
UN PROJET DE 2017 RESTÉ EN L’ÉTAT DE PROMESSE
Mounir Mahjoubi a présenté en 2018 le Plan national pour un numérique inclusif, afin d’aider les 13 millions de Français en état d’illectronisme. Un plan économe et avare en nouvelles initiatives, qui mise plutôt sur la fédération des projets existants et une meilleure organisation des acteurs de l’aide sociale sur tout le territoire.
Critiqué par sa gauche et décrit comme « le président des riches », Emmanuel Macron venait d’enclencher la phase « sociale » de son mandat. En parallèle du « plan pauvreté », présenté également le 13 septembre, le secrétaire d’Etat au Numérique, Mounir Mahjoubi, a dévoilé à Nantes la stratégie de l’Etat pour un numérique inclusif.
Le projet : des nouveautés (les Pass numérique, un « kit d’inclusion numérique » pour les aidants…), mais surtout, la fédération des projets et des acteurs existants sur le tout le territoire.
L’enjeu est important pour Emmanuel Macron. Le président s’est engagé à effectuer la transformation numérique de l’Etat et à
réduire drastiquement la fracture numérique, qui touche près de 20 % de la population. Ainsi, 13 millions de Français utilisent pas ou peu Internet et se sentent en difficulté avec les usages, d’après le Baromètre du Numérique 2018.
Parmi eux, 6,7 millions ne se connectent jamais à Internet et plus de 7 millions disposent d’un faible niveau de compétences numériques. L’appétence pour la technologie est aussi différente en fonction des classes sociales : si 76 % des Français se disent prêts à adopter de nouvelles technologies, la proportion tombe à 57 % pour les non-diplômés.
Pour les réseaux, le gouvernement s’est engagé à
fournir le très haut débit pour tous d’ici à 2022.
Pour les usages, la Stratégie nationale pour un numérique inclusif vise à réduire drastiquement l’illectronisme. Une nécessité pour qu’Emmanuel Macron puisse tenir sa promesse d’un
« Etat 100% numérique » en 2022.
Aujourd’hui la promesse de 2017 se concrétise en particulier par une feuille de route pour 2027 – VOIR SECOND ARTICLE
RÉCEMMENT LA COUR DES COMPTES DÉMONTRAIT L’URGENCE À SORTIR DU TOUT NUMÉRIQUE – FAUTE D’INCLUSION, NOTAMMENT !
EXTRAIT DE L’ARTICLE PRÉSENTÉ PAR METAHODOS – voir les liens :
« …solutions concrètes et opérationnelles pour rapprocher les services publics des usagers autour d’une idée simple :
il faut des personnes pour parler aux personnes.
Il y a notamment urgence à sortir du 100 % numérique en renouant avec l’accueil téléphonique et physique, à repérer et à accompagner de façon précoce ceux qui « ne rentrent pas dans les cases », à communiquer différemment auprès des usagers et à développer « l’aller-vers », via les maisons France Services par exemple ou par une « livraison à domicile » de l’action publique. »
2017 2024 : NOUS VOUS PROPOSONS DEUX ARTICLES DE 2023 QUI FONT LE POINT SUR CES PROMESSES DONT LA MISE EN ŒUVRE EFFECTIVE SE FAIT ATTENDRE
1. ARTICLE
De quoi l’inclusion numérique est-elle le nom ?
27 décembre 2023, THE CONVERSATION Matthieu Demory, Aix-Marseille Université (AMU)
Dans le cadre du Conseil National de la Refondation, le gouvernement français a proposé au printemps 2023 une feuille de route pour l’inclusion numérique intitulée « France Numérique Ensemble ».
Ce programme, structuré autour de 15 engagements se veut opérationnel jusqu’en 2027. Il conduit les acteurs de terrain de l’inclusion numérique, notamment les Hubs territoriaux pour un numérique inclusif (les structures intermédiaires ayant pour objectif la mise en relation de l’État avec les structures locales), à se rapprocher des préfectures, des conseils départementaux et régionaux, afin de mettre en place des feuilles de route territoriales. Ces documents permettront d’organiser une gouvernance locale et déterminerons les leviers d’actions sur le territoires en termes d’inclusion numérique.
