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LA GRANDE TRAVERSÉE DE CLAUDE LÉVY-STRAUSS SOUS LES LOIS ANTIJUIVES DE VICHY (2/3) – LE ZÈLE DU CONSEIL D’ÉTAT

Le premier statut des juifs, le 3 octobre 1940, cueille le jeune professeur

EXTRAITS :

« Le premier statut des juifs, le 3 octobre 1940, cueille le jeune professeur à Perpignan. Il est mis à pied, mais reçoit un petit mot chaleureux de l’un de ses maîtres, Georges Dumas, l’homme qui l’avait envoyé au Brésil en 1935. Dumas, médecin, psychologue, fondateur de l’université de Sao Paulo, donnait au milieu des années 1920 un cours à Sainte-Anne, que suivait l’apprenti philosophe, comme Jacques Lacan, Paul Nizan, Raymond Aron, Jean-Paul Sartre ou Georges Canguilhem. »

« Georges Dumas convainc à l’automne 1940 le secrétariat d’Etat à l’instruction publique de saisir le Conseil d’Etat d’une demande de dérogation au statut des juifs, pour que Lévi-Strauss puisse continuer à enseigner, avant qu’il soit mis à pied. L’ethnologue est alors professeur en classe préparatoire à Polytechnique, à Montpellier, où il fait semblant de faire cours à des étudiants qui ne font pas semblant d’écouter. Trois semaines plus tard, Lévi-Strauss reçoit sa lettre de révocation, en raison des lois raciales. »

ARTICLE : Après les lois antijuives de Vichy, la grande traversée de Claude Lévi-Strauss

Le Conseil d’Etat et « le statut des juifs » (2/3)

Par Franck Johannès 7 2 24

En 1940, le jeune ethnologue, alors professeur de philosophie, a été écarté de l’enseignement par le régime du maréchal Pétain. Il finit par se réfugier aux Etats-Unis et traverse la seconde guerre mondiale sans en mesurer les dangers.

Les rumeurs de la guerre sont assez assourdies dans les réserves du Musée de l’homme, à Paris. Pas pour tout le monde : l’ethnologue Paul Rivet, qui a pris la direction du nouveau musée en 1928, installé dix ans plus tard au Trocadéro, est depuis 1936 le président du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Claude Lévi-Strauss, lui, a la tête ailleurs. Il a quitté Santos, le port de Sao Paulo, le 7 mars 1939, est arrivé à Paris à la fin du mois et a entrepris de vider ses malles, de trier et d’étiqueter ses tonnes de notes, ses quelque 3 000 photos et près de 650 objets qu’il a rapportés du Brésil.

En mars 1939, la guerre approche à grands pas. Hitler a annexé ce qui restait de la Tchécoslovaquie et persécute les juifs en Allemagne depuis bientôt six ans. Mais Lévi-Strauss a bien d’autres soucis. Il a passé cinq ans loin de l’Europe, avec les Indiens caduveo et bororo, puis, à partir de 1938, avec les Nambikwara et les Tupi, dans le Mato Grosso.

Il a 30 ans, vit dans un petit studio rue des Plantes, dans le 14ᵉ arrondissement de la capitale, dans le même immeuble que ses parents, avec sa petite guenon Lucinda et « une barbe douteuse », note sa minutieuse biographe Emmanuelle Loyer. Il doit, à la rentrée de septembre, être nommé professeur suppléant de philosophie dans le lycée de jeunes filles de Versailles. Son épouse, Dina, est affectée au lycée de Troyes.

Ils sont d’ailleurs en train de se séparer, après sept ans de mariage. La rupture est très douloureuse pour Dina, qui tente de se suicider et est sauvée in extremis par Emma, la mère de Lévi-Strauss. Lui est entièrement absorbé par ses archives. « Comment avez-vous vu venir la guerre avec la menace du monde hitlérien ? », lui demandera Le Figaro en 1989. Il ne l’a pas vue.

