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LIRE « Un sens à la vie, Enquête philosophique sur l’essentiel »

Pascal Chabot développe l’idée d’un « surconscient numérique », ensemble d’informations auxquelles nous nous connectons quand nous prenons notre portable.

ARTICLE – Pascal Chabot, philosophe : “Ce que nous aimons, ce qui nous agite et nous bouleverse, répond au désir de sens”

Dans son stimulant nouvel essai, qui vient de paraître au PUF, Pascal Chabot décortique la notion de “sens” et ses mutations contemporaines, notamment liées à la présence grandissante du numérique. Entretien.

« C’est dans la rencontre avec autrui, dans l’amitié et dans l’amour, que j’ai trouvé le plus de sens à la vie humaine. »

Par  Caroline Pernes  07 septembre 2024 LA CROIX

«Le sens est désormais partout », constate le philosophe Pascal Chabot, auteur notamment de Global Burn-out (2013) et Avoir le temps. Essai de chronosophie (2021). Mais de quoi parlons-nous, exactement, quand nous disons chercher un sens à la vie, et pourquoi cette quête nous paraît-elle si importante ? Dans un stimulant nouvel essai, Un sens à la vie. Enquête philosophique sur l’essentiel (éd. PUF), il dresse un panorama des multiples significations de la notion de sens et en dissèque les pathologies contemporaines, notamment numériques, du burn-out à l’éco-anxiété en passant par la polarisation des opinions.

Après avoir travaillé sur le temps ou encore le burn-out, pourquoi avoir choisi d’explorer la question du sens ?
Dans les conférences que j’ai animées sur le travail et le burn-out, j’ai remarqué que la catégorie de sens revenait à chaque fois. Beaucoup se disent en perte ou en quête de sens. Mais, au fond, j’avais l’impression d’avoir affaire à des mots fourre-tout, des paravents cachant quelque chose d’insoupçonné. En allant voir derrière ce paravent, j’ai voulu caractériser plus finement ce désir, mais aussi le lier à des questions concrètes et aux manières dont nous l’employons pour nous orienter vers l’essentiel. Car c’est, selon moi, le cœur de cette quête : déterminer ce qui est important pour nous, ce sur quoi nous ne voulons pas transiger.

Découvrir la note et la critique 

  “Un sens à la vie” de Pascal Chabot, essai stimulant sur ce qui est important pour nous

Si le développement personnel s’est largement emparé de ce sujet, ce n’est pas le cas de la philosophie contemporaine. Comment l’expliquer ?

Après la Seconde Guerre mondiale, la philosophie a largement disqualifié les grands récits, qu’ils soient théologiques, politiques ou métaphysiques. Nous héritons de cette cure d’austérité, qui a congédié les questions trop générales et spéculatives, parmi lesquelles « le sens de la vie ». Tout en prenant acte de cette disqualification de la catégorie de « Sens » comme absolu, je crois que nous devons prêter attention à ce que nous vivons et entendons, dans la rue ou au travail : le sens traverse tant de nos conversations.

Cette préoccupation est-elle nouvelle ?

Non, la question du sens travaille l’humanité depuis toujours. Mais, historiquement, la religion, la politique ou encore la coutume sociale permettaient d’y répondre. Mai 68 marque une rupture : en plaçant l’épanouissement personnel au cœur de la société, ce mouvement a permis aux individus de chercher pour eux-mêmes des cohérences entre leurs valeurs, leurs intérêts, leurs désirs et leurs aspirations, dans une fascinante bigarrure. Ce bouleversement entraîne cependant une nouvelle forme de crise : non seulement il n’y a plus de réponses générales et universelles aux grandes questions existentielles, mais, dans cette société individualiste, la liberté s’exprime souvent au mépris de l’intérêt général et de l’écologie. Nous nous en apercevons aujourd’hui, ce qui entraîne une remise en question de nos modes de vie. Cet inconfort psychique, ce sentiment de contradiction entre un système dont nous profitons et la connaissance des injustices qu’il génère, rend d’autant plus prégnante la question du sens.

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Pour vous, la révolution numérique a aussi à voir avec cette crise.

Effectivement, ma conviction est que nos consciences, où circule le sens, ne sont plus seulement branchées sur l’inconscient, mais aussi sur ce que j’appelle un « surconscient numérique », c’est-à-dire la grande coupole d’informations, d’échanges et d’images à laquelle nous nous connectons dès que nous faisons le geste de prendre un téléphone. Face à lui, nos consciences paraissent parfois très fragiles et manipulables. Cela crée des effets délétères que je nomme « digitoses », en référence à la psychanalyse. De la même manière que, chez Freud, les conflits entre conscience et inconscient provoquent névroses et psychoses, je montre que le clash entre le surconscient et la conscience entraîne une série de maux, ou « ditoses » : des surcharges informationnelles par exemple, comme dans le cas du burn-out.

