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MISE À JOUR – L« L’ARC RÉPUBLICAIN À GÉOMÉTRIE VARIABLE » : UN SLOGAN POLÉMIQUE ET ASSURÉMENT NON RÉPUBLICAIN – DOSSIER

LES « MOTS SLOGANS » DE L’EXÉCUTIF CATÉCHISENT CE QUI RESTE DU DÉBAT PUBLIC

TITRAIT METAHODOS https://metahodos.fr/2024/02/21/mise-a-jour-les-mots-slogans-de-lexecutif-catechisent-ce-qui-reste-du-debat-public/

« Une tactique assez grossière » et peu efficace » PASCAL PERRINEAU

Emmanuel Macron refuse de placer le Rassemblement national dans « l’arc républicain », et contredit du même coup son Premier ministre. Depuis le début du quinquennat, l’exécutif joue de cette notion aux contours mal définis pour mettre à distance, tantôt l’extrême gauche, tantôt l’extrême droite. « Une tactique assez grossière » et peu efficace pour le politologue Pascal Perrineau.

« Prétendre qu’il n’existe qu’une seule interprétation des valeurs de la République est la négation même de notre histoire démocratique »

Jean-Fabien Spitz (2022) :  « Prétendre qu’il n’existe qu’une seule interprétation des valeurs de la République est la négation même de notre histoire démocratique »

« RN et « arc républicain » : cacophonie au sommet de l’État »

TITRE FRANCE INFO QUI POURSUIT :

« La majorité continue de s’arracher les cheveux autour de la notion « d’arc républicain », en cherchant à se positionner vis-à-vis du Rassemblement national. Dernier épisode en date, lundi matin avec Emmanuel Macron qui contredit son Premier ministre dans une interview. »

« L’arc républicain, cette arme qu’Emmanuel Macron retourne contre la République »

TITRE ATLANTICO avec Luc Rouban 20 02 24

Atlantico : Emmanuel Macron continue son « en même temps ». Dans un entretien accordé à L’Humanité, le chef de l’État désavoue son premier ministre. Selon Gabriel Attal, « l’arc républicain, c’est l’hémicycle », ce qui inclut le Rassemblement National. Pas pour le locataire de l’Élysée qui affirme n’avoir « jamais considéré que le RN ou Reconquête! s’inscrivaient dans l’arc républicain ». Ces revirements fragilisent-ils la République ? 

Luc Rouban : 

On peut partir du principe que tous les élus ayant respecté la Constitution, le code électoral et les règles de droit font d’office partie de l’arc républicain.

À partir du moment où, dans leur fonction élective, ils respectent l’esprit des institutions et les libertés publiques sans appeler à l’insurrection, à la violence ou au renversement du régime, il devient difficile de les exclure de la sphère républicaine. À la limite, les députés LFI sont plus vulnérables … »

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« Prétendre qu’il n’existe qu’une seule interprétation des valeurs de la République est la négation même de notre histoire démocratique »

TITRAIT LE MONDE Jean-Fabien Spitz professeur émérite de philosophie politique, université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne – 16 juin 2022 QUI POURSUIVAIT :

« En affirmant que leurs opposants n’adhèrent pas aux valeurs républicaines, Emmanuel Macron et Elisabeth Borne se prêtent à une falsification qui caricature notre histoire et remet en cause les principes de notre vie en commun, affirme le philosophe Jean-Fabien Spitz, dans une tribune au « Monde ».

« Ces dernières vingt-quatre heures, les déclarations des deux dirigeants du pouvoir exécutif de la République française ne peuvent manquer d’interpeller les citoyens de ce pays.

« Emmanuel Macron, s’exprimant sur le tarmac de l’aéroport d’Orly et appelant les électeurs à lui donner, à lui et à son parti, une majorité forte et cohérente proclame qu’« aucune voix ne doit manquer à la République ».

«  Le lendemain, la première ministre déclare sur France 2 : « La République, c’est la défense des valeurs républicaines : la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité ; c’est des valeurs qui sont au cœur de notre projet », et elle ajoute : « D’autres projets, comme celui de M. Mélenchon, ne portent pas ces valeurs, sont ambigus vis-à-vis de la laïcité. »

« Le président affirme donc que seuls les citoyens qui approuvent son programme sont républicains, et la première ministre affirme de même que ses opposants dans cette bataille démocratique n’adhèrent pas aux valeurs de la République.