Ces relations avec les collectivités territoriales ne sont pas neuves pour les professionnels du champ. Néanmoins, une problématique d’envergure semble se poser concernant la légitimité et la reconnaissance du travail effectué par ces acteurs. Les représentations sur l’inclusion numérique sont assez restrictives et ont tendance à n’inclure qu’une question d’accès aux droits.
Comment conjuguer dématérialisation des services publics et inclusion numérique ? YouTube. Intercommunalités de France..
Aller au delà de l’accès aux droits
L’inclusion numérique est pour beaucoup d’individus une réponse au problème de l’accès aux droits dans un contexte de numérisation des services publics (et privés) : accompagnements pour moi la déclaration annuelle des impôts en ligne, pour l’actualisation de la situation sur le site de Pôle emploi ou encore pour la demande d’aides au logement.
Ainsi, en région Sud, lors des premières réunions concernant la feuille de route territoriales, un préjugé subsiste dans le discours de certaines collectivités : l’inclusion numérique ne serait l’affaire que d’accompagnements dans la réalisation de démarches administratives en ligne, pour les individus éloignés de la pratique des outils numériques. Et ceci n’est pas exclusif aux départements ou aux préfectures.
À titre d’exemple, les maisons France Servicequi ont remplacé en 2019 les Maisons de Services Aux Publics (MSAP), représentent des lieux de médiation numérique où des conseillers numériques guident les citoyens dans leur appropriation des services publics en ligne. Cependant, le processus d’inclusion numérique, opéré par les professionnels de la médiation numérique depuis plus de 20 ans, ne se résume pas à cela, bien au contraire.
Le rôle de la médiation numérique
Il se déroule une véritable croisade sémantique de la part des acteurs de la médiation et de l’inclusion numérique pour asseoir leur expertise dans différents domaines : l’éducation aux médias et à l’information, l’éducation aux et par les jeux vidéo, l’employabilité, la parentalité numérique (accompagnement des parents dans leurs usages numériques et ceux de leurs enfants), l’accessibilité numérique pour les personnes en situation de handicap, la sensibilisation aux enjeux environnementaux liés aux usages des outils numériques, etc.
L’inclusion numérique est un processus incarné dans une relation pédagogique permise par ces professionnels, ayant pour leitmotiv la transmission de savoirs, de savoir-faire et de compétences en lien avec la culture numérique.
Ces acteurs (médiateurs ou médiatrices numériques, conseillers ou conseillères numériques, agents d’accueil, médiathécaires, directeurs ou directrices d’association, formateurs ou formatrices, etc.) ont pour mission d’éveiller du sens chez les citoyens dans leurs usages des outils numériques, de leur permettre une meilleure compréhension des enjeux liés à leur environnement numérique.
Plusieurs pratiques pour favoriser l’inclusion numérique
L’introduction aux usages de bases est une dimension fondamentale de l’inclusion numérique. Que cela soit des ateliers d’initiation à la bureautique, à la navigation sur Internet, à la classification de documents sur un bureau, à la manipulation de logiciels spécifiques de retouche d’images, etc., la médiation numérique d’initiation constitue le b.a.ba de l’inclusion numérique.
L’éducation aux médias et à l’information est également une pratique ancienne de l’inclusion numérique. De la création de chaînes télévisées ou de podcasts avec des habitants du quartier ou des scolaires, à la tenue d’ateliers à l’aide de dispositifs tel que le jeu de plateau « Médiasphère » dans l’optique d’accompagner les plus jeunes dans leurs usages des réseaux sociaux, de nombreux projets sont mis en œuvre dans les structures de médiation numérique afin d’accompagner les publics dans un rapport plus éclairé aux médias et à l’information.
L’éducation au et par les jeux vidéo constitue un autre exemple de la diversité des pratiques d’inclusion numérique. Ce format peut s’opérer dans des médiathèques ou lors d’ateliers de mise en pratique avec par exemple comme objectif le développement de la coopération à l’aide de jeux dédiés. Des moments de sensibilisation des parents y sont souvent organisés autour du fait que les jeux ne sont pas nécessairement violents et que leurs enfants ne souffrent pas d’addiction.
La formation et le développement de l’employabilité des publics représentent également un champ d’expertise important de l’inclusion numérique. De l’accompagnement vers l’emploi (création de CV, appropriation du site de Pôle emploi, perfectionnement des candidatures notamment à l’aide des jeux vidéo, etc.) à la transmission de compétences spécifiques (création de site web, design graphique, montage vidéo, programmation informatique, marketing digital, etc.), l’inclusion numérique opère dans le sens de l’insertion professionnelle des citoyens.