« Je ne me posais pas de question. Je rentrais d’expédition, répond placidement Lévi-Strauss. J’étais formidablement occupé avec, d’une part, le classement des collections du Musée de l’homme, d’autre part ma réinstallation à Paris. Enfin… J’étais ailleurs. » Il avait certes pris connaissance des accords de Munich dans un vieux journal qui traînait dans la hutte d’un chercheur de caoutchouc en Amazonie, mais il était « beaucoup plus préoccupé par les Indiens que par la situation du monde ».

Le jeune ethnologue est mobilisé en septembre 1939 et affecté au service de la censure des télégrammes, qu’il décrit comme « la bouffonnerie la plus totale ». Il demande à passer agent de liaison avec le corps expéditionnaire britannique, lui qui ne parle presque pas anglais, mais on l’envoie à l’école des agents de liaison, dans la Somme, où il est déclaré bon pour le service.

L’agent W du 2ᵉ bataillon du 164ᵉ régiment d’infanterie de Forteresse est expédié à la frontière luxembourgeoise, derrière la ligne Maginot, « dans un coin où il n’y avait pas d’Anglais, mais où il pourrait y en avoir », plaisante le jeune soldat. Il n’a rien à faire, se promène toute la sainte journée, rêvasse à l’ébauche d’un roman, dont le titre est déjà Tristes tropiques. Il songe surtout à une pièce de théâtre qui lui tient à cœur, L’Apothéose d’Auguste, une nouvelle version du Cinna de Corneille, qu’il a toujours regretté de ne pas terminer.

« Remake de 1914 »

Lorsque les Allemands attaquent la France, en mai 1940, le célèbre bataillon d’infanterie Black Watch du régiment royal d’Ecosse arrive sur le front, mais il a ses propres agents de liaison et congédie poliment Lévi-Strauss et ses congénères, ce qui leur sauve la vie, le régiment est décimé quelques jours plus tard. Nos agents de liaison errent à la recherche de leur régiment, retrouvé dans la Sarthe.

On les embarque dans un train pour Bordeaux, le chef de corps entend obéir aux ordres du maréchal Philippe Pétain et se rendre à l’ennemi, ses officiers s’y opposent, le train s’arrête finalement à Béziers (Hérault). Lévi-Strauss n’a ainsi jamais vu une bataille, même de loin, « à part un mitraillage d’avion qui a cassé des tuiles au-dessus de [s]a tête », conviendra-t-il lors d’un entretien avec le philosophe Didier Eribon.

Son unité est bientôt cantonnée à Montpellier. Lévi-Strauss respire et se sent presque chez lui : sa famille a acheté une vieille magnanerie en 1927, dans le Gard, au cœur des Cévennes, où il a mille souvenirs de vacances. Il est toujours un peu ailleurs. « La guerre, on ne croyait pas que c’était vrai, dira-t-il encore au Figaro cinquante ans plus tard. On avait l’impression que l’on jouait une comédie, un remake de 1914. Le cœur n’y était pas. »

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Il y était pour d’autres. Son collègue Paul Rivet, directeur du Musée de l’homme, adresse le 14 juillet une lettre ouverte à Pétain : « Monsieur le Maréchal, le pays n’est pas avec vous, la France n’est plus avec vous. » Rivet est évidemment aussitôt relevé de ses fonctions et entre dans la Résistance, avec le fameux réseau du Musée de l’homme.

Lévi-Strauss, lui, fait le mur de la caserne en juillet et s’en va au rectorat proposer ses services : les élèves vont passer leur bac et il demande si l’on n’aurait pas besoin d’un examinateur de philo. Justement si, et une fois les épreuves passées il s’en va rejoindre ses parents dans les Cévennes. Pour la rentrée suivante, l’administration l’affecte au lycée Henri-IV et, en septembre 1940, il s’en va benoîtement à Vichy pour savoir comment gagner son poste à Paris.

