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MAGAZINES GÉNÉRÉS PAR L’IA : TEXTES CRUS ET SUPERFICIELS, POMPEUX ET INSIPIDES

ÉMISSION

Contenu « insipide », « malaisant » et course aux clics : ces magazines dont le contenu est généré par l’IA

Par Victor Vasseur FRANCE INTER 11 décembre 2023

Une double page du magazine "LHC - Les Heures Claires", générée par Musavir.ai.

Ces derniers mois, des sites internet et magazines se sont lancés avec des textes et photos générés par l’intelligence artificielle, comme ChatGPT et Midjourney. Une manière de tester les capacités de l’IA générative, ou plus simplement de se rendre compte de ses possibilités… et de ses limites.

Au premier coup d’œil, on pourrait croire que ce magazine sort tout d’un droit d’un kiosque à journaux. La typographie du titre, la photo de une avec une mannequin. La ligne éditoriale semble claire, IELS (HESHE) est destiné aux retraités. « La mode après 60 ans« , titre Ie magazine. Mais un petit détail apparaît, discrètement, sous le titre : « Contenus rédactionnels et visuels intégralement générés via l’IA ». Derrière ce projet : la graphiste et directrice artistique lyonnaise Nathalie Dupuy. Le milieu de la presse, elle connaît. Et elle s’est appuyée sur son expérience pour bricoler son magazine.

À gauche, le magazine "IELS" de Nathalie Dupuy, et à droite, "LHC - Les Heures Claires", de Rémi Rostan.

À gauche, le magazine « IELS » de Nathalie Dupuy, et à droite, « LHC – Les Heures Claires », de Rémi Rostan. – *

Des photos difformes et des textes crus

Tout a été généré par ChaGPT et Midjourney, en deux temps trois mouvements. « J’ai fait ma commande à l’IA, et ce que j’ai reçu, je l’ai mis en page. » Tout simplement. « Il y a des photos difformes, avec trop de dents, trop de doigts ou pas assez. C’est bourré de défauts sur les visuels. Le texte est cru et superficiel, c’est inintéressant. On ne rentre pas dans le cœur du sujet. C’est malaisant », témoigne la graphiste. Son magazine est disponible en quatre langues, en français, en anglais, en espagnol et en suédois, « pour la blague ». ChatGPT s’est chargé de la traduction, et les erreurs sont légions.

Ce projet, c’était « pour me rassurer, pour voir si j’allais perdre mon métier », témoigne Nathalie Dupuy. Elle compte reproduire l’opération, et sortir un autre magazine en janvier, sur les questions liées à l’IA. Il sera écrit en partie par des humains, aidé par l’IA. « Par exemple, les questions d’une interview seront générées par l’IA, et retravaillées par un journaliste. Les réponses seront celles d’humains. En couverture, ce sera l’influenceuse IA Anne Kerdi. Ses réponses seront générées par un robot. »

Le dossier du magazine "IELS", avec un texte et des images générées par l'IA.

Le dossier du magazine « IELS », avec un texte et des images générées par l’IA. – *

Vulgariser l’IA

Une interview menée par l’IA, Rémi Rostan l’a déjà fait dans son magazine « LHC – Les Heures Claires », sorti en version web et papier cet automne. Ce mensuel va plus loin que celui conçu par Nathalie Dupuy. Ce photographe a travaillé pendant dix ans pour Google. Il n’est ni graphiste, ni issu du monde de l’édition. Il s’est inspiré de ce qu’il lisait quand il était petit, comme les magazines de skate. « J’avais mes idées de rubriques, de thématiques, de visuels. Et ensuite je pousse l’IA pour obtenir ce qui me convient », raconte Rémi Rostan. « Quand des passages ne sont pas top, je lui demande de reformuler, ou de réécrire. C’est un processus qui doit prendre pas mal d’heures pour essayer d’éviter des textes plats. Il faut parfois une journée complète pour avoir la réponse que l’on souhaite. »

« LHC – Les Heures Claires » aborde des sujets liés à l’intelligence artificielle, « avec l’objectif de vulgariser, d’acculturer », expose Rémi Rostan. Par exemple, LHC s’intéresse à la manière dont la station d’hiver de Val Thorens façonne ses campagnes de publicité avec l’IA. Les formulations sont parfois un peu pompeuses, et les tournures un peu lourdes. C’est la marque de ChatGPT, mais le résultat est surprenant.