Les professionnels contribuent également à la recherche de solutions numériques pour les personnes en situation de handicap, à la promotion des arts numériques, à la sensibilisation aux enjeux environnementaux liés aux usages des outils numériques, etc.
Pour une reconnaissance des expertises de l’inclusion numérique
Un enjeu considérable de reconnaissance symbolique du groupe professionnel de la médiation numérique, agissant au quotidien pour l’inclusion numérique de leurs publics, est alors à l’œuvre, et ce plus que jamais, dans une dynamique d’application d’actions publiques y étant dédiées.
L’inclusion numérique recouvre donc de nombreuses expertises, se spécialisant dans de multiples champs d’actions.
Certes, les professionnels opèrent pour un accès aux droits dans le cadre de la numérisation des services publics, mais également autour de questions liées aux médias, à l’information, aux jeux vidéo, à la formation, à l’emploi, à l’environnement, à l’accessibilité et à la parentalité. Et bien plus encore, l’inclusion numérique se présente comme un levier pour l’inclusion sociale de tous les citoyens.
3. ARTICLE
Quel avenir pour l’inclusion numérique en France ?
30 mai 2023, THE CONVERSATION Matthieu Demory, IMéRA
Le 8 septembre 2022, le président de la République française lançait un considérable dispositif de concertations ayant pour objectif de trouver des solutions de manière collective aux problèmes publics contemporains, le Conseil National de la Refondation (CNR).
Peu après, en novembre 2022, le ministre délégué chargé de la transition numérique et des télécommunications, Jean-Noël Barrot, annonce le lancement du « CNR Numérique », structuré autour de trois enjeux : les transitions numériques au travail (développement des intelligences artificielles, numérisation des pratiques, etc.), l’apaisement de l’espace numérique (lutte contre les violences en ligne notamment) et l’inclusion numérique des citoyens éloignés de la pratique de ces outils. Ce troisième volet baptisé « France Numérique Ensemble », porté par l’Agence Nationale de la Cohésion des Territoires (ANCT) et la Mednum (société coopérative accompagnant les structures de médiation numérique), s’inscrit dans une histoire d’actions gouvernementales de plus de 20 ans, érigeant l’inclusion numérique comme un objectif à atteindre.
Se pose donc une double question : celle de l’héritage des politiques publiques du début du siècle et des acteurs œuvrant pour la réalisation de cette ambition et celle de l’avenir de l’inclusion numérique en France, à partir du rapport présenté par le ministre délégué, le 21 avril 2023.
L’inclusion numérique et son héritage
Le discours de Lionel Jospin, du 25 août 1997, intitulé « Préparer l’entrée de la France dans la société de l’information », contribuera à l’émergence du premier programme en faveur de l’inclusion numérique, le Programme d’action gouvernementale pour la société de l’information (PAGSI), lancé en 1998. Ce dispositif interministériel favorisa la création de nouveaux lieux, permettant l’accompagnement des citoyens dans l’appropriation des outils numériques, tels que les Espaces cultures multimédias (ECM), les Espaces publics numériques (EPN), les Points Cyb et les Cyberbases.
Par la suite, la Loi du 17 décembre 2009, relative à la lutte contre la fracture numérique, proposée par le sénateur Xavier Pintant, se concentrerait sur le déploiement de la télévision numérique et la connexion Internet à haut débit. La loi du 7 octobre 2016 pour une République numérique, instiguée par la secrétaire d’État chargée du numérique, Axelle Lemaire, vient cadrer du point de vue législatif l’open data et la protection de la vie privée en ligne.
Une plus récente action publique fait la part belle à l’inclusion numérique et à la prise en compte des inégalités numériques. Annoncé en septembre 2018 par le secrétaire d’État chargé du numérique, Mounir Majhoubi, le Plan national pour un numérique inclusif se révèle être le programme de la considération de l’appropriation des outils numériques comme nécessaire à l’inclusion sociale des citoyens.
Finalement, dans le contexte de la pandémie de Covid-19 et dans le cadre du programme « France Relance », le gouvernement investit 908 millions d’euros dans l’accès au numérique, autour de trois piliers : la généralisation de la fibre optique, la numérisation des services des collectivités territoriales et l’inclusion numérique.