Le secrétariat d’Etat à l’instruction publique est installé dans une école communale, et le fonctionnaire le regarde, les yeux ronds : « Avec le nom que vous portez, aller à Paris ? Vous n’y pensez pas ? » « A ce moment seulement, j’ai commencé à comprendre », dit Lévi-Strauss. « Avec le recul du temps, votre démarche paraît étonnante, lui dit poliment Didier Eribon. La situation était-elle si peu évidente pour les gens qui la vivaient ? » « Je vous l’ai dit, j’ai toujours manqué d’imagination, répond l’ethnologue, cela m’a aidé lors de mes expéditions : je ne me rendais pas compte du danger. Eh bien, c’était la même chose. »

« Séjour au fond des mers »

Il s’en retourne tout pensif dans les Cévennes, et est finalement affecté au lycée de Perpignan, où ses collègues le fuient. Il s’était déjà fait traiter de « sale juif » à l’école communale, mais en a assez peu parlé. Sa mère était fille de rabbin, mais élevée chez les bonnes sœurs, et ses parents totalement irréligieux.

« Ils avaient cette tendance qui me semble caractéristique de bien des familles juives : le culte ou la religion de la culture, dira-t-il à Victor Malka, producteur à France Culture. On définit le peuple juif comme le peuple du livre et il est vrai que j’ai grandi dans une famille du livre ; j’ai été à cet égard, dès ma plus tendre enfance, poussé à lire, à me cultiver et à une curiosité dirigée dans tous les domaines. Très certainement les valeurs de la culture étaient prédominantes dans mon milieu : c’était cela le sacré. »

Le premier statut des juifs, le 3 octobre 1940, cueille le jeune professeur à Perpignan. Il est mis à pied, mais reçoit un petit mot chaleureux de l’un de ses maîtres, Georges Dumas, l’homme qui l’avait envoyé au Brésil en 1935. Dumas, médecin, psychologue, fondateur de l’université de Sao Paulo, donnait au milieu des années 1920 un cours à Sainte-Anne, que suivait l’apprenti philosophe, comme Jacques Lacan, Paul Nizan, Raymond Aron, Jean-Paul Sartre ou Georges Canguilhem.

Lévi-Strauss en fait un portrait acide et tendre, dans Tristes Tropiques : « Dumas installait son corps robuste, taillé à la serpe, surmonté d’une tête bosselée qui ressemblait à une grosse racine blanchie et dépouillée par un séjour au fond des mers » ; les cours de « cette curieuse épave végétale » n’avaient, selon lui, pas grand intérêt, mais « c’était un homme d’une grande noblesse ; il devait le [lui] montrer plus tard, au lendemain de l’armistice ».

Lévi-Strauss n’en dit pas plus. En fait, Georges Dumas convainc à l’automne 1940 le secrétariat d’Etat à l’instruction publique de saisir le Conseil d’Etat d’une demande de dérogation au statut des juifs, pour que Lévi-Strauss puisse continuer à enseigner, avant qu’il soit mis à pied. L’ethnologue est alors professeur en classe préparatoire à Polytechnique, à Montpellier, où il fait semblant de faire cours à des étudiants qui ne font pas semblant d’écouter. Trois semaines plus tard, Lévi-Strauss reçoit sa lettre de révocation, en raison des lois raciales.

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Le ministère écrit à son tour au Conseil d’Etat. L’« avis du secrétaire d’Etat à l’instruction publique », pieusement conservé aux Archives nationales, est dactylographié sur un papier à en-tête et daté du 4 décembre 1940. Georges Ripert en est le ministre depuis trois mois, pour encore neuf jours – les ministres de l’éducation défilent, sous Vichy. Ripert, un notable conservateur, membre de l’Académie des sciences morales et politiques comme le maréchal et « militant de l’Occident chrétien », était doyen de la faculté de droit de Paris.

Dès octobre 1940, il demande une liste de professeurs juifs, révoque son ami René Cassin, le grand juriste descendant de juifs portugais, avec « des attendus infamants », dira le futur compagnon de la Libération. Les préfets réclament la liste des enseignants qui ont participé à la grève pacifiste du 30 novembre 1938 ou à la dénonciation de l’armistice.

