ARTICLE : « Le Livre de l’amour infini », de Maxime Rovère : la chronique « philosophie » de Roger-Pol Droit
Roger-Pol Droit. Le Monde 24 02 24
Le philosophe, essayiste, auteur jeunesse, fait un roman de la vie du sage antique Apollonios de Tyane. Mais l’objectif est-il d’instruire ou de distraire ?
« Le Livre de l’amour infini. Vie d’Apollonios, homme et dieu », de Maxime Rovère, Flammarion.
VOYAGE ROMANESQUE ENTRE HOMMES ET DIEUX
Quel périple ! Ce gros roman promène ses lecteurs de Babylone jusqu’en Inde, de Rome en Egypte, puis en Nubie, aux sources du Nil. Au début de notre ère, en un temps où la sagesse se fait cosmopolite, Apollonios de Tyane (v. 15-v. 97) converse avec les Parthes, les Chaldéens et les Mèdes, découvre les paradoxes du bouddhisme auprès d’une nonne, séjourne dans un monastère hindou, converse avec les sages nus de l’Ethiopie. Végétarien, refusant les sacrifices sanglants, ce disciple de Pythagore apprend à écouter les silences plutôt que les paroles. De lieu en lieu, d’initiation en initiation, il entraîne Damis, son traducteur, devenu son ami et complice, dans un voyage spirituel autant que terrestre.
Avec cette fresque, le philosophe Maxime Rovère surprend. Il parvient à reconstituer les détails les plus concrets des voyages antiques tout en faisant découvrir, de façon captivante, des doctrines méconnues ou ésotériques. Ce n’est pas un mince défi de faire entrevoir aux contemporains des mondes mentaux si anciens, souvent si éloignés du nôtre. Mission accomplie : en compagnie d’Apollonios et de Damis, on voyage de temples en monastères, de cours impériales en abris de fortune, de dialogues en aphorismes. En felouque, à pied, à dos de chameau, de Rome à l’Inde, d’Ephèse à l’Afrique, on éprouve charnellement, au fil des pages, l’extraordinaire effervescence spirituelle de ces débuts de l’Empire romain.
Il est vrai que Maxime Rovère, écrivain à facettes, est amateur de contrastes. Normalien et auteur de littérature pour la jeunesse, expert de Spinoza aussi bien qu’essayiste se demandant Que faire des cons ? (Flammarion, 2019), traducteur de l’Ethique, de Spinoza, et de Virginia Woolf, ce professeur multitâche se retrouve cette fois fort loin, apparemment, de l’Amsterdam du XVIIe siècle et du Clan Spinoza (Flammarion, 2017). Le résultat, du point de vue littéraire, est convaincant. Fourmillant de détails concrets et de personnages travaillés, le récit fonctionne.
La perplexité s’installe
Mais dans quel but ? Avec quelle intention ? C’est là que la perplexité s’installe. Si l’agrément et la pédagogie sont au rendez-vous, la signification proprement philosophique et spirituelle de ce long voyage demeure floue. S’agit-il de guider nos contemporains, ou de leur faire visiter un musée ? L’objectif est-il d’instruire, de distraire ou de délivrer ? Il est malaisé de le discerner, d’autant plus que la manière dont Maxime Rovère utilise les matériaux antiques pour sa reconstitution est pour le moins discutable.
Apollonios de Tyane, mage et mystique, semble avoir réellement existé. Mais il n’est connu, principalement, que par un volumineux récit que Philostrate (IIe-IIIe siècle) a consacré à sa vie, à ses pérégrinations et à ses miracles. Ce texte, rédigé bien après la mort d’Apollonios, est largement fabuleux. Philostrate prétend avoir travaillé d’après les notes prises par un certain Damis, que bien des experts considèrent comme un personnage purement fictif. Maxime Rovère fait de Damis un protagoniste central de son récit, et semble convaincu qu’il a bel et bien existé. Surtout, il gomme bien des aspects surnaturels du texte antique. La nouvelle sagesse hésite finalement entre développement personnel et salut sans chapelle.
Tout romancier est libre et souverain, cela va de soi. Mais quand la fiction est supposée avoir également un substrat philosophique, voire une efficacité spirituelle, moins d’ambiguïté serait souhaitable.