
«Avec les smartphones, la conversation est ébranlée pour la première fois dans l’histoire de l’humanité»
TITRE LIBÉRATION par Adrien Naselli 17 janvier 2024 QUI POURSUIT :
Le professeur de sociologie à l’université de Strasbourg décrit la «rupture anthropologique» que le smartphone a créée dans nos vies.
Chercheur prolifique, David Le Breton travaille sur le corps. Dans de nombreux ouvrages : Des visages. Une anthropologie (Métailié, 2022), Disparaître de soi. Une tentation contemporaine (Métailié, 2015), il s’attèle à révéler les fondements de notre humanité, que le numérique viendrait ébranler. Fasciné par l’installation éclair du smartphone et des réseaux sociaux dans nos existences, Le Breton alerte sur les dangers qu’ils constituent pour notre santé mentale et physique, ainsi que pour le débat démocratique. Il fera bientôt paraître un livre sur «la fin de la conversation».
Comment qualifier la place qu’a prise le smartphone dans nos vies ?
Il s’agit d’une colonisation totale de la vie quotidienne. Le smartphone a créé une rupture anthropologique dans le rapport à l’autre et à l’espace. Il suffit de regarder le trottoir de n’importe quelle ville du monde pour voir que les individus avancent tirés par leurs smartphones, se cognant les uns contre les autres. Prosternés devant leur écran, les visages disparaissent. Les enfants se retrouvent négligés par des parents happés par leur portable. …
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« Nos smartphones ont-ils tué la conversation ? »
TITRAIT ÉGALEMENT LIBÉRATION Adrien Naselli publié le 17 janvier 2024 QUI POURSUIVAIT :
En vingt ans, les portables se sont imposés comme des extensions de nos cerveaux et la prolifération des réseaux sociaux encourage les prises de position définitives au point de faire du débat une pratique à haut risque. Depuis le début de la guerre Hamas-Israël, des titulaires de comptes en ligne influents appellent à lever les yeux des écrans.
Sur les Champs-Elysées, le 31 décembre, un océan d’écrans filme le passage à 2024 et pas grand-monde ne cause à son voisin. «Des zombies», commentent des internautes tout en rendant la photo virale. En une vingtaine d’années, les smartphones sont devenus des extensions de nos corps et de nos esprits. Et la propagation des réseaux sociaux a conduit à une polarisation des positions. La conjugaison de ces deux phénomènes produit une rupture encore impensée dans l’histoire de l’humanité pour l’anthropologue David Le Breton, qui voit dans ces outils de communication «la fin de la conversation» – conversation au sens d’«attention à l’autre, de disponibilité à sa parole, à son visage».
Nos discussions sont désormais interrompues «par des interlocuteurs qui ont gardé leur téléphone en main et le consultent sans arrêt, ou le tirent de leur poche à la moindre notification. Cela revient à mettre sur pause l’existence de ceux qui nous entourent», observe-t-il. Au point que certains restaurants font des ristournes à ceux qui acceptent de mettre leur téléphone dans une boîte le temps d’un repas.
Cet objet que possèdent neuf Français sur dix aurait-il enterré un certain art de la conversation à la française ? «Le débat entre deux personnes revêt les habits du débat numérique…
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ARTICLE – David Le Breton, sociologue : « Nous sommes de moins en moins ensemble, mais de plus en plus côte à côte, les yeux rivés sur nos écrans, sans plus nous regarder »
David Le Breton Sociologue. Publié le 07 avril 2024 LE MONDE
Le mode de connexion à l’œuvre dans nos sociétés, où les visages se dérobent et où les individus se cachent derrière des identités de carnaval, signe la disparition de la chose publique, déplore le professeur de sociologie dans une tribune au « Monde ».
Le visage est le centre de gravité de toute conversation. Le face-à-face est d’abord un « visage à visage » traduisant un principe de considération mutuelle qui implique la réciprocité d’une attention, à moins d’incommoder celui qui ne reçoit rien en retour. On supporte mal celui qui ne nous regarde pas en face en s’adressant à nous. Les individus en présence ne cessent d’orienter leurs propos et leurs mouvements sur ce qu’ils perçoivent des mimiques, des gestes, de la parole et de la voix, du regard de leurs interlocuteurs.
Le visage incarne la morale de l’interaction, sa nudité expose, son expressivité dissimule parfois mal les accrocs ou la satisfaction mutuelle. Il n’est pas une partie du corps comme les autres, il s’en détache par sa position, sa valeur, son éminence dans la communication et, surtout, le sentiment d’identité qui s’attache à lui.
Pour fonder le lien social, chacun doit être en position de répondre de ses traits et d’être reconnu de son entourage. Le visage rend possible le lien social à travers la responsabilité dont il dote l’individu dans sa relation au monde. Pourtant, son absence croissante, même dans l’élémentaire du quotidien, pose question.
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Aujourd’hui, dans maintes interactions ou sur les trottoirs des villes, les visages deviennent rares, le plus souvent absorbés par l’écran du smartphone. L’individu est saisi dans une sorte d’hypnose sans fin, aveugle à son environnement, indifférent à ce qui se passe à son entour. S’il était discourtois, il y a quelques années, de parler à quelqu’un sans le regarder ou avec une attention portée sur autre chose, le fait est aujourd’hui entré dans la banalité des interactions.