Type obscur

Sont ainsi révoqués par Ripert le physicien Paul Langevin, le psychologue Henri Wallon ou Paul Rivet. On reprochera au ministre, à la Libération, 132 relèvements, 48 mises à la retraite, 51 révocations et 157 mutations d’office dans le primaire. Ses successeurs ont fait mieux – ou pire –, grâce à la circulaire qu’il avait laissée à son départ. Il a cependant bénéficié d’un non-lieu à la Libération pour des « faits de résistance » dont l’histoire n’a guère gardé de traces.

Reste que Ripert a signé la demande de dérogation de Lévi-Strauss, probablement en raison du poids de son collègue Georges Dumas. « M. Lévy-Strauss (sic, et non Lévi), agrégé de l’Université, a été chargé de nombreuses missions à l’étranger, écrit le ministre. Il a, en particulier, rempli les fonctions de professeur de sociologie à la faculté de philosophie de l’université de Sao Paulo du Brésil. Ses missions en Bolivie et au Brésil et ses travaux d’ethnographie l’ont classé parmi l’un des jeunes savants les plus distingués de l’université française. Sa famille est liée à la communauté française depuis plusieurs générations. »

Mais le ministère sait qu’il doit dire un mot du passé militaire du candidat, les anciens combattants sont chers au cœur du maréchal et, partant, du Conseil d’Etat. « Si ses services militaires au cours de la guerre 1939-1940 n’ont pas été particulièrement distingués, note prudemment le ministre – la phrase est aussitôt soulignée de rouge par le rapporteur du Conseil – M. Lévy-Strauss peut cependant invoquer des titres scientifiques éminents et des origines familiales bien françaises, en considération desquels le Secrétariat d’Etat demande pour lui l’application de l’article 8 de la loi portant statut sur les juifs. » L’article 8 permet une dérogation pour les juifs qui ont rendu « des services exceptionnels » à l’Etat français.

Le courrier arrive deux jours plus tard au Conseil d’Etat, qui siège alors à Royat, dans le Puy-de-Dôme, à une heure de Vichy. L’opinion de Louis Canet, le rapporteur de la haute juridiction, est vite faite : il n’a jamais entendu parler de ce type obscur. « Claude Levi, dit Levi-Strauss. Professeur de philosophie au collège de garçons de Perpignan. 32 ans. Juif alsacien. L’arrière-grand-père chef d’orchestre à la cour de Louis-Philippe et Napoléon III », griffonne le rapporteur. C’est vrai, du côté maternel, Isaac Strauss connaissait même Rossini et Offenbach. « Marié, sans enfants. Affecté sur sa demande à une unité combattante, 51ᵉ division britannique, comme agent de liaison. »

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Et sept lignes pour résumer la carrière de l’ethnologue : « agrégé de philo 1931, chaire de sociologie à l’université de Sao Paulo (1932-1938), chargé de mission par la Recherche scientif. (1937-1938-1939), Matto Grosso [Mato, en réalité] central, Matto Grosso occidental et Bolivie, d’où ses documents pour une thèse de doctorat sur les matières ethnograph. et linguistiques ». Dix jours plus tard, l’affaire est pliée : le Conseil d’Etat estime, le 17 décembre 1940, « qu’il ne résulte pas des pièces du dossier que le sieur Claude Lévi dit Lévi-Strauss », suit une phrase rayée… « si dignes d’éloges que soient ses travaux relatifs »… une ligne blanche… « ait rendu dans un de ces domaines à l’Etat français des services présentant, au sens de la disposition législative susvisée, le caractère exceptionnel qui pourrait seul justifier la dérogation dont [il] s’agit ». C’est signé par Alfred Porché, le vice-président en personne du Conseil d’Etat.

Dans la maison familiale des Cévennes, Lévi-Strauss attend paisiblement sa révocation et dévore avec passion le grand œuvre du sinologue Marcel Granet, Catégories matrimoniales et relations de proximité dans la Chine ancienne (Presses universitaires de France, 1939), étape essentielle de son cheminement sur les systèmes de parenté. Il dîne de temps en temps avec ses parents chez les Courtin, à Montpellier. Sans René Courtin, professeur d’économie et l’un des rares à avoir refusé de prêter serment au maréchal Pétain, qui a été révoqué et est aussitôt entré dans la clandestinité. Courtin participera en août 1944 au gouvernement insurrectionnel du délégué du général de Gaulle, Alexandre Parodi – un conseiller d’Etat entré, lui, en résistance – avant de fonder, avec Hubert Beuve-Méry et Christian Funck-Brentano, le journal Le Monde.

