
ARTICLE 1. – Sentiment d’abandon : 70 % des Français ne font plus confiance à la politique
Dans le nouveau baromètre sur la méfiance des Français, le Cevipof brosse le portrait d’une France méfiante, lasse et morose, qui ne croit plus en la démocratie et en la politique.
Par Nathan Tacchi Publié le 14/02/2024 LE POINT
« L’enseignement numéro un de cette enquête : outre un pessimisme et une défiance généralisée, les Français ont le sentiment que le système politique et social français est injuste et asymétrique », explique au Point Bruno Cautrès, politologue et chercheur au Cevipof, le Centre de recherches politiques de Sciences Po. D’après un nouveau baromètre annuel du Cevipof sur la confiance politique, réalisé avec l’institut de sondage OpinionWay et publié le 13 février, 70 % des Français ne font plus confiance à la politique. En outre, 68 % des Français estiment que l’actuel modèle démocratique ne fonctionne pas bien .
Ce sentiment de méfiance à l’encontre des politiques reste plus ou moins stable depuis la crise du Covid-19, à des niveaux cependant élevés. « Le système demande aux Français d’être de bons citoyens, ils ont le sentiment de l’être. On leur demande de bien travailler à l’école, ils ont le sentiment qu’ils l’ont fait. On leur demande d’être de bons contribuables, ils le sont très largement et, en échange, ils ont le sentiment que la promesse égalitaire n’est pas tenue », explique Bruno Cautrès. D’autant que 81 % des Français estiment que les responsables politiques ne se préoccupent pas de ce qu’ils pensent, nourrissant un sentiment d’abandon.


« Bien évidemment qu’il s’agit d’une perception subjective. Objectivement, des choses sont faites pour eux. Mais, voilà, la perception des Français n’est pas en adéquation. Attention, ils ne sont pas de mauvaise foi. Ils n’arrivent pas à voir leur vie radicalement évoluer », explique Bruno Cautrès. D’autant que leurs préoccupations sont source de mécontentement : 25 % des Français s’estiment insatisfaits de leur vie, tandis que moins d’un Français sur trois est satisfait de la vie qu’il mène.
68 % des Français pensent que les élus sont corrompus
Ces sentiments nourrissent un fort sentiment de méfiance à l’encontre des institutions et des acteurs politiques : 29 % des Français ont confiance en Emmanuel Macron, 29 % des Français font confiance à l’Assemblée nationale et 28 % font confiance au gouvernement. À noter que la cote de popularité de Gabriel Attal s’élève à 35 % d’après l’enquête. « Près de sept ans après l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, le pays ne perçoit pas les effets de la promesse essentielle du président : une société de l’émancipation et du désenclavement social », ajoute Bruno Cautrès.
De plus, les Français ont le sentiment que « la vie politique française est figée dans une sorte d’impasse. Beaucoup d’entre eux ont un sentiment d’incompréhension et de confusion, car on ne comprend plus très bien vers quel projet l’on nous mène ». Dans des proportions assez stables depuis 2020, 68 % des Français estiment que les élus sont plutôt corrompus.
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Plus généralement, quand il est demandé aux Français quel qualitatif caractérise leur état d’esprit du moment, ils sont 38 % à répondre la méfiance, 36 % la lassitude et 26 % la morosité. Les deux premiers qualificatifs sont respectivement en forte hausse : + 9 et + 6 points de pourcentage en un an.
La France, championne de la méfiance
Dans cette étude, le Cevipof et OpinionWay ont comparé le sentiment de défiance des Français à celui des Allemands, des Italiens et des Polonais. Sans trop de surprise, les Français sont, et de très loin, les plus méfiants face à la politique, et les plus critiques de l’action du Premier ministre. Ils sont également ceux qui éprouvent le plus de colère face aux actions du gouvernement.
