
LE REFUS DE SERRER LA MAIN, SIGNE DU REFUS VIOLENT DU RESPECT ET DE LA POLITESSE
Lors du vote pour désigner le président de l’Assemblée nationale, certains députés de gauche ont refusé de serrer la main du benjamin de l’Assemblée nationale, le député RN Flavien Termet. Frédéric Rouvillois, auteur de « Politesse et politique », décrypte cette séquence.
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REFUSER DE SERRER LA MAIN D’UN DÉPUTÉ : SIGNE D’UNE « DÉMOCRATIE FOULÉE AU PIED » ?
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ARTICLE – Derrière le refus par la gauche radicale de serrer des mains, une stratégie de violence révolutionnaire
Frédéric Rouvillois ATLANTICO 20 07 24
Frédéric Rouvillois est Professeur de droit public à l’université de Paris. Il est à l’origine de la Fondation du Pont-Neuf. Dernier livre paru : Liquidation, Emmanuel Macron et le Saint-Simonisme, Cerf, sept. 2020.
Atlantico : Lors de l’élection du président de l’Assemblée nationale, le jeudi 18 juillet, de nombreux députés LFI et écologistes ont refusé de serrer la main de Flavien Termet (RN), le plus jeune député qui avait été missionné pour veiller au bon déroulé du scrutin. Le député insoumis Sébastien Delogu a même intimidé Flavien Termet en le défiant du regard. En quoi cette symbolique du refus du serrage de la main du député RN est très inquiétante sur la politesse et sur notre système démocratique ?
Frédéric Rouvillois : Cette séquence est très inquiétante pour l’idée que nous faisons nation ou que nous souhaitions une société cohérente. Cela suppose que chacune des composantes de la société soit digne de respect. La politesse repose sur le respect. Lorsque les députés LFI ont manifesté ou déclaré expressément que les représentants du RN ne sont pas respectables et n’ont pas droit à être considérés véritablement comme des êtres appartenant à la même société. Cette séquence est très inquiétante car cela renvoie dans le passé et cela laisse présager de l’avenir.
Cela renvoie à ce que j’ai appelé l’anti politesse révolutionnaire dans mes ouvrages. Il s’agit du refus du principe même de la politesse qui est justement de respecter tout le monde.
Cette pratique est née véritablement avec le durcissement de la Révolution française vers 1792 et 1793. Les grands ténors de la Révolution, Robespierre, Marat, Hébert, Danton, vont détruire les principes même de la politesse d’Ancien Régime et vont affecter un refus de cette politesse vis-à-vis de ceux qui ne sont pas de leur côté.
La séquence à l’Assemblée nationale et le choix de ne pas serrer la main au député RN est un refus de cette politesse. Une telle action s’enracine dans la longue histoire de la gauche radicale qui a toujours considéré la politesse comme quelque chose d’aristocrate, de bourgeois, d’inégalitaire et de réactionnaire. Telles sont les raisons pour lesquelles les députés LFI ont refusé le principe même de cette politesse et ont fait le choix de la refuser à leurs ennemis.

En regardant vers l’avenir, la situation est encore plus inquiétante. Au fond, à quoi sert la politesse ? Elle sert à maintenir un minimum d’harmonie au sein de la cité et à éviter que les conflits ne deviennent trop violents et ne conduisent à la guerre civile ou à l’explosion.
Quand on regarde ce qu’il s’est passé à l’Assemblée, cela donne l’impression que La France insoumise et tous ceux qui se contentent de refuser de serrer la main ou de ceux qui lancent un sourire narquois ont une stratégie en tête. Le député LFI marseillais Sébastien Delogu s’est approché du député RN avec un air menaçant comme s’il allait s’en prendre à lui ou le traîner par terre. Tout cela montre bien que les Insoumis acceptent par avance une hypothèse révolutionnaire et digne de la guerre civile.
Avec ce nouveau mandat politique qui va s’ouvrir et avec la nouvelle présidence de l’Assemblée après la réélection de Yaël Braun-Pivet, y a-t-il un espoir de retrouver une forme de politesse et de civilité politique permettant de revaloriser les travaux menés à l’Assemblée ? Cet espoir est-il vain avec le Nouveau Front Populaire ?
Il n’y a aucun espoir. Yaël Braun-Pivet, à la tête de l’Assemblée nationale, ne changera absolument rien à cette situation. La difficulté est l’enkystage de cette incivilité, de cette anti-politesse qui est liée à la radicalité croissante des Insoumis et à l’importance du groupe du Nouveau Front Populaire. Un sentiment domine aussi à gauche. Ils ont le sentiment que l’élection aurait été volée. Ils oublient de rappeler qu’ils ne sont pas les premiers en termes de voix à l’Assemblée.