« Deux acceptions rivales

« Il faut mettre un terme à cette falsification qui caricature notre histoire et remet en cause les principes de notre vie en commun. Il y a toujours eu, en France, deux acceptions rivales de ce qu’est un régime politique qui serait la chose de tous et qui garantirait à l’ensemble de ses citoyens, croyants ou non, la liberté et l’égalité. »

…/…

« Arc républicain » : ce concept que Macron brandit… au risque de se tirer une flèche dans le pied »

TITRE MARIANNE Par Samuel Piquet 21/02/2024 QUI POURSUIT :

« Emmanuel Macron a récemment expliqué n’avoir « jamais considéré » le RN comme s’inscrivant dans « l’arc républicain ». Ce concept a remplacé depuis quelques années celui de « front républicain ». Mais alors, où commence et finit ce fameux arc ?

« Dans un entretien accordé à L’HumanitéEmmanuel Macron explique n’avoir « jamais considéré » le RN comme s’inscrivant dans « l’arc républicain » et précise que c’est « aussi vrai pour des groupes d’extrême gauche » ou encore pour Reconquête !. Où commence et où finit cet arc républicain pour qu’autant d’élus qui ont accepté le jeu démocratique en soient exclus ? »

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« Emmanuel Macron, le RN et l’arc républicain : une stratégie d’exclusion inopérante » 

TITRE LE JDD QUI A RECUEILLI LE POINT DE VUE DE L’historien Jean Garrigues 

L’historien critique l’utilisation de ce concept qu’il juge inadéquate de la part du président de la République.

Jean Garrigues : «  Dans cet entretien, le chef de l’État recommande à Marine Le Pen et à Jordan Bardella de ne pas assister à la cérémonie d’entrée au Panthéon Missak Manouchian : « Les forces d’extrême droite seraient inspirées de ne pas être présentes, compte tenu de la nature du combat de Manouchian. » Mais dans le même temps, l’Élysée les a invités en tant qu’élus de la nation. 

« Il y a donc une forte contradiction entre cette condamnation morale qui s’inscrit plutôt dans un débat sur la légitimité républicaine d’un parti qui vient de l’extrême droite et cette invitation à assister à l’hommage rendu à ce résistant étranger mort pour la France, qui est de facto la reconnaissance d’une appartenance du Rassemblement national à ce qu’on appelle « l’arc républicain ».

…/…

METAHODOS VOUS PROPOSE QUATRE SÉQUENCES:

1. ARTICLE : Derrière un « arc républicain » à géométrie variable, l’exécutif désarçonné par la montée du RN

2. ARTICLE : Pourquoi la notion «d’arc républicain» ne veut rien dire

3. ARTICLE : L’« arc républicain », un concept « destiné à exclure certains du champ de la légitimité politique »

4. ARTICLE : Accusée d’être hors de « l’arc républicain », la France insoumise veut jouer bloc contre bloc

1. ARTICLE : Derrière un « arc républicain » à géométrie variable, l’exécutif désarçonné par la montée du RN

Par Romain David  19/02/2024 PUBLIC SÉNAT

« Je n’ai jamais considéré que le RN ou Reconquête s’inscrivaient dans l’arc républicain ». À deux jours de la panthéonisation des résistants communistes Missak et Mélinée Manouchian, le chef de l’Etat veut dresser une digue contre l’extrême droite dans une interview au journal L’Humanité, la première accordée par un président en fonction au quotidien fondé par Jean Jaurès il y a 120 ans.

« Le RN est à l’Assemblée […], On ne peut pas en faire abstraction. En revanche, j’ai toujours considéré, comme avec la loi ‘immigration’, que les textes importants ne devaient pas passer grâce à leurs voix. Ce distinguo suffit à dire où j’habite », explique Emmanuel Macron.

Des propos qui tranchent avec ceux tenus par son Premier ministre, Gabriel Attal, qui dans un entretien au Monde, le 6 février, ne faisait guère preuve de la même subtilité en déclarant : « Certains disaient qu’il ne fallait travailler qu’avec l’arc républicain. Moi, je considère que l’arc républicain, c’est l’Hémicycle ». Une phrase remarquée, laissant entendre que le chef du gouvernement était prêt à dialoguer avec toutes les oppositions, y compris les députées du Rassemblement national.

