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LIRE « LES VALEURS DE L’EUROPE. UN ENJEU DÉMOCRATIQUE »

ARTICLE – Retour à la démocratie libérale

À propos de : Justine Lacroix, Les valeurs de l’Europe. Un enjeu démocratique, Collège de France éditions


par Laurent Warlouzet , le 18 septembre LVSL

Souveraineté populaire et État de droit ne sont pas séparables : l’idée qu’il pourrait exister des « démocraties illibérales » ne repose sur aucun fondement et fait le jeu du populisme.

La démocratie libérale est menacée par une confusion sémantique entretenue par les populistes autour des notions mêmes de « démocratie » et de « libéralisme ». Refonder ce régime dans toute son exigence suppose une redéfinition rigoureuse. Justine Lacroix, professeur de philosophie à l’Université libre de Bruxelles (ULB), s’y attelle dans un petit ouvrage stimulant et salutaire, qui regroupe les quatre leçons qu’elle assura au Collège de France comme professeure invitée en 2023 dans le cadre du cycle « Europe ». Son étude s’inscrit au croisement de deux champs, les études sur le populisme d’une part, [1] et celles portant sur les conditions d’exercice de la démocratie au sein de l’Union européenne d’autre part [2]. La réunion de ces deux champs participe du décloisonnement des études sur l’Union européenne, auquel Justine Lacroix a contribué tout au long de sa carrière, alternant des ouvrages de philosophie politique générale et ceux portant plus spécifiquement sur l’Union européenne [3].

Briser la confusion sémantique

Dense, tout en demeurant clair et pédagogique, comme il sied à des leçons au Collège de France, l’ouvrage procède en quatre leçons. La première stigmatise la notion de « démocratie illibérale », considérée comme une contradiction dans les termes. Revenant aux philosophes souvent convoqués pour expliquer la difficile compatibilité entre les logiques démocratiques et libérales, elles démontrent au contraire que Rousseau, Tocqueville, Constant, ou même la démocratie athénienne, associaient les deux dynamiques. La seconde leçon déconstruit quant à elle les confusions autour du supposé « libéralisme autoritaire » de l’Union européenne fondé sur un amalgame approximatif entre Schmitt et certains libéraux, alors même que Schmitt est profondément anti-libéral. L’illusion d’une Union européenne intrinsèquement et exclusivement néolibérale est ainsi dissipée. Le chapitre se conclut sur une éclairante distinction de Michael Walzer, auquel Justine Lacroix avait consacré une partie de sa thèse, entre le libéralisme et le fait d’être libéral, donc partisan du débat contradictoire pacifique. Pour Walzer, traduit par Lacroix, le libéral se bat « pour la décence et la vérité » [4]. La troisième leçon poursuit le travail de déconstruction en dénonçant l’amalgame entre libéralisme et politique sécuritaire. S’appuyant sur les travaux de Didier Fassin sur le « moment punitif » [5], elle note la forte augmentation de la population carcérale dans un contexte de baisse du taux d’homicide. Elle invite finalement à élargir la notion de « sécurité » pour la comprendre, au sens d’Arendt, comme une délivrance des peurs et du besoin (p. 69). Enfin, la quatrième et dernière leçon étend le questionnement jusqu’aux droits de l’Homme, dont elle défend la pertinence en cohérence avec ses publications plus anciennes [6], et à la justice sociale. L’ouvrage commence et se termine sur la Charte européenne des Droits fondamentaux de 2000, un texte aussi pluriel que l’Union européenne, tout à la fois néolibéral et protecteur de principes sociaux-environnementaux. Sans le mentionner, l’ouvrage fait écho aux réflexions de Robert Salais sur l’application concrète des idées d’Amartya Sen sur les capacités, c’est-à-dire à la possibilité pour un individu de pouvoir réellement s’émanciper, à l’Union européenne [7].

Refonder une démocratie libérale exigeante

Le principal apport de l’ouvrage est de reconstruire la démocratie libérale dans toute sa complexité, comme un régime associant souveraineté populaire et état de droit, libertés individuelles et collectives, principe délibératif et pluralisme. Alors que ces éléments sont souvent distingués, Justine Lacroix les fusionne en un tout consubstantiel [8].