« A coming man »

Lévi-Strauss le connaissait bien. Courtin avait rejoint avant-guerre la petite équipe de l’université française de Sao Paulo, dont il avait fait un livre. « Mon père avait aussi acheté une Ford, se souvient son fils, Jean-Pierre Courtin, et ils étaient partis avec Lévi-Strauss et Maugüé faire une expédition dans le Goiàs », dans le centre-ouest du Brésil. Jean Maugüé était comme Lévi-Strauss, agrégé de philosophie, et donnait un cours à Sao Paulo. Lévi-Strauss et son épouse, Dina, étaient alors des habitués des randonnées sur les hauts plateaux du Vercors et logeaient chez les Courtin, dans leur maison de Die, dans la Drôme. Il en reste une poignée de photos, les deux familles étaient très liées.

Lévi-Strauss passe l’automne 1940, puis l’hiver qui suit, dans les Cévennes et envisage de repartir au Brésil, mais on lui refuse son visa. Il est amer. A Paris, son appartement a été pillé, les notes de sa première expédition ont disparu.

Il médite cependant sur la comparaison des catégories matrimoniales de Chine et des Indiens du Brésil, et il aura une nouvelle illumination en rencontrant, deux ans plus tard, Roman Jakobson, qui a jeté les bases de la linguistique structurale ; cette longue cristallisation donnera la matière de sa thèse, « Les structures élémentaires de la parenté ». Heureusement, dans la coulisse, de bons amis s’activent et, au début de l’année 1941, il reçoit miraculeusement une invitation à se rendre à New York, où l’attend un poste de professeur.

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Aux Etats-Unis, la Fondation Rockefeller a mis en place depuis 1933 un plan de sauvetage des intellectuels juifs persécutés par les nazis, et près de 250 postes ont été offerts aux professeurs, un peu partout dans le pays. A New York, la New School for Social Research, fondée en 1918, est très engagée dans ce programme, et une soixantaine de professeurs exilés l’ont déjà rejointe depuis 1933.

Or, le 20 septembre 1940, Robert Lowie, un ethnologue spécialiste des Indiens d’Amérique du Nord et professeur à Berkeley (Californie), écrit à Alvin Johnson, le directeur de la New School, pour lui suggérer de faire venir Lévi-Strauss, dont il a lu « un excellent article » en 1936, « Contribution à l’étude de l’organisation sociale des Indiens bororo », dans le Journal de la société des Américanistes ; un texte qui avait un peu échappé au Conseil d’Etat.

Lévi-Strauss connaît Lowie de réputation mais est, en revanche, ami avec Alfred Métraux, un anthropologue suisse, fin spécialiste de Haïti et des peuples d’Amérique latine. Métraux écrit à son tour, le 2 octobre 1940, une lettre enthousiaste à la New School qui décrit le Français comme « a coming man », un savant prometteur. Puis interviennent le professeur John P. Gilin, un collègue de Métraux à Yale, Julian H. Steward, de la Smithsonian Institution de Washington, et enfin Georges Devereux, le fondateur de l’ethnopsychanalyse.

« Gibier de camp de concentration »

Cinq lettres de recommandation au total, alors que Lévi-Strauss n’a pas écrit grand-chose en dehors de son article sur les Bororo, et il faut probablement voir la main d’Alfred Métraux dans cette louangeuse campagne. A New York, Alvin Johnson est convaincu. Lévi-Strauss est « indubitablement un homme de grande qualité et travaille dans un champ qui demande plus de personnel », écrit-il le 13 novembre 1940. Reste à convaincre la Fondation Rockefeller, qui, elle, s’inquiète de la maigre production du candidat et de « ce manque de preuve de ses capacités scientifiques », de payer.