Ces derniers mois l’exécutif n’a cessé de multiplier les allers-retours sur cette question : faut-il, ou non, tenir compte des 88 parlementaires que le RN a fait rentrer à l’Assemblée en juin 2022 ? Dans un contexte de fort éclatement des forces politiques, avec un camp présidentiel privé de majorité absolu et contraint de miser sur les rapprochements de circonstance pour avancer sur le plan législatif, la question a de quoi tarauder l’exécutif. Mais face à cela, il y a l’engagement pris par Emmanuel Macron dès 2017 d’éradiquer l’extrême droite.

Le RN devenu incontournable dans l’espace politique

Emmanuel Macron se targue auprès de L’Humanité d’avoir fait adopter en décembre le projet de loi immigration sans les voix du RN : avec 349 députés qui ont voté « pour », et seulement 186 qui se sont prononcés « contre ». Même en retranchant les votes du groupe de Marine Le Pen, le texte conserve effectivement une majorité de 261 voix. Toutefois, cette démonstration suppose, pour fonctionner, que les 88 députés RN se soient abstenus. Or, en votant contre le texte, ils auraient pu provoquer son rejet par 274 voix. Ce calcul trahit le poids politique pris depuis 2022 par le parti à la flamme tricolore, dont le groupe à l’Assemblée est le deuxième plus important derrière Renaissance.

« Comment faire autrement que de travailler avec eux ? », interroge Virginie Martin docteure en science politique et professeure chercheuse à la Kedge Business School. « Surtout quand vous frôlez les 90 députés et que les sondages sont extrêmement positifs à votre égard. Le gouvernement est devant un gâteau à trois couches. Politiquement, il est toujours possible de se passer du RN et de l’exclure des débats, mais tourner le dos à ses électeurs et aux thèmes qu’il a réussi à imposer dans l’opinion est devenu impossible. Voyez ce qu’il s’est passé avec la loi immigration. »

Contre l’extrême gauche

L’invocation d’un arc républicain n’a pas servi qu’à mettre au ban l’extrême droite. À l’autre bout de l’échiquier politique, l’extrême gauche en a également fait les frais. C’est Élisabeth Borne, encore en poste à Matignon, qui le rappelle dans un entretien au Figaro début décembre : « Ce n’est pas parce que je dénonce le RN que je ne dénonce pas aussi le fait que régulièrement LFI se place en dehors du cadre républicain ». Ce lundi, toujours dans L’Humanité, Emmanuel Macron est moins catégorique que son ancienne cheffe de gouvernement : « J’estime que, par leurs positions, certaines personnalités de la France insoumise combattent les valeurs de la République. Même si je ne pose pas d’équivalence entre les deux extrêmes. »

« Emmanuel Macron adapte beaucoup son discours en fonction du public auquel il s’adresse. Lorsqu’il parle à Valeurs actuelles, il ne tient pas les mêmes propos que dans les colonnes de L’Humanité », relève encore Virginie Martin. En fonction de son public, mais aussi du contexte et de l’actualité. En mai dernier, sur Radio J, la Première ministre de l’époque, Élisabeth Borne avait qualifié le Rassemblement national de parti « héritier de Pétain ». Avant de se voir recadrer par le président de la République deux jours plus tard en Conseil des ministres : « Vous n’arriverez pas à faire croire à des millions de Français qui ont voté pour l’extrême droite que ce sont des fascistes », aurait rétorqué le chef de l’Etat devant le gouvernement, selon des propos rapportés par Le Figaro et Le Parisien. Pour autant, ce lundi, toujours dans les colonnes de L’Humanité, Emmanuel Macron estime que « les forces d’extrême droite seraient inspirées de ne pas être présentes » au Panthéon pour la cérémonie de mercredi, « compte tenu de la nature du combat de Manouchian ».

« Une tentative pour rebipolariser l’espace politique »

L’expression « arc républicain » trouve son origine dans l’Italie des années 1960, où elle est utilisée pour ostraciser les partis – en l’occurrence l’extrême droite -, qui se placent en dehors du champ de la Constitution. Son occurrence dans la vie politique française est assez rare avant 2022. « Emmanuel Macron l’a employée pour prendre le relais du front républicain, apparu sous la IVe République et réactualisé dans les années 1980 avec la montée du FN, qui lui-même avait succédé à ce que l’on qualifiait autrefois de ‘discipline républicaine’. C’est-à-dire cette idée, née à la fin du XIXe, selon laquelle il existe un espace au sein duquel doivent s’organiser les partis politiques pour faire barrage aux forces qui menacent l’existence de la République », résume Pascal Perrineau, politologue et enseignant à Sciences Po.

