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LE BESOIN D’UNE PHILOSOPHIE QUI SOIT UN SOIN

ÉMISSION : La philosophie est-elle un « pharmakon » ?

Lundi 25 mars 2024 FRANCE CULTURE

Deux grandes sagesses antiques, l’épicurisme et le stoïcisme, ont affirmé l’idée d’une « bonne vie » à laquelle contribuerait la pratique de la philosophie. Qu’en est-il réellement ? Entre poison et remède, la philosophie ne serait-elle pas un « pharmakon » ?

Avec

  • Julie Giovacchini Ingénieure de recherche en analyse de sources et philosophie ancienne au CNRS (centre Jean Pépin)
  • Vincent Delecroix Philosophe et romancier
  • Frédérique Ildefonse Directrice de recherche au CNRS, rattachée au laboratoire d’anthropologie sociale

« Avec Philosophie » s’interroge cette semaine sur le lien entre philosophie et médecine. Dans ce premier épisode, Géraldine Muhlmann et ses invités s’intéressent à la philosophie comme pharmakon.

Des philosophies antiques aux antipodes du développement personnel

On voit fleurir des discours issus du développement personnel qui reprennent des notions antiques pour légitimer leurs démarches. Or, il s’agit d’une déformation des thèses antiques. Pour Julie Giovacchini, “le problème du positive thinking, c’est justement la positivité, c’est-à-dire nier que nous sommes profondément malades”. Or, “la philosophie ancienne, en particulier l’épicurisme et dans une moindre mesure le stoïcisme, commence par un diagnostic de la pauvreté, la misère de la situation humaine : c’est pour cela qu’il y a besoin d’un remède, qu’il y a besoin d’une philosophie qui soit un soin ou une thérapie”.

Pour Frédérique Ildefonse, le développement personnel qui se dit héritier de la philosophie antique occulte le fait qu’il ne s’agissait pas d’un rapport à soi-même comme on l’entend aujourd’hui : “ce n’est pas du personnel, si c’est du singulier, ce n’est pas du moi, ce n’est pas exactement du sujet”. Par exemple, Platon ne parle pas d’un rapport à soi, mais d’un rapport à “notre part immortelle” : “cette part divine est en nous comme un hôte dont nous devons prendre soin”.

Du pharmakon au tetrapharmakos : du négatif au positif ?

Platon utilise la notion de pharmakon dans Phèdre, à propos du mythe de Theuth. Comme l’explique Frédérique Ildefonse, “l’enjeu dans ce texte est celui de l’écriture : est-ce qu’elle est bonne ou est-ce qu’elle n’est pas bonne pour le savoir ?”. “Theuth arrive et présente l’écriture comme l’invention d’un remède à l’oubli, c’est-à-dire que l’écriture semble un remède pour l’oubli, mais en fait ce qui est rétorqué, c’est qu’au contraire, elle va empêcher la parole vivante”. Ainsi*, “elle va écarter la réflexion vivante de la philosophie”.

Cette approche plutôt négative du concept de pharmakon doit être complétée par la théorie du “tetrapharmakos” des épicuriens. Julie Giovacchini nous éclaire sur ce sujet : “c’est un remède fait de quatre ingrédients toi et qui a une particularité, c’est un emplâtre suppuratif, c’est-à-dire que c’est quelque chose qu’on pose sur des plaies infectées pour faire sortir le pus”. Ce remède “n’est pas un poison au sens où ça peut vous rendre malade, où ça peut être dangereux, mais c’est quelque chose de difficile à supporter et de désagréable. L’idée, c’est qu’il faut vraiment se débarrasser de quelque chose qui infecte : c’est un remède violent”. Ainsi, “c’est uniment positif, c’est un remède et non un poison”.

Les enjeux contemporains du pharmakon

Si la philosophie serait un remède, mais un remède contre quoi ? Avec Freud, on peut se sentir désolés par la perte de la religion. Vincent Delecroix indique que pour le père de la psychanalyse “ les consolations religieuses vont disparaître”. Or, “la religion, elle nous a servi à offrir une compensation à la répression des pulsions que nécessitent la vie sociale et la civilisation : si on ôte cette compensation, qu’est-ce qui va se passer ?”. Il insiste sur la dimension collective de la consolation religieuse : “il y a assurément dans la religion pour Freud, c’est pour ça qu’il parle de névrose obsessionnelle, quelque chose comme un blocage rituel de la civilisation”.

La philosophie contemporaine s’est d’ailleurs emparée de la notion de pharmakon, comprise comme concept ambivalent, comme compris par Derrida. Vincent Delecroix cite notamment les travaux de Roberto Esposito. Dans son œuvre, “il y a des développements à comprendre sur la manière dont on utilise le poison comme remède, c’est-à-dire qu’on injecte la maladie, on injecte pour produire des anticorps”. Cette réflexion philosophico-politique permet de souligner le fait que les deux faces du pharmakon fonctionnent ensemble : « on ne produit la santé ou l’immunité qu’en injectant du poison”.

Pour en parler

Vincent Delecroix, directeur d’études à l’École pratique des hautes études (EPHE), travaille sur la philosophie de la religion, également romancier. Il est l’auteur de :

  • Consolation philosophique, Éditions Payot & Rivages, 2020
  • Apprendre à perdre, Rivages, 2019
  • Non ! de l’esprit de révolte, Autrement, 2018
  • Ascension, Gallimard, 2017
  • Chanter : reprendre la parole, Flammarion, 2012
  • Singulière philosophie : essai sur Kierkegaard, Le félin, 2006
  • Ce qui est perdu, Gallimard, 2006

Frédérique Ildefonse, directrice de recherche au CNRS, rattachée au laboratoire d’anthropologie sociale. Parmi ses publications, on trouve :

  • Le multiple dans l’âme. Sur l’intériorité comme problème, Vrin, 2022
  • Il y a des dieux, PUF, 2012

Julie Giovacchini, ingénieure de recherche au CNRS au Centre Jean Pépin, spécialiste de l’épicurisme. Elle a notamment publié :

  • L’Empirisme d’Épicure, 2012, Édition Classiques Garnier, Collection : Les Anciens et les Modernes – Études de philosophie n°11.

Références sonores

  • Extrait de la série La meilleure version de moi-même, Saison 1, épisode 5, de Blanche Gardin, Béatrice Fournera, Noé Debré.
  • Lecture par Riyad Cairat d’un extrait de Platon, Timée, 90a-c, Œuvres complètes, Tome II, traduction Joseph Moreau et Léon Robin, 1943.
  • Lecture par Anna Pheulpin d’un extrait de Derrida, La Pharmacie de Platon, Tel Quel, 1968, pages 295-296.
  • Chanson en fin d’émission : Juste une illusion de Jean-Louis Aubert, 1987.
  • Titre du générique : Sabali d’Amadou et Mariam.

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