
ARTICLE – Faute de détenus, les prisons s’inventent une nouvelle vie aux Pays-Bas
Augustin Lassaussois — Édité par Louis Pillot – 12 juin 2024 SLATE
Dans le pays, les prisons ferment les unes après les autres. Les bâtiments, eux, restent et bénéficient d’une seconde vie.




À Haarlem (Pays-Bas)
Le Dôme surplombe la ville d’Haarlem, en banlieue ouest d’Amsterdam. Le toit métallique de cette ancienne prison se fond dans un ciel couleur gris cendre. Un pourtour de briques ocre enrobe le bâtiment, dont les fenêtres sont toujours couvertes par des grilles. Ouverte de 1901 à 2016, la prison d’Haarlem a été réhabilitée en 2022 en un complexe de 1.000 mètres carrés, baptisé «le Dôme» (De Koepel en néerlandais), mêlant des bureaux, une université, un cinéma ou encore un café. Une tendance loin d’être nouvelle dans le pays.
Depuis plusieurs années, les prisons néerlandaises se vident, faute de détenus. Alors qu’ils étaient 20.000 en 2004, ils ne sont plus que 9.415 aujourd’hui. Le phénomène s’explique par plusieurs raisons. Tout d’abord, aux Pays-Bas, les peines de prison sont plus courtes: en moyenne 5,1 mois de détention, contre 11,1 en France. Comme les prisonniers restent moins longtemps, les va-et-vient sont fréquents.
Ensuite, les juges privilégient la réinsertion à l’incarcération. Les peines alternatives à la prison, comme les travaux d’intérêt général ou les amendes, sont plus nombreuses et permettent ainsi de désengorger les pénitenciers. Par ailleurs, la surveillance par bracelet électronique est devenue monnaie courante dans le royaume.
Enfin, une baisse de la criminalité est observée dans l’ensemble du pays, même si celle-ci concerne avant tout la petite et moyenne délinquance. Résultat, les Pays-Bas ont fermé vingt-trois prisons entre 2015 et 2020. Les bâtiments vides, sans détenus ni utilité, bénéficient donc la plupart du temps d’une seconde vie.
«Allier culture, éducation et affaires»
«La reconversion de la prison a pris beaucoup de temps», confie Mike Rijkers, initiateur de la réhabilitation du Dôme, depuis son bureau situé au dernier étage du vaste bâtiment. Comme d’autres pénitenciers après leur fermeture, le Dôme a d’abord servi de centre d’accueil pour des réfugiés syriens.
De 2016 à 2020, d’âpres négociations entre le gouvernement néerlandais et la municipalité d’Haarlem ont laissé la prison complètement vide. «Au début, l’idée était d’en faire un casino ou un hôtel, mais les habitants d’Harleem voulaient créer un lieu d’échange, où tout le monde pouvait venir», poursuit-il. Après deux ans de travaux réalisés en partie par des anciens détenus ayant purgé leur peine, le Dôme a ouvert ses portes en janvier 2022.
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Les quatre escaliers kaki en colimaçon serpentent encore autour du bâtiment. Les numéros des cellules sont toujours ancrés sur les murs. Des lumières artificielles rouges et jaunes, parfois ambrées, illuminent l’ensemble de la coupole. «Les cellules… Enfin, pardon, les anciennes cellules, ont ici toutes sortes d’usages», rit nerveusement Mike Rijkers. Ces espaces cloîtrés de 7-8 mètres carrés ont été transformés en bureaux, toilettes, débarras, lieux de réunion et même en salles à manger.
Mais «le gros du travail» comme il le dit, «c’était l’acoustique»: «Comme tout était vide, il y avait un fort écho. Le moindre de nos mots résonnait dans toute la prison.» Aujourd’hui, ses paroles semblent compressées, voire absorbées par les parois du Dôme.
Au premier et deuxième étage de l’ancien pénitencier, Haarlem Campus, une université privée néerlandaise, a installé ses locaux. 210 étudiants venus du monde entier travaillent en alternance dans les cinquante-quatre entreprises éparpillées dans le Dôme. Georgia Spanou, responsable des ressources humaines de l’université, est épanouie dans cet environnement. Même si elle se sent «parfois un peu enfermée» à cause du «manque de fenêtres», la jeune femme voit le Dôme comme «un bâtiment inspirant» qui «promeut la créativité».
