
Emmanuel Macron toujours en butte au poids de la bureaucratie
Maintes fois annoncée – tout particulièrement en 2017 et 2022 – par le chef de l’Etat, la réforme de l’administration peine à voir le jour. Il avait promis un État « agile ». Une réforme des institutions était également promise. Celle de la décentralisation également; Ou encore de la fonction publique.
ARTICLE : Comment contrer l’inflation bureaucratique française
Par Ghislaine Ottenheimer le 04.03.2024 CHALLENGES
Rocard, Sarkozy, Hollande… Tous ont essayé de juguler l’appareil bureaucratique, en vain. Il faut s’attaquer à la racine du mal : réorganiser l’Etat et diminuer le nombre de cadres administratifs.
Le sentiment d’être étouffé par un carcan administratif absurde ne date pas d’hier. Balzac, Flaubert, Maupassant, Courteline se sont allègrement moqués des « ronds de cuir ». Mais c’est dans les années 1930 qu’ont commencé à fleurir, aux Etats-Unis, des études sérieuses sur les dysfonctionnements de la bureaucratie. A l’origine, ce type d’organisation, inventé pour remplacer des systèmes népotistes où l’autorité provenait d’un ordre social ancien ou de croyances sacrées, était paré de toutes les vertus car il était censé être efficace, impartial, organisé, hiérarchisé.
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Très vite, le formalisme destiné à sécuriser l’action publique a été perçu comme un frein, en raison des lourdeurs, du manque de flexibilité, de l’anonymat. La complication des procédures, l’inadaptation des services publics aux besoins qu’ils devraient satisfaire, ont engendré une frustration croissante des administrés.
Une France d’essence structuraliste
Cette dérive s’est avérée d’autant plus problématique que, comme l’a dénoncé le sociologue Michel Crozier dans les années 1960, les bureaucrates ont tendance à renforcer leur propre pouvoir en multipliant ou instrumentalisant les règles. Jusqu’à nos jours. En 2010, Nathalie Kosciusko-Morizet, ministre du Développement durable, racontait en « off » comment les innombrables énarques ou X-Mines défilaient dans son cabinet pour proposer de nouvelles normes, de nouveaux dispositifs, tous plus vertueux les uns que les autres, seul moyen pour eux d’exister. De se sentir utiles.
Avec le développement de l’Etat providence et la montée en puissance des politiques publiques, l’appareil bureaucratique n’a cessé de prospérer sans jamais refluer. En dépit des innombrables initiatives pour juguler son poids grandissant. « Rationalisation des choix budgétaires » sous Jacques Chaban-Delmas, « Renouveau du service public » sous Michel Rocard, « Révision générale des politiques publiques » sous Nicolas Sarkozy, « Choc de simplification » sous François Hollande…
Tous les pays sont sujets à la problématique de l’inflation bureaucratique. Les organisations privées aussi. Mais la France a ceci de particulier : elle est d’essence structuraliste, là où les pays anglo-saxons sont fonctionnalistes et jurisprudentiels. Chez nous, les strates s’accumulent. Sans jamais disparaître.
Les parrains du système
Sous l’égide d’une haute fonction publique puissante, homogène et corporatiste. Pour désengorger l’Etat, il ne suffira pas de sabrer dans les normes ou de supprimer des comités Théodule. Il faut s’attaquer à la racine du mal : réorganiser l’Etat et diminuer le nombre de cadres administratifs, avant même de réduire le nombre d’agents. Car ce sont eux qui favorisent la complexification du système. Et en sont les garants.
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Une telle démarche n’est pas aisée. Thierry Mandon, secrétaire d’Etat à la Réforme de l’Etat et à la Simplification dans le gouvernement Valls, avait reçu une consigne du président Hollande : « Réformez comme vous le jugez nécessaire, mais ne réduisez pas le nombre de fonctionnaires. »
Emmanuel Macron a commencé à s’attaquer timidement aux rigidités de ce qu’on appelle encore l’énarchie, en réformant l’ENA, à la marge, en faisant voler en éclats certains corps, mais il s’est heurté aux parrains du système, l’inspection des Finances, le Conseil d’Etat ou la Cour des comptes. Cette réforme est d’autant plus souhaitable que les finances de l’Etat sont à sec.