« L’ensemble des acteurs du débat politique est perçu plus négativement en France que dans les autres pays. Peut-être parce que, en France, la promesse politique est beaucoup plus forte : liberté, égalité, fraternité. Et, aux yeux des Français, l’égalité est une valeur très importante. Or, le politique ne donne plus le sentiment de répondre à cette demande de justice sociale », énonce le chercheur du Cevipof.
En réaction à ce sentiment de méfiance globale, les Français se sont repliés autour du cercle familial et du voisinage. Sorte de symptôme d’une peur sociale, les Français sont de plus en plus nombreux à craindre un cambriolage. « D’autres indicateurs de l’enquête montrent effectivement que la confiance sociale, le fait de faire confiance aux autres, est plus faible en France que dans les autres pays [présents dans cette enquête, NDLR]. Cette confiance sociale vient irriguer ce sentiment de vulnérabilité et de fragilité. »
À lire aussi : Strauch-Bonart – Ce qui se cache derrière le sentiment d’insécuritéD’après la dernière enquête « Vécu et ressenti en matière de sécurité » du ministère de l’Intérieur, datant de décembre 2023, 18 % des Français se sentent en insécurité au sein de leur quartier ou de leur village.
Quel parti politique en profite ?
Face au sentiment de déclassement et d’abandon, les opinions politiques des Français sont restées stables depuis le début du premier quinquennat d’Emmanuel Macron. En 2024, 22 % des Français se disent de gauche, 15 % se déclarent du centre, 27 % de droite et 9 % d’extrême droite. À noter que 23 % des sondés ont refusé de répondre à cette question.
OpinionWay et le Cevipof ont également demandé aux sondés de se dire en accord, ou non, avec une série d’affirmations. En 2024, 61 % des sondés pensent que l’islam représente une menace pour la République, 61 % qu’il y a trop d’immigrés en France et 59 % que les chômeurs pourraient trouver un emploi s’ils le voulaient vraiment. Et, alors que le pays vient de rendre hommage à Robert Badinter , 48 % des Français estiment qu’il faut rétablir la peine de mort.

Mais à quel parti politique profite ce climat de défiance et de « droitisation » des valeurs ? Pour Bruno Cautrès, il faut rester prudent. « Pour le coup, le grand gagnant n’est clairement pas Emmanuel Macron qui, après près de sept ans d’exercice du pouvoir, a un taux de popularité plutôt moyen. Après, selon moi, pour le reste, il est encore trop tôt pour tirer des conclusions. L’élection présidentielle aura lieu dans trois ans. Le chemin reste encore long. »
ARTICLE 2. – L’effarante médiocrité de notre classe politique
Laurent Sagalovitsch – 12 juillet 2024 SLATE. [BLOG You Will Never Hate Alone]
Alors que nous vivons des temps extraordinaires, nos femmes et hommes politiques continuent à se comporter comme des boutiquiers défroqués.
Parfois, j’ai l’impression que nos hommes et femmes politiques entreprennent tout pour susciter la désaffection dont ils souffrent. Depuis dimanche soir, à de très rares exceptions près, aucun ne s’est montré à la hauteur de la situation. Comme frappés d’amnésie, ils se sont vautrés dans une sorte de populisme écoeurant où oubliant les circonstances extraordinaires de l’élection, ils ont rivalisé d’outrances pour s’approprier la paternité des votes.
Comme des gamins qui se disputent un pain au chocolat, ils ont tous revendiqué une victoire qui, au final, n’appartenait à personne. Dimanche soir en particulier, ce fut un festival d’imbécilités, de déclarations fallacieuses, de discours trompeurs où l’on feignait d’apparaître comme le grand vainqueur de l’élection. L’heure était à la gravité, ils ne débinèrent que des trivialités. Jamais je n’ai ressenti avec une telle force l’abîme qui sépare le citoyen de cette caste qui ne mérite pas mieux que le nom de politiciens, d’opportunistes sans foi ni loi.