Invoquer l’arc républicain est donc une manière pour les responsables gouvernementaux de tenir à distance les oppositions les plus contestataires, celles qui mettraient en danger la République. « Aujourd’hui, en parlant d’arc républicain, l’exécutif se paye de mots, quitte à verser dans la contradiction entre ce que dit le Premier ministre et les propos tenus à quelques jours ou quelques mois d’intervalle par le chef de l’Etat », poursuit ce spécialiste. « Face à la menace que représente la montée de l’extrême droite, et au succès de la stratégie de notabilisation du RN, c’est un peu la panique à bord. L’arc républicain est une tentative du gouvernement pour rebipolariser l’espace politique, mais la tactique est assez grossière et ne fonctionne pas sur les électeurs ».

« L’arc républicain procède d’une infantilisation des partis politiques »

Pour Virginie Martin, les fluctuations de l’exécutif sur les contours de cet « arc » sont à mettre en lien avec la logique du « en même temps » : « La structuration philosophique du macronisme est toujours aussi floue en 2024 qu’elle ne l’était en 2016. Du point de vue des idées, c’est un échec politique », estime-t-elle.

« L’arc républicain apparaît comme une sorte de négatif du front républicain, adapté au nouveau paysage politique scindé en trois blocs, avec un énorme centre formé de personnalités issues de la gauche et de la droite, et de chaque côté des extrêmes », développe la politologue. « Mais là où le front républicain apparaissait comme un consensus entre la droite et la gauche, l’arc républicain procède d’une infantilisation des partis politiques. Il est décrété par le haut, c’est-à-dire par Emmanuel Macron, qui choisit ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, sans que cela soit nécessairement appliqué par ceux qui sont supposés en faire partie. »

Ce discours, en effet, se heurte à la réalité du terrain et à la porosité de certaines barrières politiques. À gauche, communistes, socialistes et écologistes ont déjà fait alliance avec LFI, tandis qu’à droite, Éric Ciotti s’était dit prêt à voter pour Éric Zemmour dans l’hypothèse où le polémiste serait arrivé au second tour de la présidentielle face à Emmanuel Macron. « Invoquer l’arc républicain apparaît désormais comme un exercice rhétorique. Le pragmatisme du front républicain, qui visait à empêcher l’élection du Front national, a laissé place à un simple élément de com’ », conclut Virginie Martin.

2. ARTICLE : Pourquoi la notion «d’arc républicain» ne veut rien dire

Par Christophe Boutin 21 02 24

Interrogé par L’Humanité, le président de la République a déclaré que le RN et Reconquête! ne s’inscrivaient pas dans «l’arc républicain» . Le professeur de droit public Christophe Boutin critique l’utilisation de cette notion, aux critères flous.

Christophe Boutin est professeur de droit public à l’université de Caen. Derniers ouvrages : avec Olivier Dard et Frédéric Rouvillois, Dictionnaire du progressisme(Le Cerf, 2022) ; avec Frédéric Rouvillois,Le référendum, ou comment redonner le pouvoir au peuple (La Nouvelle librairie, 2023).

Ainsi donc, pour Emmanuel Macron«l’arc républicain» – dont les membres, une fois adoubés par le verbe jupitérien, seraient les seuls appelés à débattre légitimement des lois – n’engloberait ni tous les partis, ni toutes les personnes qui siègent au Parlement.

On aura relevé, comme souvent, sinon comme toujours, les contradictions des propos du chef de l’État. D’un côté en effet, pour la panthéonisation de Manouchian, il dit son «devoir d’inviter tous les représentants élus par le peuple français», car il ne saurait «faire le tri entre eux […] par un geste arbitraire». Mais de l’autre – éternel «en même temps» – il affirme n’avoir «jamais considéré que le RN ou Reconquête! s’inscrivaient dans “l’arc républicain”», avec comme conséquence «que les textes importants ne devaient pas passer grâce à leurs voix». On a donc des représentants élus par le peuple qui sont dignes d’assister à une cérémonie… mais pas de participer au vote d’une loi. «Ce distinguo – conclut Emmanuel Macron – suffit à dire où j’habite». On ne saurait mieux démontrer qu’il ne le sait pas.

Il renoue ainsi avec une approche sectaire de la République qui existait dès la Révolution chez certains titulaires du pouvoir, poussant d’abord ceux des représentants monarchistes qui n’étaient pas exécutés à l’émigration, agissant de même ensuite envers des Girondins qui, insuffisamment centralisateurs, n’étaient pas de «vrais républicains». Sous la IIIe République encore, l’affaire des fiches montra comment l’on chassait ceux qui étaient trop catholiques pour être républicains. Un système sectaire qui, quand on le laisse perdurer, s’auto-alimente : les vrais opposants écartés, on trouve toujours un tiède à condamner.