Ce sentiment va souffler sur les braises. Il n’y a rien à espérer en termes d’apaisement et de retour à la courtoisie et à la civilité tant que la situation ne sera pas débloquée.

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Même si un Premier ministre issu de la gauche populaire était nommé, cela ne changerait rien au problème. Cela interroge sur le fait que cette crise soit spécifiquement française. A l’inverse, en Angleterre, la passation de pouvoir entre la majorité conservatrice et la nouvelle majorité travailliste s’est parfaitement déroulée.
Les difficultés en France sont liées à la présence à l’Assemblée nationale d’un noyau dur très radical, les députés LFI. Il n’y a donc aucune tradition de courtoisie et de civilité. Les députés LFI vont jouer la carte de l’anti politesse pour s’affirmer et pour conserver une visibilité et la dimension révolutionnaire qui est la leur.
Est-ce que les tractations et les projets pour bâtir une coalition pourraient-ils permettre de balayer ces dérives ou est-ce peine perdue ?
La coalition pourrait se construire entre les groupes relativement modérés de l’Assemblée nationale et qui ne pratiquent pas de manière systématique ce refus et cette anti politesse. Une coalition supposerait un éclatement. Une partie de la gauche modérée, socialiste devrait rejoindre le bloc central et Les Républicains pour éviter des motions de censure à répétition. Mais cela ne ferait qu’accentuer la fureur des Insoumis et accentuer leur tendance révolutionnaire.
Le groupe de LFI se situe dans une très vieille tradition d’hostilité à la politesse qui remonte à la Révolution française. Cette tradition est typique de la gauche radicale. Elle n’abandonnera pas cette tradition et d’autant moins si elle a le sentiment qu’elle a été trahie par ses alliés du centre gauche ou de la gauche modérée qui iraient créer une coalition avec d’autres forces politiques.
Les insoumis nous ont déjà habitués à cette radicalité. Depuis 2017, il y a eu de nombreuses séries de manifestations dans ce sens. Il y a eu des prises de paroles ou des textes de Jean-Luc Mélenchon très radicaux sur cette question. Cela donne l’impression qu’ils combinent Lénine et Robespierre. La situation risque plutôt de s’accentuer et de s’envenimer au cours des semaines ou des mois qui viennent.
La France est confrontée à sans cesse plus de violences, tant et si bien que d’aucuns n’hésitent plus à employer le mot décivilisation. Celle-ci est parfois dirigée contre nos représentants politiques, en témoigne l’inquiétant récit de l’ancien maire de Saint-Brévin. Comment expliquer la violence déborde ainsi de la sphère privée jusqu’à gagner la sphère politique ? De quoi est-elle le nom ?
À mon sens, la décivilisation – un mot très fort dont le président Macron s’est emparé il y a quelques mois- peut se situer à plusieurs niveaux et avoir des degrés d’intensité variable : les cas de figure que vous citez, et auxquels on pourrait ajouter une liste interminable, se situent au sommet de l’échelle : ils nous montrent ce que la société pourrait devenir si l’affaissement de l’autorité politique et la disparition de toute politesse arrivaient jusqu’à leur terme : auquel cas, nous nous retrouverions dans quelque chose qui ressemblerait à l’ « état de nature » imaginé par Thomas Hobbes, cet enfer où chacun a le sentiment d’avoir tous les droits, y compris, celui de prendre les biens et la vie de ses semblables et de comporter « comme un loup pour l’homme ». Cette barbarie immédiate a toujours existé, mais de façon marginale : le risque, c’est de la voir se développer et pourquoi pas, à terme, se généraliser, comme conséquence de la désaffiliation au groupe social. Dieu merci, nous n’y sommes pas encore : et les sondages successifs qui paraissent sur la question montrent que les Français dans leur immense majorité ont conscience de l’importance de la politesse : du fait que le savoir-vivre est une condition essentielle du « vivre ensemble », vivre ensemble sans s’injurier, puis se frapper, puis s’égorger, comme dans les cas cités plus haut. La dernière question que vous posiez était de savoir « de quoi cette violence est le nom » : la réponse, c’est qu’elle sera le nom de notre destin si nous ne réagissons pas vigoureusement.
Pour l’essentiel, les Français disent rejeter la violence à chaque sondage sur la question. Dans la pratique, pourtant, cela ne correspond pas aux votes qu’ils privilégient quand ils sont appelés à s’exprimer dans les urnes. Faut-il penser que les Français sont devenus hypocrites à ce sujet ou au contraire (si tant est que ces deux propositions soient incompatibles) que les notions non violentes de politesse, par exemple, aient été ringardisées politiquement ?
