
Quand l’Occident s’empare du monde (XVe-XXIe siècle). Peut-on alors se moderniser sans s’occidentaliser ?
Tel est le titre rhétorique de l’ouvrage qu’a fait paraître le grand anthropologue français Maurice Godelier.
Cet essai qui compte parmi les ouvrages majeurs parus en 2023, propose une vaste et lumineuse synthèse de cinq siècles de l’histoire mondiale dominée par l’Occident. Dressant un bilan sans concessions de la colonisation et de la post-colonisation, l’auteur pointe les apories et les ambivalences de la globalisation à l’œuvre, portée par un capitalisme né dans les pays occidentaux, alors que l’Occident est confronté aujourd’hui à des défis grandissants, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur.
Entretien avec Maurice Godelier.
ENTRETIEN : Maurice Godelier, anthropologue: «On peut s’approprier la puissance de l’Occident sans devenir occidental»
Publié le : 12/01/2024 -RFI. Par Tirthankar Chanda
RFI : Vous êtes anthropologue, mais votre dernier livre, paru l’année dernière sur le processus d’occidentalisation du monde, relève davantage de l’histoire que de l’anthropologie. Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de faire ce pas de côté ?
Maurice Godelier : Ce n’est pas tout à fait un pas de côté, mais une réflexion sur le devenir de notre monde en général. D’ailleurs, pour moi, la mission de l’anthropologue est d’être l’historien du temps présent. C’est ce que j’ai essayé d’être dans ce livre qui est né de mes expériences des mutations survenues sous la pression de l’Occident dans les sociétés où j’ai vécu et travaillé en tant qu’anthropologue depuis l’âge de trente ans.
Comment êtes-vous venu à l’anthropologie ?
Je suis venu à l’anthropologie après une agrégation de philosophie. Je me suis aussi intéressé à l’économie politique. Mes travaux sur les notions de structure et de système dans Le Capital de Marx m’ont conduit à Lévi-Strauss. C’est sur les conseils de ce dernier que je me suis intéressé à la Papouasie colonisée par l’Australie. J’y ai travaillé et vécu à partir de 1967, faisant mon terrain parmi les Baruya, l’une des tribus récemment découvertes alors. J’ai étudié systématiquement leur économie, leurs structures familiales, les systèmes de parenté, la démographie. J’ai eu la chance d’être accepté par cette population, qui m’a permis de participer à leurs grandes cérémonies d’initiation. J’ai vu les Baruyas entrer dans l’économie de marché dans le cadre d’une période de soumission politique et militaire, qui est allée de pair avec la christianisation de cette population. Vingt ans plus tard, lorsque je quittais le pays, une délégation des Baruya est venue me voir, me demandant d’écrire leurs noms sur un cahier afin qu’ils puissent être baptisés et puissent porter leur nouveau nom chrétien. Quand je leur ai demandé pourquoi ils voulaient changer de nom, ils m’ont répondu que c’était pour être modernes. C’est quoi d’être modernes pour vous, leur ai-je demandé. Je n’ai jamais oublié la réponse particulièrement clairvoyante et pleine de bon sens qui m’a été faite par un jeune qui avait travaillé en ville : « Être moderne, Maurice, c’est suivre Jésus et faire du business. »
Qu’est-ce qui vous avait frappé dans cette affirmation ?
J’avais trouvé que la réponse du jeune Baruya résumait quelque chose de fondamental sur la situation historique des peuples dominés. Le jeune homme avait compris que pour évoluer, il devait vivre comme les Blancs, faire sienne leurs valeurs spirituelles et matérielles pour sortir du sous-développement et entrer dans la modernité. Sa réponse constitue une formidable synthèse de quelques-uns des principaux apports de l’Occident au monde : le capitalisme, qui est la forme d’économie marchande la plus développée qui ait existé dans le monde et un certain rapport à la religion.
Diriez-vous que tout comme les Baruyas, les autres peuples colonisés de par le monde, sont condamnés à s’occidentaliser pour sortir du sous-développement ?