Cette fuite en avant dans l’exclusion est d’autant plus facile que les critères qui permettent cette dernière sont imprécis, et dans Être ou ne pas être républicainFrédéric Rouvillois démontrait leur inconsistance. Le suffrage universel ? La République a été censitaire. L’universalisme ? Les récents débats sur l’immigration ont rappelé que la République avait su exclure. La laïcité ? Le culte de l’Être suprême chez Robespierre est bien loin de la laïcité de combat de la IIIe République.

Ce n’est pas la société qui a normalisé et banalisé l’extrême droite, c’est l’incapacité des gouvernements successifs à répondre aux inquiétudes des citoyens.Christophe Boutin

Derrière le flatus vocis et l’indignation surjouée, derrière le prétendu sursaut éthique, l’analyse de la pratique nous montre donc, somme toute, de banales instrumentalisations politiques destinées à conserver des postes et des prébendes. L’un de leurs derniers avatars, sous la Ve République, aura été le vertueux «barrage républicain» conçu par François Mitterrand pour empêcher la droite RPR et UDF de reprendre le pouvoir en interdisant toute alliance avec un Front national pestiféré.

C’est encore d’instrumentalisation qu’il s’agit aujourd’hui, quand Emmanuel Macron tente de porter atteinte à l’image d’un parti auquel les sondages donnent une forte avance sur le sien pour les prochaines élections. Mais le Président a des années de retard : il ne sert à rien de rester l’arbitre des supposées élégances républicaines quand la vacuité du concept est devenue une évidence pour les électeurs. Il ne sert à rien d’évoquer un mythe qui, chaque jour, se fracasse sur ce réel que le pouvoir s’efforce de nier. Car, contrairement à ce que déclare Emmanuel Macron, ce n’est pas «la société qui a normalisé et banalisé l’extrême droite», c’est l’incapacité des gouvernements successifs à répondre aux inquiétudes des citoyens.

Dans ce cadre, il est inquiétant de constater que ce type de référence incantatoire peut encore servir à exclure des débats des représentants légitimes et à interdire de ce fait tout véritable pluralisme dans les assemblées parlementaires – un pluralisme dont le Conseil constitutionnel rappela pourtant dans les années quatre-vingts qu’il est l’un des fondements de la démocratie.

Selon l’article 4 de la Constitution, partis et groupements politiques doivent respecter «les principes de la souveraineté nationale et de la démocratie». Si ceux qu’Emmanuel Macron écarte les violent, il importe alors de les interdire au plus vite. Mais si ce n’est pas le cas, les exclure des débats pervertit le fonctionnement de nos institutions. Selon l’article 3 de cette même Constitution en effet, la «souveraineté nationale appartient au peuple, qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum». Or si Emmanuel Macron parle beaucoup de référendum, il n’en organise guère, et le lieu d’expression de la volonté générale est donc le Parlement, par un débat législatif qui tient compte des voix de tous les représentants élus, tous démocratiquement légitimes. «L’“arc républicain”, c’est l’Hémicycle» affirmait pour sa part un Gabriel Attal visiblement plus respectueux des principes mêmes de notre République.

3. ARTICLE : L’« arc républicain », un concept « destiné à exclure certains du champ de la légitimité politique »

Par Marion Dupont 13 décembre 2023 LE MONDE

Utilisé pour disqualifier les extrêmes face aux partis de gouvernement, ce terme s’est substitué au fameux « front républicain », qui visait le Front national. Il symbolise aujourd’hui la tripartition du paysage politique. 

« C’est inacceptable. Pour moi, Jean-Luc Mélenchon s’est mis en dehors de l’arc républicain. »Recueillis le 6 décembre sur RTL à la suite d’un post du chef de file de La France insoumise (LFI) sur le réseau social X attaquant la journaliste Ruth Elkrief, ces propos de Gérard Larcher ont été éclipsés par le « ferme ta gueule » adressé à la fin de l’interview au même Jean-Luc Mélenchon. L’utilisation par le président du Sénat de l’expression « arc républicain » constitue pourtant, elle aussi, un intéressant signe des temps.

