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« L’HUMAIN ÉTRANGER AU MONDE » AVEC GÜNTHER ANDERS

ARTICLE

Ultralucide Günther Anders

Par Nicolas Weill LE MONDE

La traduction d’un ensemble d’inédits du philosophe allemand permet de redonner sa juste place à la pensée de celui qui fut le mari d’Hannah Arendt. Celle d’un précurseur des idées les plus actuelles sur la domination par l’homme d’une nature réduite au statut de « prolétariat cosmique ». 

Trop longtemps, l’Allemand Günther Anders (pseudonyme de Günther Stern, 1902-1992) a été réduit à un double statut qui ne lui rendait pas justice. On le présentait, d’une part, comme un simple épigone de la philosophie contemporaine, en particulier de l’école de Francfort, et, d’autre part, comme le mari d’Hannah Arendt (de 1929 à 1936).

Ses prophéties de malheur sur L’Obsolescence de l’homme, titre de son livre le plus célèbre (traduit chez Ivrea pour le tome I, et Fario pour le II), ses sombres et précoces anticipations des catastrophes nucléaire ou écologique, son éclectisme aussi, puisque cet élève critique d’Heidegger fut musicologue et romancier antinazi (La Catacombe de Molussie, L’Echappée, 2021), la vie d’exilé, enfin, de ce juif résolument athée aux relations complexes avec le judaïsme, ont installé cette personnalité aux marges de sa discipline. Il souffrait lui-même de ce manque relatif de reconnaissance, comme il s’en plaignit, un jour, dans une lettre à Jürgen Habermas, auquel il reprochait de ne pas lui envoyer ses œuvres.

Grâce à la traduction, sous le titre L’Humain étranger au monde, d’un ensemble d’inédits parus en allemand en 2018, on peut enfin retrouver chez ce penseur la cohérence d’un authentique philosophe, sachant suivre sa ligne du début à la fin. On y voit à l’œuvre des concepts bien plus élaborés qu’un simple pessimisme suscité par les horreurs du XXe siècle, qu’elles aient pour nom Auschwitz ou Hiroshima (qu’il ne confondait pas, mais rapportait l’une et l’autre à la prétention humaine de dominer la nature par la technique).

Liberté

Précurseur des idées les plus actuelles, Günther Anders insiste sur le décentrement de l’homme par rapport aux autres créatures et sur le caractère périssable de l’humanité. Les différences bien réelles entre l’homme et les animaux, juge-t-il, ne créent aucune éminence et sont plutôt en défaveur du premier. Reprenant et inversant, non sans ironie, l’opposition établie par Kant entre l’a priori (le purement rationnel) et l’a posteriori (résultant de l’expérience), Anders voit dans l’animal un être a priori, dans le sens où il n’a besoin ni d’expérience ni de mémoire pour que son monde soit le sien : « La guêpe paralysante trouve le système nerveux de sa proie sans avoir besoin de le chercher. L’oiseau migrateur trouve le sud. Tout son monde est prédonné à l’animal dès le départ, à peu près comme le sein maternel est prédonné au nourrisson », avance-t-il en 1930.

Au contraire, l’homme est isolé par rapport à son environnement, dont il a besoin de faire l’expérience. Sa « liberté » n’a donc rien à voir avec le libre arbitre ni l’autonomie, mais résulte exclusivement de ce qu’il est entièrement livré à lui-même. La distance qu’il entretient avec le monde extérieur l’oblige à en faire l’« expérience » après coup et à la rassembler dans le souvenir. D’où l’importance qu’Anders attribue au renoncement ou à l’adieu : « L’adieu est le commerce avec le monde tel qu’il est résumé une dernière fois dans ses ultimes possibilités – avec le monde qui peut toujours nous être arraché, même si l’amour qu’on lui porte semble en avoir fait un a priori indéracinable de sa propre existence. » Bien avant Sartre, l’homme, pour Anders, était « condamné à être libre ».

Anthropologie philosophique

Le courant dans lequel on peut ranger Günther Anders est l’anthropologie philosophique. Celle-ci a été longtemps occultée en France par le triomphe des deux philosophies auxquelles Anders s’est également rattaché, la phénoménologie d’Edmund Husserl et la pensée de Martin Heidegger, dont il suivit le séminaire à Fribourg-en-Brisgau (Allemagne). Cette tendance, dont les représentants principaux s’appellent Max Scheler (1874-1928), Helmuth Plessner (1892-1985), Arnold Gehlen (1904-1976) ou Hans Blumenberg (1920-1996), prend pour objet principal l’homme, y compris dans ses acceptions historique, organique et physique. L’anthropologie philosophique a commencé à être de plus en plus identifiée, traduite et étudiée en France dans les années 1990.

Anders s’y apparente sur un mode paradoxal puisqu’il affirme pratiquer, lui, une « anthropologie négative ». Dans une interview fictive rédigée en 1988 et placée à la fin de L’Humain étranger au monde, il s’en explique, avec l’autodérision et l’humour sarcastique caractéristiques du personnage. « L’une des tâches d’une “anthropologie philosophique” (pour autant qu’une telle anthropologie soit légitime), affirme-t-il, consisterait à identifier et à faire l’inventaire de nos incapacités fondamentales. Et cette tâche ne serait pas seulement celle de l’anthropologie, mais appartiendrait aussi à la “biologie philosophique” (…). Car l’incapacité susmentionnée n’est pas, bien entendu, un monopole humain, elle caractérise tous les êtres vivants, de toutes les espèces – voir l’exemple du ver de terre. » Pas plus que les poux, égaux en dignité aux êtres humains, estime Anders, l’homme n’a de signification dans le monde. Seule son obstination à maîtriser une nature dont il est coupé, qu’on peut faire remonter à la Bible, inflige à la nature le statut de « prolétariat cosmique ».