Derrière le Dôme, l’idée principale était «d’allier culture, éducation et affaires», détaille l’entrepreneur néerlandais. Au rez-de-chaussée, un café-restaurant accueille la centaine de travailleurs journaliers du complexe du matin au soir. Une salle remplie de bornes d’arcade des années 1990 le jouxte. Au sous-sol, un cinéma diffuse les derniers films à l’affiche.
Finir en prison
Classé au patrimoine national des Pays-Bas, le Dôme a été bâti selon le modèle du panoptique, conçu par le philosophe anglais Jeremy Bentham à la fin du XVIIIe siècle. Une telle architecture offre ainsi une vision à 360 degrés sur les cellules. Dans cette prison désormais réhabilitée, chacun peut voir comme être vu et ce, tout autour du bâtiment.
Pour Marisq, 19 ans, alternante en première année à Haarlem Campus, les premiers jours ont été particuliers: «Je trouvais cela bizarre que tout le monde puisse me voir, j’avais l’impression d’être au zoo.» Après une courte période d’adaptation, cette jeune Néerlandaise s’est habituée à étudier dans le Dôme. «Aujourd’hui, je ne fais plus attention. C’est même parfois mieux d’être observée, je me sens plus productive!»
Pur produit d’Haarlem, ancienne ville médiévale traversée par un court fleuve appelé la Spaarne, Mike Rijkers voyait, plus jeune, le Dôme d’un mauvais œil: «J’appelais cette partie le mauvais côté de la rivière. Mes parents menaçaient de m’y emmener si je n’étais pas sage.» Lui comme ses amis avaient la volonté d’améliorer l’image de ce quartier en le connectant avec le centre historique de la ville, plus riche.
Pari réussi. Désormais, «il faut être millionnaire pour s’offrir une maison à côté». Depuis son bureau dans l’open space au dernier étage du Dôme, Mike a vraiment fini à la prison d’Haarlem, mais pour la reconstruire, comme lui l’imaginait. «L’histoire est belle», conclut-il, les yeux rivés vers le Dôme.
Figée dans le temps
Tous les pénitenciers du royaume n’ont pas encore l’attrait de l’ancienne prison d’Haarlem. C’est le cas de celle d’Arnhem, dans l’est des Pays-Bas, dont la rénovationn’est pas finalisée. L’édifice est bordé par des murs de plusieurs mètres de hauteur, au bout desquels des fils de barbelés sont encore noués. Deux douves trônent à l’extérieur, comme si des gardes y travaillaient toujours. Autour, pas un bruit, seuls les corbeaux croassent.
Fermée définitivement en 2016, la prison d’Arnhem, a, elle aussi, servi de centre d’accueil pour des réfugiés syriens pendant deux ans. Des notices d’instruction écrites en arabe restent placardées sur les murs des cellules. À partir de 2018, plusieurs compagnies d’évènementiel s’y sont installées. La première prison à dôme du pays, construite en 1886, accueille encore de temps à autre des réceptions.
Fin 2019, le groupe hôtelier Q-Hospitality a repris le bâtiment. «À terme, notre but est d’en faire un hôtel. Mais cela nécessite beaucoup d’autorisations et de négociations avec les parties prenantes du projet», précise Marit Epskamp, responsable commerciale de l’entreprise, en montant l’escalier en pierre qui mène vers les cellules aux portes rouges.
Pour le moment, l’ancienne prison fait office d’escape game, une «source de financement»du futur hôtel. Certaines cellules remplies de casiers fermés, d’énigmes à résoudre et de puzzles à reconstituer sont aménagées à cet effet. Les joueurs doivent ainsi s’entraider pour s’en échapper.
Une fois l’hôtel achevé, «le jeu cessera d’exister», détaille Marit, dont les paroles résonnent dans l’ensemble du bâtiment tant l’écho y est fort. D’ici là, les travaux sont colossaux. À l’intérieur, il fait moins d’une dizaine de degrés. Quelques fenêtres creusées dans le dôme laissent transparaître les rayons du ciel opaque, seule source de lumière.
À l’extrémité nord de l’ancienne prison, le poste de surveillance n’a pas bougé. Les vitres teintées sont orientées vers les 200 cellules qui entourent le bâtiment. Elles aussi sont restées figées dans le temps. Un lit, un miroir, un robinet et une toilette comblent le vide. Marit le constate d’elle-même: «Peu importe ce que deviendra cette prison, son esprit sera toujours vivant.»Dehors, les corbeaux croassent encore.