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JUPITER ET LES DIEUX GRECS : LA HAUTEUR DES OLYMPIENS

ARTICLE : « La Vraie Vie des dieux grecs » : Romain Brethes rend de la hauteur aux Olympiens

Le spécialiste de la culture antique Romain Brethes tire le portrait de dieux grecs en gardant l’anthropomorphisme à distance. 

Par Nicolas Weill LE MONDE

« La Vraie Vie des dieux grecs. Quels secrets cachent encore les Olympiens ? », de Romain Brethes, Cerf, 242 p., 20 €, numérique 15 €.

L’égyptologue allemand Jan Assmann, récemment disparu, estimait que, en dépit du modèle de tolérance que le polythéisme pouvait représenter face à l’exclusivisme et à la « violence » du monothéisme biblique, le panthéon du paganisme antique ne reviendrait jamais plus. Pourtant, dans sa version esthétique au moins, il n’a cessé ni ne cesse de hanter notre présent, et même la culture populaire, comme en a témoigné la vogue des péplums et comme le rappellent les multiples expressions que dieux et héros grecs ont incrustées dans notre langue (« la cuisse de Jupiter », « le talon d’Achille », etc.).

Une dizaine d’immortels

Cette persistance, avertit le spécialiste de la culture antique Romain Brethes dans sa plaisante et utile Vraie Vie des dieux grecs, continue d’entretenir entre nous et ces divinités une sorte de familiarité qui risque de nous masquer la complexité de leur nature, née des mythes et des épopées d’Hésiode et d’Homère, de la tragédie d’Eschyle ou d’Euripide comme de la comédie d’Aristophane, et non d’une théologie en bonne et due forme.

A l’instar d’Assmann, Romain Brethes inscrit sa démarche dans une tendance des études antiques qui refuse de se cantonner à l’exhumation des ruines et des textes d’une époque où le culte de ces dieux était vivant, mais prend en compte la trace qu’ils ont laissée dans la mémoire. Certes, on se prend à se demander ce que deviendra cette trace quand les dernières générations confrontées aux humanités classiques dans le secondaire ou à l’université auront quitté la place, et la confiance de l’auteur dans cette étonnante survie paraît parfois bien optimiste.

Mais, au-delà de la question de l’actualité ou non de la dizaine d’immortels dont il tire ici le portrait avec brio et drôlerie, son livre est une réussite, dans la mesure où il parvient à combiner la pédagogie qui faisait le charme des Contes et récits tirés de l’Iliade et de l’Odyssée (1936), où tant d’adolescents d’autrefois ont puisé leur savoir antique, avec les approches d’une école française et italienne du monde hellénique inspirée par le structuralisme, l’ethnologie ou la réflexion politique, illustrée notamment par Jean-Pierre Vernant, Marcel Detienne, Nicole Loraux, Giulia Sissa ou Paulin Ismard.

Lustre et profondeur

Cet ancrage scientifique évite le style complaisant ainsi que les rapprochements brutaux avec le présent qui caractérisent trop souvent la vulgarisation du passé grec ou latin. Ainsi Romain Brethes redonne-t-il du lustre et de la profondeur à des divinités dont la désacralisation avait ramené le mont Olympe à la dimension d’une motte de terre de notre jardin et accentué les anthropomorphismes.

Héra, note-t-il par exemple, n’est pas l’épouse bafouée de Zeus ni la « desperate housewife » à laquelle on la réduit généralement. « Elle » est une puissance pas forcément sexuée, dont la beauté et la séduction pouvaient rivaliser avec celle d’Aphrodite. De même Apollon ne se cantonne-t-il pas à incarner le goût pour la raison, la lumière et l’ordre face à un Dionysos débridé, comme le dépeignait Nietzsche, mais recèle lui aussi sa part d’ombre, voire des traits criminels, et même sadiques. Zeus a beau être le garant de la justice, il manie la fourberie et la dissimulation à l’envi.

Dans l’Iliade, conclut Brethes, un dieu se reconnaît à l’empreinte plus profonde que ses pas laissent sur le sol, mais aussi à la rapidité de sa disparition. Comme si cette essence contradictoire signalait aux humains que, malgré leur proximité, un dieu reste un dieu, c’est-à-dire une énigme.

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