idées trop singulières, de « voir » et de « sentir » comme n’importe qui verrait et sentirait à sa place. Ainsi la presse, qui auparavant était avant tout une presse proposant des « discours » (tribunes, éditoriaux, critiques), est-elle devenue une presse d’information, qui a proposé avant tout des « récits », des narrations factuelles : je reprends ici la distinction de Gérard Genette entre « discours » et « récit ».

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