
VOIR LA PRÉCÉDENTE PUBLICATION DE METAHODOS
ENTRETIEN – «La France va retomber dans les destructions d’usines»,
CAPITAL Par Simon Chodorge 20/09/2024
La start-up nation et les gigafactories ne font pas tout. Après avoir piloté une mission gouvernementale sur la réindustrialisation, Olivier Lluansi apporte un regard critique sur l’action de l’Etat. L’expert nous livre les principales conclusions de son rapport, que l’exécutif n’a jamais dévoilé.
Capital – Fin 2023, le ministère de l’Economie vous a confié une mission sur la réindustrialisation. Vous avez remis vos conclusions en avril mais le gouvernement ne les a jamais dévoilées. Que s’est-il passé ?
Olivier Lluansi, enseignant à l’Ecole des mines de Paris, auteur de «Réindustrialiser, le défi d’une génération» – Il y a eu une période de réserve du gouvernement avec les élections législatives anticipées. Mais c’est aussi lié au contenu du rapport. Ses conclusions percutent certains engagements et prises de parole de l’exécutif… J’ai choisi de restituer mes observations dans un livre pour les livrer au débat public.
Quelles sont les principales conclusions de votre mission ?
L’objectif du gouvernement d’alors – faire que l’industrie représente 15% du PIB en 2035 – n’était pas atteignable. En revanche, en étant ambitieux mais plus réaliste, nous pouvons arriver à 12 ou 13% du PIB (contre 10,4% en 2022, ndlr). Cela correspondrait à une balance commerciale équilibrée sur les produits manufacturés. Autrement dit, vendre autant de biens que nous en achetons. Aujourd’hui, nous sommes à 60 milliards d’euros de déficit. C’est abyssal !
À lire aussi : Gigafactories : après les pénuries, l’industrie française prépare sa remontada
Il y a aussi un décalage entre les solutions que vous proposez pour réindustrialiser et celles du gouvernement…
On ne travaille que sur un petit bout du sujet. Depuis 2009, le soutien public s’est beaucoup concentré sur les innovations de rupture. La deeptech et la start-up nation ne représentent qu’un tiers de notre potentiel de réindustrialisation. Investir dans les start-up et les gigafactories (usines géantes de batteries, panneaux solaires, électrolyseurs ou autres technologies vertes, ndlr), il faut le faire mais ce n’est pas suffisant. Deux tiers de notre potentiel de réindustrialisation viennent des PME et des ETI existantes dans nos régions. Et pourtant seulement 10 à 15% de ces projets sont éligibles aux appels à projets de France 2030 !
Est-ce que l’État donne trop d’argent à certaines gigafactories par rapport aux nombres d’emplois qu’elles créent ?
Les gigafactories sont des structures très demandeuses de capital, avec un ratio emploi sur investissement qui est faible. Il est normal que l’argent public aide une nouvelle industrie ou une technologie de rupture à se développer. Mais il faut trouver un juste équilibre avec des projets plus petits, moins risqués et davantage créateurs d’emploi. Tout un tissu industriel a été détruit avec la désindustrialisation. Notamment pendant la funeste décennie du «fabless» (cette tendance aux entreprises sans usines dans les années 2000, ndlr). Ce tissu ne va pas se régénérer sans soutien public.
À lire aussi : «Bruno Le Maire demande» : quand les patrons envoient balader le ministre démissionnaire
On vous sent un peu refroidi sur l’efficacité de l’action politique…
Cela fait 15 ans qu’on veut réindustrialiser la France. Il y a eu les États généraux de l’industrie sous Nicolas Sarkozy, le CICE sous François Hollande, France 2030 sous Emmanuel Macron… Tous ces efforts sont sincères mais nous n’en voyons pas les effets macroéconomiques. Par exemple, on met 2 à 3 milliards par an dans la formation aux métiers industriels. Gros problème : la moitié des personnes formées font autre chose ! C’est un peu rageant. Nous sommes dans un pays de liberté individuelle mais cela devrait nous interroger. Sans que cela coûte une fortune, il faudrait peut-être faire davantage de communication et travailler sur l’attractivité des métiers industriels.