Sur le plan politique et social, cette absence de sens fédérateur produit des polarisations de l’opinion entre plusieurs groupes qui ne se comprennent plus.

Parmi ces digitoses, vous incluez l’éco-anxiété. Pourquoi ?

L’opacité du futur est constitutive de l’humanité, et historiquement, elle n’a été comblée que par de grands discours, religieux, politiques ou sociaux. En revanche, l’évolution de la nature n’était pas une question : elle était considérée comme le lieu de la stabilité, de la répétition. On la considérait comme totalement hors d’atteinte de l’action humaine. Or, les sciences nous fournissent aujourd’hui une connaissance très fine de la nature, et le surconscient nous abreuve en permanence de prédictions quant au futur. Pour peu qu’on s’y branche beaucoup et qu’on y soit sensible, on peut tout à fait développer des symptômes d’anxiété. Mais, plus largement, l’éco-anxiété est une crise de sens, car l’angoisse du devenir de la planète ne s’accompagne pas de changements radicaux de nos comportements. Et cette contradiction est extrêmement difficile à supporter. Nous sommes beaucoup à vivre ce non-alignement, or le désir de sens consiste précisément à rechercher de la cohérence, une certaine justesse.« C’est dans la rencontre avec autrui, dans l’amitié et dans l’amour, que j’ai trouvé le plus de sens à la vie humaine. »  

Pour lutter contre ces digitoses, vous préconisez de rendre le sens plus « élastique ». C’est-à-dire ?

Parmi les assurances dont j’ai voulu me défaire, il y a celle selon laquelle le sens existerait bel et bien quelque part, comme une entité figée que l’on pourrait simplement trouver une fois pour toutes. Or, il me semble que dans les situations de crise du sens, il y a toujours quelque chose qui se fige, un sens unique. Au contraire, il s’agit de cultiver une certaine élasticité, une relativité. Ma thèse est que le sens est en fait une circulation entre trois pôles : les sensations (ce que nous sentons), les significations (ce que nous comprenons) et les orientations (ce que nous devenons). En l’envisageant comme quelque chose de dynamique et non comme un objet figé, on peut essayer de comprendre ce qui altère ou détruit le sens, et positivement, ce qui nous paraît essentiel dans ces circuits.

Selon vous, nous traversons également une crise du sens commun, caractérisée par une « digitose de polarisation ».

Nos consciences sont désormais branchées sur une myriade de circuits de sens, parfois extrêmement différents. C’est une évolution positive : chacun peut aller vers ce qui l’intéresse, sans être obligé de faire comme son voisin. Mais sur le plan politique et social, cette absence de sens fédérateur produit des éclatements, des polarisations de l’opinion entre plusieurs groupes qui ne se comprennent plus.

Vous plaidez donc pour un renouveau de l’universalisme ?

Ce moment de singularisation et de reconnaissance des minorités est nécessaire, et je ne regarde absolument pas en arrière. En revanche, je sais que les universels ont des fonctions de partage et de compréhension de l’autre. C’est d’ailleurs la fonction de l’art et de la littérature : à partir d’expériences de la singularité, entrevoir une reconnexion avec un universel qui nous dépasse, percevoir un horizon de sens commun. Il existe aujourd’hui beaucoup d’artisans du singulier, du différent, et c’est nécessaire, surtout en politique. Mais, en co-construction, je pense que des artisans du commun sont aussi utiles, pour faire circuler des conceptions du monde sur lesquelles nous pouvons nous accorder.

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Dans les dernières pages de l’ouvrage, vous finissez par proposer un contenu au sens de la vie : « aimer et admirer ». Comment êtes-vous parvenu à cette conclusion ?

Cette idée traverse en réalité tout le livre. Il me semble que ce que nous aimons et admirons, ce qui nous agite et nous bouleverse, répond au désir de sens. Autrui est un allié exceptionnel, et si nous sommes parfois perdus dans cette quête, s’y engager avec quelqu’un permet d’avancer avec un peu plus de confiance. C’est dans la rencontre avec autrui, dans l’amitié et dans l’amour, que j’ai trouvé le plus de sens à la vie humaine. Je n’ai pas découvert autre chose.

Un sens à la vie, Enquête philosophique sur l’essentiel, de Pascal Chabot, éd. PUF, Hors collection, 208 p., 17 €.

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