Que recouvre la notion d’« arc républicain » ? Utilisée par le camp présidentiel depuis le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, et de plus en plus régulièrement depuis la campagne pour les élections législatives de 2022, elle a ensuite été reprise à leur compte par d’autres acteurs politiques – comme, ici, le républicain Gérard Larcher. Selon la sémiologue Cécile Alduy, professeure à Stanford (Californie) et chercheuse associée au Cevipof, « il s’agit d’abord, avec cette expression, de décrire la nouvelle tripartition du champ politique, qui verrait un grand champ “républicain” au centre et deux “extrêmes” qui le borderaient de part et d’autre » – à l’extrême droite avec le Rassemblement national, à l’extrême gauche avec La France insoumise.

Employée par les membres des « partis de gouvernement » pour cadrer le débat, l’expression leur permet de se placer dans la continuité des présidences précédentes, tout en disqualifiant leurs adversaires plus contestataires. Mais là n’est pas son seul avantage, estime Cécile Alduy. « C’est aussi une manière de créer un nouveau clivage, existentiel, entre ceux qui défendraient la République et les valeurs républicaines au sens large, et une menace populiste ou antirépublicaine. C’est donc un concept à usage offensif, destiné à exclure certains du champ de la légitimité politique, au gré des débats. »

Mobiliser ses électeurs en appelant à défendre la République et ses valeurs n’est pas une stratégie nouvelle, tant s’en faut. Sous la IIIe République, déjà, les partisans du nouveau régime prennent l’habitude, au second tour des élections législatives, de se désister en faveur du candidat républicain le mieux placé. Cette « discipline républicaine » resurgit et se transforme tout au long du XXe siècle, à la faveur des bouleversements politiques. Alors qu’en 1956 le mouvement poujadiste menace de remporter les élections législatives, Jean-Jacques Servan-Schreiber donne ainsi le nom de « front républicain » à la coalition de centre-gauche qui se constitue pour lui faire barrage. Mais c’est à partir des années 1980, avec la stabilisation du vote lepéniste, que la rhétorique du « front républicain » va expérimenter le succès qu’on lui connaît : dès lors, droite et gauche sont censées se désister l’une pour l’autre en cas de présence au second tour d’un candidat du Front national.

Manœuvre électoraliste

Ce discours de la défense de la République présente cependant l’inconvénient – ou l’avantage – de ne pas définir précisément ce qu’est ce régime qu’il s’agit de protéger, ni ce que sont les « valeurs républicaines » qui réunissent ses partisans. Résultat : l’invocation de ces dernières finit, au fil des années, par n’être plus perçue que comme une manœuvre électoraliste. « Le problème vient de l’incapacité de l’espace public à expliquer ce qu’est la République, pointe l’historien Nicolas Lebourg. Ce n’est pas juste un nom, mais un régime, avec des normes où, par exemple, l’incitation à la discrimination n’est pas une option mais un délit, où la scolarisation n’est pas un service consommé, mais un projet démocratique et national… »

Est-ce pour cela que l’invocation de l’« arc républicain » a aujourd’hui remplacé celle du « front républicain » ? Aux yeux d’Emilien Houard-Vial, doctorant au centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po, l’abandon du terme « front » par un certain nombre d’acteurs politiques était avant tout rendu nécessaire par la reconfiguration du champ politique français : « Le terme “front” est historiquement attaché à la gauche, avec l’idée d’un dépassement des oppositions entre organisations pour s’allier contre un ennemi commun. Il apparaît donc logique qu’une alliance excluant également la gauche radicale de LFI porte une dénomination différente. »

Alors que l’expression était employée à l’origine par les partis respectueux de l’Etat de droit désireux de se reconnaître entre eux dans l’Italie des années de plomb (de la fin des années 1960 au début des années 1980) – quand la Première République italienne était confrontée à de puissantes vagues terroristes d’extrême droite et d’extrême gauche –, sa transposition dans le système partisan contemporain révèle une incompréhension du droit et de l’histoire par les élites politiques, estime Nicolas Lebourg : « Si on peut faire une liste de mille kilomètres de reproches aux partis parlementaires de gauche, aucun n’évoque une atteinte au bloc de constitutionnalité, y compris LFI. » « Le passage du front à l’arc dans la rhétorique d’un certain nombre d’acteurs politiques signifie en tout cas la fin de l’unanimité sur qui sont les ennemis du système politique républicain, et, parmi ceux-ci, qui en constitue l’ennemi principal », note de son côté Emilien Houard-Vial. Là où le « front » indiquait une limite nette, les contours précis de l’« arc », eux, restent à définir.