C’est un autre ami de Lévi-Strauss qui emporte la décision. Paul Duarte, un ancien diplomate brésilien en Europe, explique le 2 janvier 1941 à la Fondation que le Français n’a pas pu publier ses recherches à cause de la guerre en Europe. La Fondation s’engage alors à verser à Lévi-Strauss une bourse sur deux ans et de quoi payer le voyage. En réalité, Alvin Johnson, très inquiet de la dégradation de la situation en France, avait déjà envoyé sa lettre d’invitation à Lévi-Strauss, et la tante du Français, Aline Caro-Delvaille, installée de longue date aux Etats-Unis, avait avancé les fonds.

Reste à trouver un bateau. Lévi-Strauss s’en va errer sur les docks, à Marseille, en février 1941 et par un froid de canard. Il part seul ; il a proposé à sa femme, Dina, dont il est séparé, de venir, elle a refusé. Il apprend qu’un petit vapeur est en partance pour l’île de la Martinique. Coup de chance, il est affrété par la Compagnie des transports maritimes, la compagnie qui a convoyé quasi exclusivement les universitaires français vers le Brésil. L’ethnologue connaissait jusqu’au nom des stewards lors « des traversées merveilleuses » dans les années 1930. Il file dans les bureaux à demi fermés du transporteur, où un fonctionnaire lui assure qu’il est impossible qu’il le prenne, le voyage serait trop pénible. « Le pauvre homme voyait encore en moi un ambassadeur au petit pied de la culture française, écrit-il dans Tristes Tropiques ; moi, je me sentais déjà gibier de camp de concentration. »

Finalement, Lévi-Strauss obtient un billet sur le Capitaine-Paul-Lemerle et commence à comprendre ce que voulait dire l’aimable fonctionnaire. Il doit franchir « des haies de gardes mobiles, casqués et mitraillette au poing, qui encadraient le quai et coupaient les passagers de tout contact avec les parents ou amis venus les accompagner, abrégeant les adieux par des bourrades et des injures » ; c’était « un départ de forçats ».

Vichy, jusqu’en 1942, est trop contente de se débarrasser des juifs, des anciens des Brigades internationales, des Républicains espagnols, des artistes, des proscrits, et ils sont 222 à s’entasser comme du bétail sur des lits superposés à fond de cale. Sur la coursive, du côté du quai dans le bassin de la Joliette, le capitaine Ferdinand Sagols a fait accrocher une grande banderole de bienvenue : « Vive Pétain ».

« Crasseux et bondé »

Le cargo appareille le 24 mars 1941. Lévi-Strauss, une fois encore, a de la chance. Il n’y a que deux cabines, et en tout sept couchettes : trois femmes dans l’une, quatre hommes dans l’autre. Il hérite, « exorbitante faveur », de l’autre cabine, grâce à l’entregent d’un membre de la Compagnie. Parmi ses compagnons de voyage, un fort riche marchand de métaux autrichien et un jeune béké martiniquais, « qui méritait un traitement spécial étant, sur ce bateau, le seul qui ne fut pas présumé juif, étranger ou anarchiste ». Le dernier voyageur est un mystérieux et discret personnage qui se dit tunisien et qui a un Degas dans sa valise. C’était Henri Smadja, le futur propriétaire du journal Combat.

Les autres passagers, affamés, se partagent le pont avec du bétail et se mutinent : le capitaine consent à tuer un bœuf et à distribuer du pain. Un homme, « fort mal à l’aise dans cette galère », note Lévi-Strauss, fait les cent pas dans les coursives, vêtu d’un manteau bleu en peluche, « il ressemblait à un ours bleu ». Le jeune ethnologue apprend son nom lors d’une escale à Casablanca. C’est André Breton, le pape du surréalisme, alors au sommet de sa gloire. Lévi-Strauss, fort impressionné, se présente, et les deux hommes échangent des lettres pendant des jours sur les rapports entre « beauté esthétique et originalité absolue »

Il y a aussi sur le bateau Victor Serge et son fils Vlady ; Lévi-Strauss est intimidé par cet ancien compagnon de Lénine, qui lui fait penser un peu rudement à « une vieille demoiselle à principes », aux manières « guindées et précautionneuses »« La racaille », comme le disaient les policiers de Vichy, comprend aussi l’écrivaine Anna Seghers, la photographe Germaine Krull, le peintre Wilfredo Lam, l’historien d’art John Rewald, le scénariste Jacques Rémy… Il reste une photo de groupe fameuse de la petite équipe, souriante, accoudée au plat-bord (sur laquelle Lévi-Strauss ne figure pas).