C’est très simple. Pendant tout le XIXe et le XXe siècle, presque dans tous les pays, être moderne voulait dire réformer leurs sociétés, comme l’a fait l’Occident, pour accroître leur prospérité et leur pouvoir militaire, économique et géopolitique. C’est ce qu’ont fait des leaders comme Atatürk en Turquie, Reza Pahlavi en Iran ou encore Nehru en Inde. Il y a des peuples qui apparaissent dans l’Histoire comme des modèles pour d’autres peuples, comme l’ont été dans l’Antiquité la Chine et l’Inde pour beaucoup de peuples de l’Orient. En fait, en travaillant sur ce livre, je me suis rendu compte que se moderniser n’était pas un problème « moderne ». La « modernisation » est un processus social qui s’est produit plusieurs fois dans l’histoire. On peut citer, dans l’histoire européenne, l’exemple de la Rome antique lorsque celle-ci, grâce à sa puissance et sa prospérité, est devenue un modèle à imiter pour les pays contemporains, proches ou lointains. Il y a aussi l’exemple du Japon qui, entre le VIe et le IXe siècles de notre ère, s’est profondément réformé en empruntant à la Chine des éléments fondamentaux de sa culture et de son organisation sociale : de la riziculture au modèle politique d’État, en passant par la sériculture, l’écriture ou encore le bouddhisme. Chose remarquable, les Japonais se sont profondément sinisés, sans pour autant devenir des Chinois. Ce pays a renouvelé l’expérience, sous l’ère Meiji, au XIXe siècle, lorsqu’il a adopté les sciences et les techniques de l’Occident sans perdre son âme. Les décideurs japonais s’étaient fixé deux lignes rouges à ne pas dépasser dans l’occidentalisation : on ne touche ni à l’empereur qui est le descendant du Dieu selon la mythologie, ni à la religion nationale. On peut donc s’approprier la puissance de l’Occident sans devenir occidental. D’autres pays iront plus loin car un modèle, soit on peut l’imiter, soit le rejeter.
Vous avez consacré une large partie de votre opus à la domination coloniale du monde à partir du XVe siècle. Mais la colonisation n’explique pas en soi le rayonnement universel du modèle occidental…
C’est presque par accident que l’expansion occidentale dans le monde a commencé. Les aventures maritimes du Portugal et de l’Espagne au XVe siècle, qui marquent le début de la domination occidentale du monde, n’auraient peut-être pas eu lieu sans le blocage de la Méditerranée orientale par les Turcs. Ces derniers empêchaient les navigateurs portugais d’accéder à l’Égypte qui était le point d’arrivée des routes commerciales en provenance de l’Asie. C’est en contournant l’Afrique que les Portugais ont trouvé de nouvelles routes vers l’Asie d’où venaient les épices. Ce sont encore des circonstances imprévues qui ont présidé à la découverte de l’Amérique. Si la découverte des mondes connus et inconnus et la colonisation des terres lointaines qui ont suivi ont permis d’imposer la puissance occidentale, c’est seulement au XIXe siècle, à la suite de la révolution industrielle associée à des progrès majeurs dans les sciences modernes, que l’Occident a pu affirmer sa supériorité militaire et économique sur tous les continents. L’essor que connaît alors le capitalisme industriel dans les pays occidentaux permet à ces derniers de créer pour leurs populations des conditions matérielles de la vie moderne que toutes les sociétés à travers le monde vont vouloir adopter. Or, l’Occident n’est pas seulement un modèle pour sa puissance militaire et économique. Il l’est aussi pour sa démocratie fondée sur le suffrage universel, son État de droit, sa pensée humaniste qui conçoit les hommes comme libres et égaux en droits. Or, dans l’islam qui a également connu une période de conquêtes et d’expansion, la liberté proposée aux peuples vaincus est celle de ne pas être soumis à des aristocraties tribales et d’être exempté de l’impôt par rapport à d’autres groupes ethniques et religieux. Être libre dans l’islam ne donne aucun droit politique aux individus. Par exemple, la revendication des femmes pour être libres et pour disposer de leurs corps n’est pas une idée islamique. Cette idée de liberté individuelle émane de l’Occident et elle constitue l’attrait principal du modèle occidental pour les peuples à travers le monde.
Or, la conquête et la colonisation occidentale se sont accompagnées d’humiliations innombrables, d’exploitations, de répressions brutales, de massacres et voire de génocides. Les peuples qui ont été victimes de la barbarie des Cortez, ou de celle des expéditionnaires français et britanniques en Afrique ou celle des Hollandais en Indonésie, peuvent difficilement oublier cette histoire face à l’Occident qui veut aujourd’hui leur imposer ses valeurs de liberté et de droits de l’homme…
Non, les ex-colonisés n’oublient pas les brutalités perpétrées par les agents de l’impérialisme occidental, ils n’oublient ni les répressions, ni les justifications mensongères consistant à légitimer les violences sous prétexte d’apporter aux colonisés la vraie religion ou encore les valeurs de la civilisation. Comment s’étonner que cette mémoire de violences subies continue de nourrir ressentiments et désirs de revanche chez les ex-colonisés ? Mais je voudrais rappeler que les premiers exploités par le capitalisme occidental furent les prolétaires occidentaux. Pensez aux mineurs dans le nord de France ou aux ouvriers dans les usines anglaises travaillant parfois plus de 10 à 15 heures par jour. En fait, la richesse de l’Occident s’est construite sur une double exploitation, celle des peuples occidentaux et celle des peuples colonisés. Le souvenir de ce passé brutal n’est peut-être pas étranger à l’ambivalence que l’on rencontre à travers le monde face au modèle occidental d’humanisme et de droits de l’homme.