Dans son discours de remerciements, Bruno Le Maire s’est félicité d’avoir inversé la tendance de la désindustrialisation. Est-ce qu’il n’y a pas des signes encourageants ?
L’élan de réindustrialisation est réel mais insuffisant. Pour atteindre une balance commerciale équilibrée en 2035, il faudrait créer chaque année 60 000 emplois industriels tous les ans. Ces dernières années, on était plutôt à 20 000… Et aujourd’hui, un certain nombre de nuages s’accumulent. Notamment à cause de la guerre en Ukraine et du choc des prix sur l’énergie. Après France Relance (le plan de soutien à l’industrie lancé durant le Covid-19, ndlr), la France était montée à un solde net de 100-120 créations d’usine chaque année, selon le baromètre de Trendeo. Ce plateau descend doucement et assez rapidement, la France va retomber dans les destructions d’usine.
À lire aussi : Bruno Le Maire : le bilan du ministre de l’Economie, après 7 ans passés à Bercy
Quel serait votre conseil au prochain gouvernement, dont la nomination est attendue dans les prochains jours ?
Il y a devant nous un débat budgétaire crucial. L’État chercherait 50 à 100 milliards d’euros d’économies sur les dépenses publiques. Que va devenir un dispositif comme le crédit d’impôt recherche, qui est essentiel pour garder des ingénieurs en France ? Les impôts de production ont été gelés : vont-ils repartir à la hausse ? En parallèle, les Français ont épargné 200 milliards d’euros en achetant des bons du Trésor américains qui financent l’Inflation reduction act (l’IRA, le grand plan de soutien à l’industrie américaine, qui a détourné des investissements français vers les Etats-Unis). On a de l’argent. La question est de savoir comment on arrive à le flécher vers l’industrie.
Et reste à savoir s’il y aura encore un ministre de l’Industrie…
Je le souhaite. Mais l’industrie a une dimension interministérielle forte. Tant que le ministère de l’Industrie sera un sous-ministère de Bercy, il sera dominé par les questions budgétaires et on aura du mal à faire vivre ce secteur, demain plus encore qu’aujourd’hui.
À lire aussi : Gigafactory de Douvrin : reportage dans les entrailles de “l’Airbus des batteries”
Quels seraient les avantages de la réindustrialisation pour le grand public ?
Il y a trois raisons fondamentales. Tout d’abord, pour améliorer notre empreinte environnementale car les pratiques européennes sont beaucoup plus exigeantes qu’ailleurs dans le monde. Si une partie de l’industrie pharmaceutique a délocalisé sa production en Inde, c’est parce que les règles de protection de l’eau y sont beaucoup plus permissives qu’en Europe. Donc relocaliser, c’est mettre fin à une terrible hypocrisie : on a délocalisé notre pollution et on a laissé se développer des conditions sociales parfois inavouables ailleurs que chez nous pour produire moins cher.
La deuxième raison, c’est la cohésion territoriale. Nous l’avons vu avec la crise des gilets jaunes. Des territoires entiers ont été laissés-pour-compte avec la mondialisation et les délocalisations. Remettre des usines dans notre pays, c’est réinjecter de la richesse localement.
À lire aussi : Sanofi arrivera-t-il à retrouver la santé ?
La troisième raison, c’est la souveraineté. Avec le Covid-19, nous avons découvert nos profondes dépendances : 80% des molécules actives dans nos médicaments sont fabriquées en Inde et en Chine. Nous allons au-devant de plus de pénuries. En réindustrialisant, on aurait un peu plus de sécurité d’approvisionnement. C’est un long chemin qui est devant nous, le défi d’une génération. Nous le faisons pour retrouver la maîtrise de notre destin afin que nos enfants puissent décider du leur.
Olivier Lluansi, «Réindustrialiser, le défi d’une génération», Editions Les Déviations, 322 pages, 23 euros.