Sans s’enferrer dans une discussion sur le « populisme », et la confusion qu’il suscite [9], Justine Lacroix déconstruit certains des arguments de ses partisans. Elle montre notamment l’inanité de la notion d’un peuple homogène, car « un peuple est une société, il ne forme pas un bloc » (p. 23) et « ce qui définit la démocratie n’est pas l’homogénéité, mais une égalité de droits qui inclut la liberté » (p. 24). Le constat pourrait s’appliquer aux élections françaises récentes, lors desquelles le vote populaire était pluriel, éclaté principalement entre le RN, LFI et les abstentionnistes, et mû par des dynamiques variées. De même, Justine Lacroix participe du débat sur l’Union européenne sans l’euphémiser : les excès néolibéraux de la crise grecque ne sont pas niés, mais ils sont traités pour ce qu’ils sont, soit l’expression d’une majorité des gouvernements européens (alors enivrés par une sorte de fièvre austéritaire), et pas la dictature d’une technocratie isolée. Jürgen Habermas parlait quant à lui des excès d’un « fédéralisme exécutif post-démocratique » insuffisamment basé sur la délibération collective [10]. Cet exemple montre bien que la démocratie ne peut se réduire à des procédures, fût-ce le vote, mais doit s’exercer par le truchement d’un espace public vigoureux.

La réalité historique de la « démocratie illibérale » 

La stigmatisation de l’usage de la notion de « démocratie illibérale » interroge toutefois. Certes, la démonstration intellectuelle à laquelle se livre Justine Lacroix pour démontrer l’inanité du concept, tant sur le plan théorique qu’en termes d’histoire des idées, est impeccable. Toutefois ce concept de « démocratie illibérale », depuis qu’il a été revendiqué par Viktor Orban, est devenu un mouvement politique charpenté idéologiquement. Il possède même un caractère messianique puisqu’il est amené à faire école dans une sorte de contre-révolution conservatrice dans le monde. Il doit donc être analysé en tant qu’évènement historique, même s’il constitue une « perversion » de l’idée de démocratie (P. Rosanvallon, cité p. 25 [11]). Il s’appuie sur une version hémiplégique de la démocratie libérale, sans l’aspect délibératif, contradictoire et pluriel qui lui est consubstantiel comme le montre Justine Lacroix. Il y associe des éléments nativistes, machistes, autoritaires, se combinant parfois avec un néolibéralisme économique sans vergogne chez Orban, Trump ou Bolsonaro. Ce programme s’étend à plusieurs pays européens, à tel point qu’il pourrait influencer l’Union européenne [12]. La présidence hongroise de l’Union européenne du second semestre 2024 a d’ailleurs débuté sous l’égide d’un slogan trumpien européanisé, « Make Europe Great Again », signe des échanges transnationaux entre les divers partisans, revendiqués ou non, de la « démocratie illibérale ». Même un pays connu pour sa modération et son parlementarisme, le Royaume-Uni, en a été menacé. Les plus radicaux des Brexiters ont vitupéré contre les obstacles à la souveraineté populaire censée être incarnée uniquement dans le Parlement : droit de l’Union européenne, mais aussi conventions européennes et internationales diverses protégeant les droits de l’Homme et même la très récente Cour suprême britannique, qui avait rejeté la première version de loi expulsant certains demandeurs d’asile au Rwanda [13]. Le concept de « démocratie illibérale » garde donc un pouvoir heuristique de description d’une dynamique contemporaine.

Cet ouvrage brillant appelle naturellement à des prolongements, notamment pour éclairer la combinaison des logiques de la démocratie représentative avec celles d’un État de droit protéiforme, du fait de la multiplicité des procédures délibératives contradictoires et des recours possibles au nom de différents principes comme la protection des droits de l’Homme, de l’environnement, du patrimoine, ou la limitation des déficits – autant de principes parfois difficilement compatibles entre eux [14]. Face à cette complexité, de nouvelles formes de démocratie participative et délibérative doivent être inventées et combinées avec les formes plus anciennes, plus que substituées à ces dernières [15]. Elle suppose un citoyen écouté et actif, et non pas passif-agressif, suivant l’appel lancé par Karl Jaspers en 1948, et cité par Justine Lacroix : « la liberté politique commence quand, dans la majorité du peuple, l’individu se sent responsable de la politique de la collectivité à laquelle il appartient, lorsqu’il ne se contente pas de réclamer et de protester, lorsqu’il exige bien plutôt de lui-même de voir la réalité telle qu’elle est » [16].

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