Je pense qu’il s’agit moins d’une hypocrisie, de la part des Français et surtout, des électeurs qui vont voter pour des partis qui par ailleurs désignent la politesse comme un archaïsme à abattre, que d’un manque de prise de conscience : ces gens-là ne se rendent pas forcément compte que derrière les atteintes un peu puériles à la courtoisie que se permettent certains élus LFI, par exemple, il peut, à terme, y avoir un mouvement plus profond, et nettement plus dangereux. Ils oublient que sous la Révolution française, durant la révolution d’Octobre 1917 et plus dramatiquement encore au cours de la révolution culturelle chinoise, les attaques frontales contre la politesse ont été l’un des marqueurs de la dérive totalitaire. L’irruption de la violence publique au plus intime de la sphère privée et familiale.
La politesse, dont vous estimez dans votre ouvrage Politesse et politique qu’elle est étroitement liée à la politique, apparaît aujourd’hui bien moins présente dans le débat public. Comment a-t-elle été disqualifiée ? Peut-on penser que sa déligitimation va de pair avec la décivilisation de notre société ?
Je nuancerai d’emblée votre appréciation. D’abord, en un sens, la politesse n’a pas à être « présente dans le débat public », puisque, précisément, elle concerne des rapports entre personnes privées et qu’elle implique l’obéissance à des règles qui se situent en dehors du droit et, bien sûr, en dessous de la loi. Lorsqu’on ne mange pas proprement à table ou qu’on ne salue pas comme il faut quelqu’un que l’on croise dans la rue, on ne risque pas d’être traîné en justice. Ensuite, parce que la politesse, même si elle est effectivement malmenée par certains politiques, n’en est pas moins omniprésente : y compris, j’insiste, par sa récusation explicite (style Mélenchon), son instrumentalisation (style Macron) ou son détournement (style Sarkozy). La politesse est notre compagne de tous les jours, elle est beaucoup plus présente dans nos vies quotidiennes que la loi, par exemple : c’est pour cela, expliquait le grand penseur conservateur Edmund Burke, que les manières « sont plus importantes que les lois. C’est d’elles que les lois dépendent ». C’est pourquoi la politesse, qu’on le veuille ou non, est, au fond, un objet politique majeur.
D’une façon générale, de nombreuses traditions associées à la politesse ont été détournées de leur objectif premier et transformées en homme de paille pour en faire l’objet d’assauts idéologiques. Peut-on dire, dès lors, que le phénomène observé concernant les voix conservatrices (elles-mêmes ringardisées dans notre paysage politique) font face au même problème ?
Peu importe qui va utiliser les règles de politesse, et dans quel but, dès lors qu’elles sont présentes et qu’elles remplissent leur fonction sociale, qui avant tout est de polir les rapports du quotidien afin d’éviter les frictions, les conflits et les violences. Peu importe aussi que celui qui les met en œuvre le fasse de façon hypocrite : on ne demande pas à quelqu’un qui dit bonjour poliment à quelqu’un d’autre s’il éprouve pour lui une véritable estime, une affection, et s’il souhaite véritablement que cette personne passe une bonne journée. L’important est qu’il le dise, à bon escient, et que ce faisant, il témoigne à son interlocuteur le respect que celui-ci est en droit d’attendre.
Quelles sont les stratégies concrètes mises en place par nos politiques pour décrédibiliser la politesse comme le conservatisme ? Que dire, par exemple, du tutoiement permanent de certaines figures politiques ?
Il s’agit moins de stratégies mises en place par « nos politiques », que d’un discours construit développé par certains politiques situés à la gauche et à l’extrême gauche, qui reprennent ainsi, de façon tout à fait consciente, des positions qui remontent à la Révolution : des positions qui se fondent sur l’idée que la politesse serait par définition conservatrice, qu’elle ne serait qu’un moyen, pour la classe dominante, d’asseoir sa domination sur les classes dominées, et qu’elle constituerait ainsi un attentat aux principes fondamentaux d’égalité, de liberté et de fraternité. D’égalité dans la mesure où elle suppose la reconnaissance de différences et d’inégalités légitimes ; de fraternité, parce qu’entre frères, on ne s’embarrasse pas de manières ; de liberté, enfin, dans la mesure où la politesse est un ensemble de contraintes qui n’ont pas été adoptées directement par le peuple ou par ces représentants. Dans cette perspective, le savoir-vivre bourgeois est bon, au mieux, à ranger au musée des antiquités.