L’ensemble de ces initiatives convoque un groupe professionnel particulier, celui de la médiation numérique, assigné expert en matière d’inclusion numérique. Aujourd’hui, la médiation numérique est encore au cœur des considérations politiques de l’inclusion numérique. Il semblerait néanmoins que les actions publiques récentes s’éloignent de plus en plus des valeurs de l’éducation populaire et de l’économie sociale et solidaire, dont la médiation numérique est originaire.
Le rapport du CNR « Numérique »
Présenté le 21 avril 2023, le rapport « Inclusion numérique » propose à la fois des constats et des recommandations, issus d’une grande concertation nationale.
Les attentes des professionnels sont nombreuses et se concentrent particulièrement sur la nécessité d’une gouvernance claire, d’un accompagnement des structures dans l’élaboration de modèles économiques stables, d’une mise en visibilité de la médiation numérique, d’une structuration de la formation des acteurs et d’une évaluation de l’impact des politiques publiques.
Les propositions du rapport sont au nombre de 19. En parallèle du rapport, le ministre publie une proposition de feuille de route, constituée de 15 engagements, et lance une phase finale de concertations de trois semaines (du 21/04/23 au 19/04/23), permettant aux partenaires de les amender et de les enrichir.
En l’état, le rapport et la feuille de route affichent quelques limites dans la réalisation d’une politique de l’inclusion numérique. La cinquième proposition du rapport semble mettre en évidence une forte injonction à prendre le train en marche pour les citoyens éloignés des usages numériques. Intitulée « Apaiser l’appréhension du numérique et démocratiser la formation au numérique », elle invite à susciter de l’intérêt auprès de ceux qui ne souhaitent pas se familiariser aux outils numériques.
En dépit d’une recommandation, qui d’ailleurs a disparu de la feuille de route, sur la nécessité de proposer des modalités physiques d’accès aux services publics, totalement dématérialisés, qu’en est-il des Français qui ne veulent pas prendre le train en marche ? Une autre importante recommandation qui promeut l’usage d’outils reconditionnés, la réduction de l’empreinte environnementale du numérique et la formation des professionnels dans ce sens, n’apparaît pas sur la feuille de route. Pourquoi l’avoir retirée alors qu’elle s’inscrit directement dans la politique générale du gouvernement ?
Il y ensuite de grands absents, à l’instar du handicap. En effet, un cinquième axe optionnel, le concernant, a été traité pendant la concertation nationale. De nombreux acteurs ont travaillé sur ce sujet, toutefois les résultats des concertations sont manquants. Le rapport et la feuille de route sont également inattentifs aux héritages de la médiation numérique. Quid de l’éducation populaire et de l’économie sociale et solidaire ? Alors que le rapport souligne le fait que ces deux institutions n’attirent plus de financement, est-il nécessaire de tourner le dos aux valeurs qui ont permis aux politiques d’inclusion numérique de se formaliser ? Sur ce point, le rapport semble inciter à investir les fonds privés et les entreprises de l’économie numérique. Se dessine-t-il alors un programme d’inclusion numérique néolibéral et mercantile ?
Comment intégrer la voix des citoyens ?
La méthode nouvelle du CNR, laissant théoriquement une place plus que considérable à la voix du peuple, se révèle abstraite et relativement peu opérationnalisée avec l’abandon de propositions importantes. Une réalité donnant alors de la consistance aux propos de Clément Victorovitch sur France Info le 9 juin 2022 : « le Gouvernement écoute et décide tout seul ».
D’une ambition d’intégration des citoyens dans ladite « Société de l’information », à des politiques publiques d’envergure promouvant l’inclusion numérique, les gouvernements français ont toujours eu à l’esprit le souci de bâtir une société inclusive face au développement de la culture numérique. De nombreux moyens ont été mis en œuvre : incitation à l’émergence de lieux d’accueil, légifération de la vie publique en ligne, formation des professionnels, recrutement de forces vives, etc.
Il semble néanmoins que les solutions exprimées aujourd’hui s’éloignent des valeurs fondatrices de la médiation numérique, telles que l’émancipation, l’éducation critique, la solidarité et l’accompagnement de tous, menant le gouvernement actuel vers une politique de l’inclusion numérique gestionnaire, marchande et néolibérale.