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On attendait de la mesure, on eut le droit à des paroles de connivence, à des flamboyances en tout point contraires au message adressé par les Français. Il fallait être particulièrement obtus pour ne pas comprendre que le vœu le plus cher des électeurs était de les voir se rassembler autour d’un projet qui permettrait au pays de renouer avec la lumière de sa vie démocratique. Las, obnubilés par la conquête d’un pouvoir dont nul ne pouvait se prévaloir, comme des messies de pacotille, ils prétendirent être désignés en personne pour entamer le redressement de la nation.
La laideur était de sortie, l’hypocrisie de mise. Les uns n’avaient pas perdu, les autres avaient triomphé, et le peuple, abasourdi, les regardait s’agiter comme on contemple un spectacle de marionnettes dont des mains ivres tiendraient les ficelles. Alors que l’histoire les suppliait de se saisir du moment pour changer radicalement la manière de conduire les affaires du pays, eux, comme des boutiquiers défroqués, rejouaient la comédie des apparences, des confrontations stériles, des appareils politiques incapables d’aller au-delà de leurs considérations partisanes.
Ils furent honteux de nullité, crasseux d’opportunisme. Aux yeux de tous, ils mentaient comme seuls mentent les esprits quand ils s’arrangent de la réalité pour mieux favoriser leurs intérêts personnels. Le sort de la France ne les intéressait pas, non ce qui importait était de savoir qui avait la plus grosse. Et ça pérorait, et ça crânait, et ça vitupérait, et ça glapissait dans cette glose obscène où on se parait d’une légitimité que personne n’avait vraiment obtenu.
En ce dimanche, les Français s’étaient montrés d’une dignité exemplaire. Au lieu de s’en inspirer, notre personnel politiquepréféra se livrer à des empoignades qui prouvaient leur parfaite insignifiance, leur indécrottable médiocrité. Hormis Marine Tondelier, Raphaël Glucksmann et François Ruffin qui, chacun dans leur style, essayèrent de s’élever à hauteur des enjeux du moment, tous les autres firent montre d’une stupéfiante hypocrisie, d’un manque total de discernement.
Ils parlèrent aux Français comme on parle à des militants, le soir d’un meeting. Dans ce cajolement de l’opinion qui s’adresse à une minorité acquise à leur cause, ils manquèrent de parler à la France tout entière, à ce pays qui revenait de l’enfer. Il fallait prêcher l’unité, exalter le rassemblement des forces de progrès, exhiber le désir de travailler ensemble, renvoyer les égoïsmes individuels pour répondre à l’urgence de la situation. Ils firent l’exact contraire, le retour des pratiques d’antan, cette dialectique du vide où l’on est prêt à toutes les compromissions pour ne rien changer au train-train habituel.
POLITIQUELe retour de la social-démocratie va-t-il déstabiliser le Nouveau Front populaire?
Quelques jours ont passé mais rien n’a changé. Pire, la déréliction est partout. La droite se voit comme le sauveur de la patrie, le centre fait la toupie, la gauche joue au chevalier solitaire. On mime des indignations, on feint des écœurements, on fait mine que tout va bien dans le meilleur des mondes alors que de toutes parts, le bateau prend l’eau. Chacun se voit capitaine sans même réaliser que la boussole qui indique le nord est cassée. On attend de l’imagination, de l’audace, on n’a que des postures et des calculs d’arrière-boutique.
Notre classe politique est désespérante de bêtise. Elle n’entend rien aux demandes des Français. Son manque d’intelligence l’amène à se comporter comme si nous vivions des temps ordinaires. Ce n’est pas le cas. L’heure est à la mobilisation générale, à la nécessité de faire cause commune, à se comporter enfin comme des adultes. À tendre la main. À nouer des alliances. À la jouer collectif. Faute de quoi, nos hommes et femmes politiques perdront le peu de crédit qu’ils possèdent.
Une prise de conscience s’impose. L’heure tourne.
Si rien n’est entrepris pour briser ce cercle des vanités, le populisme recouvrira tout. Et avec lui, nos espoirs d’un monde meilleur.