4. ARTICLE : Accusée d’être hors de « l’arc républicain », la France insoumise veut jouer bloc contre bloc

Marginalisé par les troupes macronistes, le mouvement mélenchoniste refuse de revoir sa stratégie de la conflictualité. Les plus unionistes des ex-alliés de la Nupes tentent de déconstruire le récit du gouvernement et de la majorité. Mais le bruit et la fureur sont toujours d’actualité.

Lucas Sarafian • 19 février 2024 POLITIS

C’est une critique à laquelle les premiers concernés sont habitués depuis quelque temps. Ministres successifs, figures de la majorité présidentielle, tous rabâchent la même chose : les insoumis ne feraient pas partie de l’« arc républicain ». L’expression, déjà utilisée depuis le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, est de plus en plus à la mode depuis l’entrée en trombe des 75 députés étiquetés La France insoumise (LFI) en juin 2022. La « doctrine » d’Élisabeth Borne, Première ministre pendant un an et 8 mois, a infusé au fil des semaines au sein du gouvernement et dans le débat public. C’est elle qui avait exclu LFI du « champ républicain » parce que le mouvement refusait « de condamner les violences » après la mort de Nahel.

Quand la loi immigration est votée avec Marine Le Pen, qui respecte vraiment la République ?A. Léaument

En vérité, cette accusation s’est intensifiée depuis le 7 octobre et le refus du groupe insoumis de qualifier les attaques du Hamas d’actes terroristes. De ce fait, lors de l’hommage national aux victimes quatre mois plus tard, la venue de parlementaires insoumis a été vivement critiquée par la majorité et la droite. Le 14 février pour l’hommage national à l’ancien ministre de la Justice, Robert Badinter, la famille du défunt ne souhaitait pas voir LFI ni le RN à la cérémonie. Ils n’étaient que deux députés insoumis : Caroline Fiat, vice-présidente de l’Assemblée et Éric Coquerel, président de la commission des Finances. La majorité et la droite ont encore une fois pointé du doigt ces présences.

Ostracisé et diabolisé

La ligne tenue par les macronistes est pour le moins dangereuse car, en marginalisant LFI, elle banalise une nouvelle fois le Rassemblement national (RN). Mais c’est presque trop tard : les troupes mélenchonistes sont ostracisées et diabolisées. Pour les insoumis, la conduite est claire : ne rien faire et continuer. Après tout, la position du camp d’Emmanuel Macron ne s’appuie sur aucune analyse politique crédible. « Quand la réforme des retraites est votée alors qu’elle est massivement rejetée dans le pays, qui respecte vraiment la République ? Quand la loi immigrationest votée avec Marine Le Pen et en reprenant ses idées, qui respecte vraiment la République ? Ceux qui essaient de nous exclure de cet ‘arc républicain’ ne mènent pas une politique républicaine », estime le député insoumis de l’Essonne, Antoine Léaument.

Sur le même sujet : Les nouveaux contre-révolutionnaires de l’arc républicain

L’analyse est reprise par le député LFI Ugo Bernalicis : « C’est juste un objectif de disqualification. C’est un argument d’autorité qu’on nous assène sans qu’il n’y ait aucun fond. On est accusés d’être tantôt antisémites, tantôt communautaristes. Cet exercice dure depuis 2017, dès que nous sommes entrés à l’Assemblée, balaye l’élu du Nord. La stratégie de la macronie ne correspond à aucune réalité électorale. Elle tente de décrédibiliser les 22 % obtenus par notre candidat à la présidentielle et n’a, en vérité, qu’un seul but : réhabiliter le RN. »

Au sein des ex-partenaires de la Nouvelle union populaire, écologique et sociale (Nupes), tous ne vont pas au sauvetage de LFI. Comme Yannick Jadot, nouveau sénateur écolo qui, devant la presse lors de l’hommage à Badinter, déclare qu’il « est dramatique que ce parti politique se soit mis dans de telles ambiguïtés parfois, qu’au fond, il soit considéré pour certains comme des parias dans de telles cérémonies d’hommage ». Mais les plus « unionistes » n’hésitent pas à contrer le récit politique imposé par le gouvernement et la majorité. Benjamin Lucas, député Génération.s, en fait partie : « Même quand nous sommes en désaccord avec les insoumis, ne versons pas dans un discours qui tendrait à valider l’idée que nous ne serions pas tous d’authentiques républicains. »

