
METAHODOS VOUS PROPOSE LA LECTURE DE DEUX ARTICLES SUR LE « RÉARMEMENT CIVIQUE »
– Réarmer le civisme : l’ambition légitime d’Emmanuel Macron
– Le « réarmement civique et moral » d’Emmanuel Macron, d’accord mais pour quoi faire ?
NB : IL S’AGIT ICI DE LA 75 ème publication relative aux promesses présidentielles
1. ARTICLE
Réarmer le civisme : l’ambition légitime d’Emmanuel Macron
Par André Comte-Sponville le 08.01.2024 CHALLENGE
EDITORIAL – Dans ses vœux annuels, le président de la République a souhaité « engager notre réarmement civique ». Des propos qui ont fait bondir la gauche tandis que notre éditorialiste André Comte-Sponville rappelle que le civisme n’est pas l’apanage d’un penchant politique mais bien une notion essentielle de notre rapport au collectif.
Dans ses vœux aux Français, que j’ai trouvés de bonne facture, Emmanuel Macron a usé d’un ton volontiers martial, qui sied à sa fonction. On ne reprochera pas au « chef des armées » (article 15 de la Constitution) de parler de « réarmement », pas plus que d’avoir martelé le « nous sommes en guerre » face au Covid. Toutefois, dès qu’on sort du domaine strictement militaire, ce ne sont que des métaphores.
Une arme est un objet, qu’on peut fabriquer, acheter ou vendre. Les citoyens, non. Se féliciter d’avoir fait voter « une loi historique pour nos militaires » et d’avoir, en une décennie, « doublé le budget de nos armées », c’est une chose, qu’on aurait bien tort, en ces temps troublés, de reprocher à notre président. Mais « engager notre réarmement civique », comme il l’a dit aussi, en est une autre, plus difficile et qui prendra plus de temps.
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Le cliché droitier
L’ambition n’en est pas moins légitime. Les commentateurs ont noté que la formule se trouvait déjà dans un discours de Charles Millon, ministre de la Défense de Jacques Chirac, en 1995. Ainsi que dans une déclaration de François Bayrou en 2006, ce dernier faisant expressément référence à ce que le philosophe Gabriel Marcel — le fondateur, en France, de « l’existentialisme chrétien » — appelait, dans les années 1950, le « réarmement moral ».
Autant de précédents qui peuvent sembler bien droitiers ou bien poussiéreux : beaucoup, surtout à gauche, en parlent déjà avec condescendance ou ironie. Ils ont tort. Quelle folie ce serait (et suicidaire pour la gauche) que d’abandonner le civisme à la droite, au centre ou au passé !
Civisme et collectivité
Qu’est-ce que le civisme ? C’est la vertu du citoyen (civis en latin), celle qui nous permet d’être libres ensemble, de vivre dans une même Cité ou un même Etat, et d’en être dignes. Le civisme se distingue par là de la civilité (qui vaut surtout dans les rapports interindividuels) mais aussi de la citoyenneté (qui est un état de fait et de droit).
Le civisme, lui, relève plutôt du rapport à la collectivité, et moins du droit que des devoirs ou de la vertu. Si Macron, suivant une dérive langagière que j’ai toujours jugée déplorable (faire du substantif « citoyen » un adjectif), avait parlé d’un « réarmement citoyen », on aurait pu craindre qu’il veuille généraliser le port d’arme. Quand il parle de « réarmement civique », aucune ambiguïté : le premier mot n’est que métaphorique et c’est le second qui importe.
Résister, une affaire de civisme
En quoi le civisme peut-il, métaphoriquement, être une arme ? En ceci qu’il permet de se défendre, et que toute défense, sans lui, serait vaine. Aucun armement, aussi perfectionné soit-il, ne suffit au courage des soldats, ni n’en tient lieu. Aucune armée ne saurait vaincre, ni même résister longtemps, sans le civisme des citoyens. On le voit en Ukraine comme en Israël, et il serait bien imprudent, en France, de l’oublier.