Cette ambivalence peut aller jusqu’au rejet du modèle occidental comme on peut le voir dans le monde islamique dont la Turquie et l’Iran constituent des exemples éloquents. Vous vous attardez longuement sur ces deux exemples dans votre livre.
Paradoxalement, la Turquie et l’Iran sont aussi deux pays de l’aire islamique qui sont sans doute allés le plus loin dans le processus d’occidentalisation. La Turquie avec Kemal Atatürk et l’Iran avec Reza Pahlavi et son fils ont procédé à une modernisation à marche forcée, jusqu’à remplacer l’alphabet arabe par l’alphabet latin et imposer la séparation de l’Église et l’État dans l’ancien Empire ottoman. Quant à Téhéran, il s’est modernisé avec la révolution blanche déclenchée par le Chah Mohamed Reza Pahlavi qui a imposé l’éducation des filles et la laïcisation de la société. Sans doute c’est parce que les élites turques comme iraniennes n’ont pas tenu compte de l’opinion de leurs populations rétives à la sécularisation à l’occidentale, que ces pays ont connu un retour de bâton, en 1979 en Iran avec le retour du clergé au pouvoir, et plus récemment en Turquie avec Erdogan. On assiste dans ces pays à un processus de désoccidentalisation, s’agissant surtout de la place de la religion dans la société. Avec les hindouistes au pouvoir à New Delhi depuis 2014, l’Inde fondée par Nehru et Gandhi sur des bases laïques et démocratiques, connaît, elle aussi, une évolution similaire.
Peut-on parler de « désoccidentalisation », s’agissant de la Chine ?
La Chine entretient une relation originale avec l’Occident. Deuxième économie du monde, elle a adopté l’économie capitaliste et dépend des investissements occidentaux pour pouvoir assumer le leadership économique de la planète. Elle est en concurrence avec les États-Unis et espère lui ravir la première place sur les plans économique et militaire. L’originalité de Beijing est d’avoir épousé le mode de production capitaliste, sans pour autant adhérer au système démocratique occidental. Le régime chinois, qui est tenu de main de fer par le Parti communiste, prétend être l’anti-modèle des démocraties occidentales. Son exercice de pouvoir autoritaire, voire dictatorial, inspire les hommes forts au pouvoir à travers les continents, mais la Chine n’a aucun intérêt à entrer en conflit armé avec l’Occident dont dépend son bien-être économique. Ses hiérarques misent sur les faiblesses et les contradictions des sociétés démocratiques qui devraient conduire au déclin irrémédiable de l’Occident libéral.
Face aux défis que représentent la montée inexorable de la Chine et les résistances qu’oppose le monde islamique et le Sud décolonisé, tenté par les modèles de gouvernances autoritaires, comment voyez-vous l’évolution de l’Occident et des idées de progrès et de libertés individuelles qu’il incarne ? La modernité de demain sera-t-elle encore occidentale ?
Depuis la désagrégation des empires coloniaux et la fin de la guerre froide pendant la deuxième moitié du XXe siècle, le monde est entré dans un nouveau cycle de son histoire, avec le basculement de cinq siècles d’ordre mondial occidentalisé. De nouveaux rapports de force se sont mis en place entre les pays occidentaux et le monde non occidental qui, jouissant aujourd’hui d’une autonomie de développement, est entré dans la trame d’une histoire commune. L’Occident n’est plus l’acteur central de cette histoire et son modèle est remis en cause à travers le globe, même si son système d’économie capitaliste triomphe à l’échelle de la planète. Nous assistons à un isolement de l’Occident sur le plan géopolitique, comme l’a montré son incapacité à mobiliser l’opinion publique mondiale autour de l’Ukraine attaquée par la puissante Russie. Plus grave encore, aux défis extérieurs auxquels l’Occident est confronté s’ajoutent des défis intérieurs que sont les menaces que les républicains pro-Trump aux États-Unis tout comme les populistes en Europe font peser sur nos valeurs fondamentales de la démocratie, de l’égalité et la laïcité. L’Occident a aussi un rôle historique à jouer sur le plan mondial pour réparer les dégâts causés par ses cinq siècles de domination, notamment au Moyen-Orient qui est devenu une poudrière comme l’explosion palestinienne récente l’a montré, mais aussi en Afrique où la jeunesse quitte par milliers leurs foyers faute d’y trouver un avenir et échouent sur les plages des pays riches. L’Afrique est, selon moi, la grande tragédie de notre temps. Ce continent a connu 162 coups d’État depuis les indépendances survenues dans les années 1960. Je ne vois pas comment, sans une mobilisation mondiale, les peuples d’Afrique peuvent survivre et avancer sans être dominés et écrasés par les puissances montantes qui veulent, à leur tour, accaparer des ressources du sous-sol africain pour leur propre enrichissement.
Quand l’Occident s’empare du monde (XVe-XXIe siècle). Peut-on alors se moderniser sans s’occidentaliser ?, par Maurice Godelier. CNRS éditions, 500 pages, 25 euros.