Le bateau, « crasseux et bondé », cabote discrètement le long des côtes, toujours au risque de se faire torpiller comme le City-of-Benares, en septembre 1940. Le Capitaine-Paul-Lemerle est d’ailleurs inquiété après Oran, on lui tire dessus et il décharge en vitesse une cargaison suspecte avant de repartir et, après trente jours d’un pénible voyage, arrive en Martinique.

Le cauchemar n’est pas terminé. Les passagers sont parqués dans un camp, sauf trois d’entre eux, dont Lévi-Strauss, grâce aux bons soins du commandant en second d’un bateau qu’il avait emprunté avant-guerre. Il se promène paisiblement sur l’île, tente en vain de revoir deux jeunes Allemandes, qui, pendant la traversée, « avaient su [leur] donner l’impression qu’elles étaient en grande hâte de tromper leur mari ». Avant d’embarquer sur un bananier suédois pour Porto Rico, où il est coincé trois semaines par la police américaine. Il rallie New York, le 28 mai 1941, deux mois après son départ de Marseille.

Professeur de sociologie de l’Amérique du Sud à la New School for Social Research, Lévi-Strauss signe un engagement dans les Forces françaises libres, participe sans enthousiasme à quelques réunions, écrit quelques articles pour les journaux des Français réfugiés et, histoire d’arrondir ses fins de mois, devient speaker, avec André Breton et l’historien d’art Georges Duthuit, à la Voice of America, qui diffuse en Europe des émissions de propagande préparées par Pierre Lazareff, le futur patron de France-Soir.

Lévi-Strauss a rejoint Paris en janvier 1945 (avant de retourner à New York), il y retrouve ses parents, ruinés, mais sains et saufs. Grâce à la famille Courtin. Après l’invasion de la zone sud, en novembre 1942, « [s]es parents ont très vite proposé une solution à la petite colonie juive de Montpellier, raconte aujourd’hui Jean-Pierre Courtin. [S]on père ne pouvait pas apparaître, évidemment, il était poursuivi par la Gestapo ». Tout le monde emménage dans la maison des Courtin à Die : la fille de Marc Bloch et une de ses cousines, les parents Lévi-Strauss, rebaptisés Saulnier, et quelques autres. « Ils ont réussi à passer la guerre sans être reconnus, raconte Jean-Pierre Courtin. C’était très difficile de subsister, mais la population de Die a été tout à fait remarquable. »

Les Courtin ont continué à voir Dina, redevenue Dreyfus, après la guerre. « C’était une femme extraordinaire, se souvient Jean-Pierre Courtin, j’étais un affreux gamin, mais je m’en souviens très bien, elle était très effusive, très vivante, et venait une fois par semaine déjeuner ou dîner à la maison. » Elle a été faite commandeur de la Légion d’honneur, pour faits de résistance, sous le nom de Denise Roche. Agrégée elle aussi de philosophie, Dina est morte en 1999 à 88 ans, Claude Lévi-Strauss, dix ans plus tard, à 100 ans.

Pour aller plus loin

Claude Lévi-Strauss, d’Emmanuelle Loyer (Flammarion, 2015)

De près et de loin, de Claude Lévi-Strauss et Didier Eribon (Odile Jacob, 2001)

Tristes tropiques, de Claude Lévi-Strauss (Plon, 1955)

Aujourd’hui être juif, de Victor Malka (Cerf, 1984)

La traversée du Capitaine-Paul-Lemerle, une émission de France Culture, diffusée le 9 décembre 2018.

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