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Comment engager ce « réarmement civique » ? D’abord par l’éducation, répond à juste titre le président, donc en rétablissant « le niveau de nos élèves, l’autorité de nos professeurs, la force de notre enseignement laïc et républicain ». La gauche aurait bien tort, là encore, d’y voir un propos conservateur ou réactionnaire. L’autorité n’est pas de droite, pas plus que la baisse de niveau n’est de gauche ou que le « réarmement civique » n’est du centre.
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Idées
2. ARTICLE
Le « réarmement civique et moral » d’Emmanuel Macron, d’accord mais pour quoi faire ?
Par Guillaume Malaurie le 02.01.2024 CHALLENGE
Il y a quelque chose de rassurant dans l’exercice, quelque peu masochiste, de comparer la gouvernance française d’Emmanuel Macron d’aujourd’hui aux présidents d’hier. Mais mieux vaut le comparer avec ses homologues aujourd’hui en poste en Europe. Et vérification faite, il n’y a pas de quoi se réjouir, ni même de se consoler. La panade politique est occidentale et durable…
Ah si c’était Mitterrand, le président roulerait dans la farine l’opposition en affrontant une cohabitation. A si c’était Chirac, lui qui savait parler au peuple et connaissait sa géographie électorale, il saurait recoller les morceaux et ressusciter une droite populaire avec force chopes de bière et de tête de veau ravigote. Ah si c’était Giscard, on aurait de la réforme, de la vraie. Et le canonique : ah si c’était De Gaulle, lui, il savait tout faire, redresser une France défaite en quelques années, faire passer une nouvelle Constitution par voie référendaire, s’occuper de l’essentiel et pas du tout venant, penser grandeur et pas détail, quitter la scène sitôt que le contrat de confiance fléchissait, etc.
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Les analystes politiques ne sont pas les seuls à entretenir cette comparaison régressive avec les époques antérieures. Dans son exercice des vœux sur les « fiertés françaises » et le « réarmement », Emmanuel Macron a joué, le 31 décembre 2023, sur la même corde churchillienne et gaulliste d’avant. C’est pratique, ça active les mémoires qui toujours magnifient le passé et stigmatisent le présent. Sauf que le procédé zappe une évolution majeure de l’histoire du monde qui ne nous épargne plus : la fin du grand cycle de l’hégémonie européenne qui débuta dans la Grèce du Ve siècle avant J-C, s’accéléra avec Rome, et connaît une longue apothéose à partir de la fin du Moyen-Âge jusqu’à la première moitié du XXe siècle.
Un comparatif non plus vertical mais horizontal
C’est fini. Ce long et puissant cycle de l’imperium culturel et économique occidental est aujourd’hui dénié frontalement par la Chine, et par ces États impériaux autoritaires, la Russie tsaro-stalinienne ou l’Iran théocratique au premier chef, qui récusent l’horizon même de la démocratie. Un régime instable et décadent à leurs yeux. Un système du passé dépassé.
Ajoutez que nos sociétés qui ont enfanté et porté la démocratie libérale, tant en Europe qu’aux États-Unis, doutent elle aussi de leur modèle du fait de la segmentation civique et des autismes identitaires. Le principe de l’égalité des droits chère à Tocqueville, qui devait garantir la bonne marche des démocraties libérales, se transforme alors en hachoir qui découpe la société démocratique en microdespotismes. Égaux entre eux. Solidaires en rien.
Il ne s’agit pas d’exonérer Emmanuel Macron ou ses prédécesseurs de leur responsabilité ou de leurs erreurs mais de préférer au comparatisme vertical régressif un comparatif horizontal synchrone avec les autres pays occidentaux aujourd’hui. C’est moins facile et c’est surtout beaucoup plus inquiétant dès lors qu’on ne fait plus porter l’essentiel de nos difficultés sur la faiblesse de caractère ou l’idéologie de l’exécutif en place. Du coup quand je me regarde, certes, je me désole, mais quand je me compare, je n’ai plus du tout ni le cœur ni l’envie de me réjouir. C’est plutôt l’angoisse voire la panique qui prévaut.
Allemagne, Pays-Bas, Royaume-Uni… la France dans une triste norme
Tour d’horizon. Prenez le gouvernement conservateur de Grande-Bretagne née d’un Brexit ultra-souverainiste censé tout résoudre et aujourd’hui tenu pour responsable de tous les échecs cuisants outre-Manche : l’inflation bien plus galopante qu’en France, la crise de la santé plus profonde encore qu’en France, et un boom de l’immigration comme jamais.