L'édito de Rémi Rostan, dans le magazine "LHC - Les Heures Claires".

L’édito de Rémi Rostan, dans le magazine « LHC – Les Heures Claires ». – *

Trois mois après la sortie du premier numéro, l’ancien photographe estime que ChatGPT « est un super outil pour les personnes qui veulent lancer des projets et tester leurs idées sur le marché sans forcément avoir des ressources financières importantes ». Il qualifie l’IA « d’appui pour les jeunes entrepreneurs »« Pour le magazine, cela m’a permis de mettre en place des idées que j’avais depuis très longtemps et pour lesquelles je n’avais pas forcément les moyens de faire intervenir des graphistes et des photographes, d’étaler ma créativité. »

Des recettes générées par l’intelligence artificielle

Comme tout magazine qui se respecte, « LHC – Les Heures Claires » intègre des recettes de cuisine, générées par l’IA. Ari Kouts a mené une expérience similaire. Ce développeur et responsable innovation a lancé au printemps dernier deux sites : Tech Generation, qui produit des brèves sur l’actualité lié à la tech, et Cuisine Generation, un site de recettes de cuisine. « Et si on laissait réellement à des IA les rênes d’un site ? », s’interroge Ari Kouts sur X.

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Le site dédié aux nouvelles technologies reprend des articles de sites américains et l’IA, puis les reformule. Sur Cuisine Generation, voici les dernières recettes proposées : « Cœurs Fondants Pêche & Chocolat Blanc », ou encore « Dorade à la Sénégalaise en Habit de Citrouille et Choux de Bruxelles« . Le recours à l’IA est revendiqué sur le site : « Tout le contenu est écrit par nos rédacteurs génératifs. Attention, les recettes ne sont peut-être pas correctes. » Même les auteurs et leur bio sont générés par l’IA : Carine Gravée, Aicha Vengera ou encore Gia Venerate . Chacun ont une photo d’identité conçue par une intelligence artificielle.

L’audience de ces sites est faible, autour de 3.000 visites par mois, selon Les Echos. Les articles remontent parfois sur Google News, et l’onglet « Discover » de Chrome. « Ça apparaît donc à des endroits où l’on pourrait croire que la sélection est humaine. Donc là, oui, on peut se demander quels sont les garde-fous en place »explique Ari Kouts au site Next.

Des sites d’actu générés par l’IA

Si ces trois exemples revendiquent totalement l’utilisation de l’intelligence artificielle, des sites d’actualité n’ont pas cette honnêteté-là. Le phénomène est encore balbutiant, mais la start-up Newsguard a recensé 583 « sites d’actualité non fiables générés par l’IA » au niveau mondial. Cette start-up américaine suit les grandes tendances de la désinformation en ligne et évalue la fiabilité des sites d’informations. « Ces sites sont créés pour faire du clic« , explique Chine Labbé, rédactrice en chef pour Newsguard, « ils sont insipides dans le style et le contenu. » Le nom de ces sites créés par des robots plagiaires : iBusiness Day, Ireland Top News ou encore Daily Time Update.

« Des sites vont recopier des contenus de qualité publiés par des grands médias, ils vont en faire des résumés, les synthétiser. Légalement, on ne sait même pas si c’est du plagiat », ajoute Chine Labbé. Ces sites vont aussi générer du contenu publicitaire qui va échapper aux éditeurs de presse qui en ont besoin.

Parmi ces sites alimentés par l’IA, Newsguard a enquêté sur Global Village Space, qui prétend être un média d’actualité pakistanais. Récemment il a été à l’origine d’une infox très virale, sur le prétendu suicide du psychiatre du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. Pourtant, ce psychiatre n’existe pas. « Ce site a résumé un article d’un site satirique de 2010, sans aucune référence. Cela a même fini par être repris par le TV d’État iranienne. L’article est devenu très viral. C’est la première fois que l’on voyait une utilisation comme ça », précise Chine Labbé. « C’est un phénomène qui commence en France, mais les choses bougent très vites », prévient la journaliste.

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