
ARTICLE – Merci qui pour la pax Europaea ?
Par André Comte-Sponville 16.05.2024 CHALLENGES
EDITORIAL – L’Union Européenne est-elle la cause ou la conséquence de la paix en Europe ? Une vaste question qui revient régulièrement au moment des scrutins européens. Pour notre éditorialiste André Comte Sponville, l’Europe est d’abord un grand marché dont les institutions démocratiques avaient besoin de gérer les conflits par les négociations ou le droit.
Les innombrables guerres européennes, n’en retenons que trois : celle de 1870, entre la France et l’Allemagne (250.000 morts), puis la Première Guerre mondiale (9 millions de morts), puis, après seulement vingt-et-une années de paix, la Seconde (60 millions de morts, dont plus de la moitié en Europe, Russie comprise). A quoi succédèrent, comme miraculeusement, soixante-dix-neuf années de paix, du moins en Europe occidentale, au point que toute guerre, entre nos pays, finit par nous sembler inconcevable.
Nous avions tort ? Non pas, s’agissant de l’Union européenne. Chacun sait bien qu’une guerre ne peut naître qu’à l’extérieur de ses frontières, comme on l’a vu avec les guerres en ex-Yougoslavie, à la fin du xxe siècle, comme on le voit aujourd’hui, hélas, depuis l’agression russe en Ukraine. Cette Pax Europaea est la plus longue période de paix que nos pays aient jamais connue depuis la Pax Romana (quand la plupart de ces pays n’existaient pas encore), laquelle dura quelque deux siècles, au tout début de l’ère chrétienne, mais fut imposée par la force (c’était moins une paix, dirait Spinoza, qu’une servitude) et d’ailleurs toujours accompagnée de guerres frontalières, aux marges de l’Empire…
L’Union Européenne, la cause de la paix en Europe ?
Dans cette paix si précieuse, si durable et si rare, quelle est la part qui revient aux institutions européennes, depuis la CECA (la Communauté européenne du charbon et de l’acier), en 1952, jusqu’à l’Europe des 27 aujourd’hui ? C’est difficile à mesurer exactement, mais nul doute qu’elle est considérable. Dans son fameux discours du 9 mai 1950, qui annonçait la création de la CECA (et dont nous célébrons l’anniversaire chaque année, par la Journée de l’Europe), Robert Schuman, alors ministre français des Affaires étrangères, déclarait que cette mise en commun des productions de charbon et d’acier « manifestera que toute guerre entre la France et l’Allemagne devient non seulement impensable, mais matériellement impossible ». Nous y sommes, et personne, aujourd’hui, ne voudrait revenir en arrière.
Dans un article qu’il consacre à ce sujet, le conservateur britannique Daniel Hannan soutient que « l’Union européenne n’est pas tant la cause que la conséquence de la paix en Europe », la cause réelle étant bien plutôt « le libre-échange ». Et de citer Montesquieu : « L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. » C’est souvent vrai, mais comporte de tragiques exceptions (à commencer par la guerre de 14-18, qui fut comme le suicide de la très commerçante Europe).
Au demeurant, qui ne voit que l’Union européenne est aussi – et fut d’abord – un grand marché ? Encore fallait-il qu’elle se dote d’institutions démocratiques (puisqu’il est historiquement avéré, note Daniel Hannan, que « les démocraties sont moins susceptibles d’engager une guerre d’agression »), qui permettent de gérer les conflits autrement que par la force : par la négociation, par la solidarité, par le droit. C’est ce qui fut fait, et qui permit, entre des peuples qui s’étaient jusque-là tant haïs et combattus, soixante-dix-neuf années de paix et de relative prospérité. Nous sommes les héritiers de cette histoire-là, que tant de pays nous envient. Notre devoir est de la prolonger, sans oublier toutefois qu’il n’est pas de paix, à l’échelle internationale, sans moyens de se défendre.
Découvrez ci-dessous l’intégralité des articles de Challenges sur « les bienfaits de l’Europe ».
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