Il n’y a pas un signe égal entre le RN et LFI.S. Rousseau

Interrogée sur l’hommage national à Badinter sur BFM TV le 14 février, la députée écologiste Sandrine Rousseau assure  qu’il « n’y a pas un signe égal entre le RN et LFI. Le RN trouve ses racines dans un antisémitisme structurel, dans la collaboration, dans le déni du génocide des Juifs d’Europe. Il y a un député qui a ouvert une librairie négationniste, c’est-à-dire qui vantait les mérites du nazisme. LFI n’a jamais fait quelque chose de cet ordre. Dans le débat politique, nous ne devons pas mettre un signe égal, ce serait dangereux car cela banaliserait les idées d’extrême droite (…). Et par ailleurs, LFI n’est pas d’extrême gauche, c’est une gauche radicale. »

Remise en question

En interne, certains frondeurs, comme Clémentine Autain, Raquel Garrido, Alexis Corbière ou François Ruffin poussent depuis des mois pour que la formation du triple candidat à la présidentielle continue de dialoguer avec les partenaires de gauche. En coulisses, ils bataillent en même temps que certains ex-partenaires de la Nupes pour que le mouvement aplanisse un peu sa communication axée sur la conflictualité systématique et la recherche de frontalité. Certains pensent qu’il est désormais temps de se remettre en question. 

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« Il ne faut pas être naïf : c’est une stratégie d’inversion des valeurs morales par un gouvernement qui cultive des accointances informelles avec le RN. Les insoumis, ce sont des gens de gauche, ils sont républicains. Quand on sort des postures et qu’on discute sur le fond, on ne retrouve pas la caricature qu’on en fait, défend un membre des instances nationales du Parti socialiste (PS). Mais la stratégie du bruit et de la fureur ne fait pas du bien à la gauche. Cette recherche de frontalité permanente crée du rejet dans l’électorat et atteint un plafond quand il s’agit de chercher de l’adhésion de masse. »

Je ne suis pas sûr qu’il y ait besoin de réagir et contre-attaquer. Ce serait légitimer la macronie.U. Bernalicis

Le point de vue n’est pas partagé par le cœur de LFI. Il est donc hors de question de tourner le dos à la stratégie de la conflictualité et abandonner le programme de rupture que les troupes de Jean-Luc Mélenchon veulent à tout prix porter. « Je ne suis pas sûr qu’il y ait besoin de réagir et contre-attaquer. Ce serait légitimer la macronie et donner du poids à cette diabolisation. Ils utilisent cette stratégie car ça les empêche de parler du fond : ce sont eux qui ont porté la loi immigration avec les voix du RN. Ils veulent retourner le problème », avance Bernalicis. 

« La France insoumise a deux options. Elle peut construire une sorte de variante de gauche dans le monde libéral en pariant sur la récupération d’un espace de centre gauche après l’effritement du bloc bourgeois après Macron. Ou elle peut rester dans l’affrontement presque permanent parce qu’elle considère que la gauche attend une option de rupture avec le bloc bourgeois », tente d’analyser Stefano Palombarini, économiste et membre du comité scientifique de l’institut La Boétie.

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Les insoumis prédisent depuis longtemps l’effondrement de ce bloc central représenté par Emmanuel Macron. La banalisation que les insoumis subiraient validerait leur analyse : la macronie est en voie d’extrême droitisation et ils seraient les seuls à représenter une alternative en 2027. Pour Antoine Léaument, « leur stratégie valide tout ce qu’on dit. C’est même une erreur stratégique pour eux. Les gens voient que le pouvoir macroniste s’éloigne des valeurs républicaines. Si on les écoute à la télé, nous sommes les dangers. Beaucoup de gens nous disent et nous diront : ‘Heureusement qu’il y a les insoumis pour défendre encore les valeurs républicaines’. Cela va se retourner contre eux. »

Face à l’arc réactionnaire, il faut construire une union populaire qui reflète bien plus l’âme de ce pays.D. Obono

Selon eux, le moment politique est même idéalpour remettre en avant leur ligne : l’union populaire, une option qu’ils seraient les seuls capables de représenter. « Nous sommes désignés comme des ennemis de la République parce qu’on représente l’alternative. Il faut leur répondre en renversant la charge, en pointant l’extrême droitisation de ce gouvernement. Face à l’arc réactionnaire, il faut construire une union populaire qui reflète bien plus l’âme de ce pays et qui mobilise bien plus que ce qu’ils représentent », expose la députée de Paris Danièle Obono. En clair, bloc contre bloc. Et ce, coûte que coûte.

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