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LE PRÉSIDENT SERA-T-IL DÉFAIT PAR SES ANCIENNES TROUPES ?

ARTICLE – Emmanuel Macron finira-t-il par être poussé vers la sortie par ceux qui l’avaient fait roi ?

Matthieu Hocque ATLANTICO 5 9 24

Matthieu Hocque est Secrétaire général adjoint du think tank Le Millénaire.

Pire que l’absence de majorité parlementaire pour le soutenir au Parlement, Emmanuel Macron n’a plus désormais de majorité présidentielle. Comment peut-il encore garantir le fonctionnement régulier des institutions ? Et la coalitation, ce néologisme avancé par l’Elysée pour signifier que l’absence de majorité préserve la légitimité du bloc central à participer au gouvernement du pays est-elle autre chose qu’un mirage politique et institutionnel ?

Atlantico : L’Elysée préfère évoquer le néologisme de « coalitation » – mélange de cohabitation et de coalition – pour signifier qu’aucun parti d’opposition ne dispose d’une majorité claire et qu’il faudra, quoi qu’il advienne, compter sur le soutien du bloc central pour gouverner. Dans quelle mesure Emmanuel Macron a-t-il perdu sa majorité parlementaire mais aussi sa majorité présidentielle ?

Matthieu Hocque : Après la dissolution de l’Assemblée nationale et l’élection de nouveaux députés le 7 juillet dernier, Emmanuel Macron se retrouve dans une position encore plus fragile que celle qui était la sienne depuis 2022. Après les législatives de 2022, la majorité présidentielle ne disposait que d’une majorité relative, ce qui rendait chaque vote difficile. En convoquant des élections législatives anticipées, Emmanuel Macron a tenté de reprendre l’initiative politique, mais les résultats n’ont fait que renforcer l’éparpillement des forces politiques au Parlement. Les partis d’opposition, notamment La France Insoumise (LFI) et le Rassemblement National (RN), ont consolidé leurs positions, tandis que Renaissance n’a pas réussi à rassembler une majorité claire. 

Si aucun parti ou coalition ne l’a emporté, le parti présidentiel a bien perdu ces élections. Il a enregistré les pires défaites électorales depuis les législatives de 1993 qui avaient vu la coalition de droite l’emporter sur le Parti socialiste. En effet, le camp présidentiel a perdu près d’une centaine de sièges et donc la perte de la majorité parlementaire : le camp présidentiel ne peut plus diriger le pays seul depuis le 7 juillet 2024. 

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L’échec des législatives a eu pour effet de marquer non seulement la perte d’une majorité parlementaire, mais aussi un effritement de la majorité présidentielle. En effet, les soutiens centristes et modérés qui avaient fait l’ascension d’Emmanuel Macron lors de sa première élection sont désormais fragmentés, et beaucoup expriment leur mécontentement considérant que cette dissolution a été faite contre eux, sur le modèle de celle de Jacques Chirac en 1997. Or, si les députés du camp présidentiel doivent leur élection en 2017 ou leur réélection en 2022 grâce à Emmanuel Macron, ce n’est pas le cas en 2024. En effet, au sortir du 1er tour des législatives le 30 juin, le camp présidentiel était donné à 90 sièges eu égard au rétrécissement électoral du macronisme constaté lors des européennes (un bloc autour de 20% loin des 28% réalisés par Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle). Face au RN, deux lignes ont été développées : celle d’Emmanuel Macron ou des ténors de l’aile droite du « ni-ni » et celle de Gabriel Attal du front républicain y compris en faveur des Insoumis. Or, c’est la ligne de Gabriel Attal qui a permis la pleine effectivité du front républicain et qui a permis de maintenir un groupe important au camp présidentiel. Ainsi, cette élection parachève la rupture entre le président de la République et son ancienne majorité. 

Eric Deschavanne : Le président Macron est confronté à une crise politique qui a deux dimensions, l’une conjoncturelle, l’autre structurelle. La dissolution décidée par le président est à l’origine de la crise conjoncturelle, qui tient au fait que l’Assemblée sortie des urnes se trouve divisée en trois blocs minoritaires et inconciliables. Depuis sa réélection en 2022, Emmanuel Macron a toujours eu un coup politique de retard : s’il avait choisi la « coalitation » avec LR plutôt que la dissolution, la nomination de Michel Barnier au poste de premier ministre aurait été une excellente initiative, laquelle aurait permis d’éviter la crise actuelle.

La crise structurelle remonte à 2017 et tient au basculement de la bipolarisation à la tripartition du jeu politique. L’élection d’Emmanuel Macron a sanctionné l’affaiblissement de la gauche et de la droite de gouvernement et contribué à renforcer la gauche radicale et la droite populiste. Si Emmanuel Macron est aujourd’hui affaibli, le bloc central subsiste néanmoins : il existe un électorat qui ne veut ni du RN, ni d’une union de la gauche raisonnable et de la gauche radicale. Il semble que la tripartition politique, qui a une double dimension sociologique et idéologique, demeure puissamment structurante. La conséquence est que la bipolarisation mécaniquement générée par les élections majoritaires à deux tours est devenue factice. Dans un jeu à trois, la décision se fait à deux contre un. On pourrait en un sens considérer qu’Emmanuel Macron n’a jamais eu de majorité présidentielle. Que ce soit en 2017 ou en 2022, il n’a pas gagné en prenant appui sur une alliance électorale qui fût en même temps une alliance gouvernementale. Il s’est donc rapidement trouvé en situation de devoir gouverner en étant minoritaire, en ayant contre lui les deux tiers des Français. 

Le « Front républicain » qui a conduit à la défaite du RN aux dernières législatives n’était pas davantage en mesure d’accoucher d’une majorité. Il s’agissait d’une alliance électorale de circonstance permettant aux deux forces les plus faibles, en s’unissant, d’empêcher la force la plus forte d’accéder au pouvoir. Dans le contexte de la tripartition politique, il ne peut donc y avoir ni majorité parlementaire, ni majorité présidentielle véritable. Un président dont la base électorale n’est constituée que par un tiers (petit ou gros) des Français, ne peut avoir l’autorité suffisante pour gouverner.

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