Désespoir

La philosophie de Günther Anders s’est aussi construite contre celle du marxiste hétérodoxe Ernst Bloch (1885-1977), auteur du fameux Principe espérance (Gallimard, 1976-1991). Car, pour Anders, « espoir n’est qu’un autre mot pour lâcheté ». A ce prétendu principe, il oppose son propre leitmotiv, Si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? (Allia, 2001). Contre la réhabilitation par Bloch du messianisme séculier et de l’utopie, Anders professe l’impératif d’une critique radicale des prétentions humaines à régner sur l’univers. Selon lui, la volonté d’asservir la nature, conçue abusivement comme un « pour moi », finit en une pure et simple soumission à la puissance d’anéantissement que recèle la technique ; elle ne révèle rien d’autre que la peur du caractère transitoire de notre espèce humaine, pourtant partagé par toutes les autres.Découvrez les ateliers d’écriture organisés avec « Le Monde des livres »Le Monde Ateliers

Grâce à l’importante conférence de 1930 « L’humain étranger au monde », on comprend les bases théoriques d’un désespoir qui, loin d’être un symptôme d’humeur dépressive, s’articule en concept. L’homme a la capacité de penser le monde extérieur comme imaginaire, constate Anders. Mais « cette possibilité doit être considérée comme le symptôme d’un état de fait existentiel, comme le signe d’un ne-pas-être-évidemment-à-l’intérieur de ce monde, (…) d’un être libre vis-à-vis de ce monde », ajoute-t-il. Ne pas adhérer au monde, au point de séparer un sujet et un objet irréconciliables, provoque dans l’humanité une « panique philosophique », dissimulant l’angoisse d’une possible disparition de l’espèce humaine.

Discrépance

Dans un geste autocritique de 1988, « Lettre sur la discrépance », véritable résumé de sa philosophie, Günther Anders souligne pourtant la contradiction qui l’anime. Comment parler sans cesse de l’« insignifiance de l’homme » et, en même temps, se montrer incapable de « prendre à la légère l’éventualité de notre disparition », au point d’alerter encore et encore ses contemporains sur l’imminence de celle-ci : « Malgré votre thèse de l’insignifiance de l’humain, fait-il objecter à un interlocuteur forgé de toutes pièces, l’idée de notre possible ne-plus-pouvoir-être vous est aussi insupportable qu’à nous les gens normaux (…) qui, secrètement, parce que nous aimons beaucoup vivre, ne parvenons pas à nous mettre en danger. »

Dans ses textes des années 1930, parus dans des revues françaises et ici reproduits, apparaissent les prémices de ce qu’il appelle ce « nihilisme inconséquent ». Les expériences de vérité sont rares dans l’existence, souligne-t-il, rappelant que le philosophe néoplatonicien Plotin (205-270) n’a vraiment éprouvé de fusion avec l’Un – pilier de sa théorie – que quatre fois dans sa vie. Le choc provoqué par la contingence et l’insignifiance de notre humanité est tout aussi exceptionnel et n’a aucun privilège sur la vie quotidienne, pas plus que la prise de conscience n’en a sur l’existence. Chez Anders, comme chez Kierkegaard, la vie de l’homme reste habitée par le paradoxe. L’ambiguïté constitue la véritable condition humaine.

L’effroi de la modernité

« L’Humain étranger au monde. Une anthropologie philosophique » (Die Weltfremdheit des Menschen), de Günther Anders, traduit de l’allemand par Annika Ellenberger, Perrine Wilhelm et Christophe David ainsi que par Emmanuel Levinas et Paul A. Stephanopoli, Fario, 408 p., 33 €.

Avec son contemporain Hans Jonas (1903-1993), également élève de Heidegger, Günther Anders a contribué à fonder philosophiquement l’effroi que suscite une modernité où l’homme devient non pas le maître mais l’oppresseur irresponsable de la nature. Or la genèse de cette protestation, centrée chez Anders sur la question de la bombe atomique, n’a pas procédé de l’indignation mais d’un réexamen critique des notions traditionnelles de la philosophie (identité, liberté…) : voilà ce que révèlent avec éclat les diverses contributions et conférences qu’Anders publia, notamment dans les années 1930, lors de son exil parisien, et qui suscitèrent l’intérêt du jeune Emmanuel Levinas, l’un de ses premiers traducteurs.

Des textes comme « L’Humain étranger au monde » ou « Les Pathologies de la liberté », dont les thèmes restèrent ceux du philosophe tout au long de son existence, étayent les alertes qu’Anders n’a cessé de lancer contre le cours du monde. Les notes de l’auteur, des traducteurs et des éditeurs permettent de replacer dans le contexte du débat philosophique une œuvre parfois obscure, et de la sortir du simple essayisme auquel il est parfois cantonné. A lire ces textes enfin traduits en français, on comprend notamment ceci : l’étrangeté au monde et le statut hors-sol que vécut l’apatride chassé d’Allemagne par le nazisme ne sont pas que des accidents de l’histoire ; pour lui, ils sont notre être même, passager et limité par définition, mais que l’on peut quand même surmonter grâce au goût de la vie.

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