Prenez l’Allemagne dont le gouvernement se divise sur le tabou de la dette hier impensable, sur la crise énergétique et les options passées à courtiser une Russie gazière aujourd’hui menaçante, sur l’obligation d’inventer de A à Z une armée pour sa défense. Bref : une Allemagne contrainte de revoir la plupart de ses piliers post-nazisme au moment précis où son extrême droite (AFD) dépasse les 10 % non plus seulement en ex-RDA mais aussi dans la région Hesse de l’ex-RFA.
Prenez les Pays-Bas, patrie de la tolérance, refuge il y a bien longtemps du juif Spinoza et des protestants français, qui viennent de voir M. Wilders, chef du Parti pour la liberté (PVV), à la droite de la droite ultraradicale, remporter 37 des 150 sièges de la Chambre Basse.
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Prenez l’Espagnol Pedro Sanchez qui, pour bricoler une majorité socialiste défaillante, fait passer une loi d’amnistie pour les indépendantistes catalans qui fragmente le pays dans ses profondeurs. En somme, partout gagne la décomposition, l’inquiétude et l’impotence qui exige le recours à la force envers et contre tout. La France de Macron n’est pas l’exception. Elle est la norme.
Du besoin d’une politique offensive « passion »
Bien sûr il y en a des exceptions. Mais si peu : la Pologne qui après les dernières élections a permis à Donald Tusk, grandi dans l’expérience anti-totalitaire, de recoller à l’aventure européenne, aux options pluralistes de celle-ci et à la défense commune contre l’agression russe en Ukraine. D’une certaine manière, la post-fasciste Giorgia Meloni a trouvé, elle aussi, les moyens et le ressort populaire pour asseoir un gouvernement relativement stable et clair sur la Russie. Relativement : le personnel ministériel entourant la présidente du Conseil italien est d’une faiblesse insigne, voir d’un baroque franchement problématique. Les grands plans sur l’arrêt de l’immigration par blocus naval puis par orientation des flux vers l’Albanie s’effondrent, l’émigration des jeunes Italiens devient hémorragique renforçant encore la crise de la natalité.
On le voit, la gouvernance Macron n’est pas la seule à chercher à reprendre pied à tâtons sur les sables mouvants européens en appelant au « réarmement » et à l’exaltation des « fiertés » d’antan. Une Europe libérale sans leadership qui doute. Et qui, pour la troisième fois de son histoire récente, la quatrième avec le confit ex-yougoslave, doit affronter une guerre sur son continent. Et qui pour la troisième fois n’est pas franchement assurée que le grand frère américain sera à ses côtés.
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Alors oui, laissons un peu de côté les comparaisons avec les exécutifs d’hier. Un hier qui, du fait de l’accélération de l’Histoire, se transforme en « temps jadis ». Alors, essayons plutôt de faire face à la dynamique d’aujourd’hui. A un futur dont nous ne sommes plus les démiurges. Il s’agit d’un exercice comparatif non plus régressif mais horizontal et synchrone où, il faut le savoir, pullulent les mauvaises nouvelles, se bousculent les incertitudes. Une certitude cependant : c’est en refaisant de la politique offensive et pas en bégayant de la nostalgie ou des tableaux technocratiques Excel que nos démocraties gardent une petite chance de survie. De rayonnement. De rebond. En faisant vivre la politique passion. En remuant transversalement les opinions.
En retenant de De Gaulle non pas des recettes constitutionnelles ou des postures de communication mais quelques idées carrées sur le monde en devenir. De Gaulle était sûr avec Churchill en juin 1940 que la guerre se mondialiserait un jour et que la victoire contre la tyrannie industrielle était au bout du tunnel. De quoi Macron, Olaf Scholz, Rishi Sunak et les autres sont-ils à peu près convaincus sur ce qui se dessine des rapports entre l’Europe et le grand Monde pour les quatre à dix ans qui viennent. Autrement dit : à quoi sert de se « réarmer » ? A quel futur immédiat et inédit sommes-nous et serons-nous confrontés ? Pour les élections européennes à venir, un bout de réponse serait sûrement bienvenu.
