
VICTIMES D’UN MODE DE FAIRE SOCIÉTÉ ET D’UN RAPPORT AU MONDE
Samuel Paty et Dominique Bernard, professeurs assassinés par des terroristes sont des martyrs de ce qui est beaucoup plus qu’un régime politique : un mode de faire société et un rapport au monde qui passent par le dialogue pacifié avec ceux qui ne partagent pas les mêmes opinions, pas les mêmes convictions religieuses ou philosophiques, et pas les mêmes intérêts matériels.
ARTICLE – Martyrs de la démocratie
Ouest-France Jean-François BOUTHORS.Publié le 14/10/2024
Ce lundi, une minute de silence sera observée dans les lycées et les collèges en hommage à la mémoire de Samuel Paty, professeur d’histoire géographie, assassiné il y a quatre ans par un jeune exilé russe islamiste, originaire de Tchétchénie, et à celle de Dominique Bernard, professeur de français, assassiné il y a un an par un autre exilé russe, islamiste originaire d’Ingouchie, quant à lui. Les deux familles de ces terroristes ont connu les guerres de Tchétchénie. Le noter ne relativise en rien les crimes commis ni l’ignominie du terrorisme islamiste, mais permet de rappeler que la violence engendre la violence et qu’elle décivilise. Or, c’est précisément œuvre de civilisation que faisaient Samuel Paty et Dominique Bernard.
Samuel Paty a été tué parce qu’il avait présenté à ses élèves deux des caricatures du prophète Mohammed publiées par Charlie Hebdo qui avaient valu à la rédaction de ce journal satirique d’être massacrée par d’autres « djihadistes » en janvier 2015. Il voulait les faire réfléchir sur ce principe essentiel pour toute démocratie, qu’est la liberté d’expression. Dominique Bernard est mort parce que son meurtrier voulait manifester spectaculairement sa haine de la France, en tant que pays démocratique, et de l’école, en tant que lieu d’éducation à cette démocratie.
En ce sens, l’un et l’autre sont des martyrs de ce qui est beaucoup plus qu’un régime politique : un mode de faire société et un rapport au monde qui passent par le dialogue pacifié avec ceux qui ne partagent pas les mêmes opinions, pas les mêmes convictions religieuses ou philosophiques, et pas les mêmes intérêts matériels. Si la laïcité est constitutive de notre manière française de vivre la démocratie, c’est parce qu’elle est une modalité du dialogue qui fait en sorte que chacun trouve sa place dans notre république sans se voir imposer telle ou telle conviction, en se gardant, soi-même, d’imposer sa « foi » aux autres. La démocratie appelle aussi la renonciation de chacun à la toute-puissance de sorte que l’autre puisse exercer sa liberté et sa responsabilité. Or le meurtre, c’est précisément tout l’inverse : l’irruption brutale d’une toute-puissance qui nie à l’autre jusqu’à son existence.
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« Les conquérants de l’inutile »
À sa manière, l’enseignement est aux avant-postes de la transmission de la démocratie aux jeunes générations. Car nul ne naît démocrate. Il faut le devenir. Rendre hommage à Samuel Paty et Dominique Bernard, c’est poser un geste de transmission en signifiant que nous prenons le relais. Bien sûr, tout hommage est, en quelque sorte, inutile : nous ne pouvons en attendre aucune efficacité. Ce ne sont pas une minute de silence et une heure de conversation sur la laïcité qui peuvent changer quoi que ce soit dans un monde où les principes de la démocratie sont le plus souvent décriés ou piétinés. Il ne vaut que s’il nous engage concrètement au-delà des postures déclaratives. Que faisons-nous pour connaître et transmettre ce qui tenait si fort à cœur ces deux enseignants, au point qu’ils en sont morts ?
Mais peut-être pouvons-nous aussi entendre le mot « inutile » dans le sens qu’il prend pour désigner celles et ceux qui se lançaient naguère à l’assaut des plus redoutables sommets ou embarquaient pour des traversées océaniques en solitaire inédites. On les appelait « les conquérants de l’inutile ». Cet inutile-là désigne un appétit de dépassement, une noblesse du désintéressement, une quête de ce dont est capable l’humain pour le meilleur. En mémoire de Samuel Paty et Dominique Bernard, soyons de cette trempe-là, aujourd’hui et demain !