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LIRE « LE NOEUD DÉMOCRATIQUE », MARCEL GAUCHET – L’ÉTRANGE CRISE DÉMOCRATIQUE

1. ARTICLE – Marcel Gauchet, Le nœud démocratique

Publié le 08 Octobre 2024 par Faculté des lettres – Université de Lausanne

Le désenchantement du monde n’avait pas livré tous ses secrets. Il comportait une suite que l’on n’attendait pas.

On le croyait achevé. Il n’en était rien. Il est allé silencieusement à son terme au cours des quatre ou cinq dernières décennies. La sortie de la structuration religieuse des sociétés a libéré cette fois toutes ses potentialités en engendrant un « nouveau monde » déconcertant. L’étrange crise de la démocratie qui affecte le monde occidental en est un des aspects les plus troublants.

Elle est l’opposé exact de la crise totalitaire qui a ravagé le premier XXᵉ siècle. Celle-ci avait pour moteur l’aspiration à détruire la démocratie dite « bourgeoise » pour lui substituer des régimes supérieurs. La crise actuelle, à l’inverse, touche une démocratie dont les principes sont plébiscités, mais dont le fonctionnement n’en suscite pas moins une immense frustration et des fractures profondes au sein des peuples.

Cette « crise de la réussite », comme il y eut un « vertige du succès » stalinien, est liée, montre Marcel Gauchet, à une lecture trompeuse de la nouvelle structuration collective née de l’effacement complet de l’empreinte sacrale.

Elle induit une vision réductrice de la nature de la démocratie, aveugle au nœud qui tient ses éléments ensemble. Il faut la dire « néolibérale », dans un sens qui va bien au-delà de l’économie, même si elle consacre le règne de l’économie, puisqu’elle concerne tous les domaines de l’existence collective et en propose même un modèle global.

Mais à l’exemple de l’expérience totalitaire en son temps, cette expérience qui en prend le contrepied a la vertu de mettre en lumière des conditions jusqu’alors mal identifiables de la bonne marche de nos régimes. C’est en fonction de ses enseignements que devra se repenser la démocratie de l’avenir.

2. ÉMISSION – Marcel Gauchet : sortir de l’impuissance démocratique 

Mardi 8 octobre 2024 FRANCE CULTURE

Dans son ouvrage « Le nœud démocratique », Marcel Gauchet propose des éléments d’analyse de la crise dont souffrent actuellement nos régimes démocratiques. Quel rôle joue respectivement la structure sociale et la mondialisation dans cette crise ? 

Avec

La pensée de Marcel Gauchet forme un système à l’aune duquel on peut confronter l’actualité politique et internationale. Depuis l’ouvrage fondateur Le désenchantement du monde, il réfléchit à la manière dont la sortie de la religion a construit le monde moderne et la démocratie, et comment l’individu moderne est parvenu à se construire hors du cadre religieux. Quel regard porte Marcel Gauchet sur l’actualité politique française de ces derniers mois ?

Le défi de l’autonomie

La modernité a fait naître l’individu autonome. Or, cette autonomie n’est pas sans poser problème dans le contexte actuel des démocraties occidentales. Marcel Gauchet propose de définir l’autonomie par son contraire, à savoir, l’hétéronomie. Selon lui, cette dernière désigne la soumission à une loi supérieure et extérieure à celle qui commande notre comportement. Elle caractériserait l’être humain aussi loin que l’on remonte dans son histoire.

Et donc, par contraste, il avance que « l’autonomie est, d’abord pour les modernes, une condition de droit. C’est la définition d’un individu à partir de ses droits qui deviennent source de tout lien possible avec les autres. Dans l’hétéronomie, le lien qui nous tient ensemble, se situait en fait au-delà de la prise des individus. Le pouvoir auquel on obéissait lui aussi provenait d’une entité supérieure. Les modèles de conduite, qu’il s’agisse des liens entre les sexes, la famille, les rapports sociaux, étaient prédéterminés ». La sortie de la religion a projeté l’individu aux antipodes de ce moule, entraînant une recomposition du rapport à soi.

Désormais, replace Marcel Gauchet« l’enjeu réside dans la capacité à se donner un pouvoir sur sa propre vie dont on ne sait trop ce qu’on va en faire ». En termes politiques, cette autonomie se concrétise dans le régime démocratique : « la démocratie, c’est la reconnaissance de ses droits individuels dont viennent tout pouvoir et toute loi. La condition démocratique devient ainsi une condition très difficile, parce que tout ce qui était auparavant économisé d’avance dans le comportement d’individus, est à prendre en charge à titre personnel ».

À écouter : Marcel Gauchet : La démocratie peut-elle survivre à l’époque ?

Le « paradoxe » de la démocratie

Marcel Gauchet en vient à formuler l’existence d’un « paradoxe démocratique », qui résulte de l’inadéquation entre, d’un côté, la reconnaissance mutuelle des droits et, de l’autre, l’insatisfaction éprouvée par un individu suite à une décision qu’il estime défavorable. Il énonce ce paradoxe en ces termes : « plus il y a de liberté pour fabriquer le cadre commun, plus ce cadre commun est frustrant pour les gens qui le définissent ».

La démocratie aurait donc, semble-t-il, permis de découvrir la contradiction : « nous découvrons que nous sommes constamment en opposition les uns avec les autres du fait des systèmes de préférence qui s’opposent. Dans ce contexte, la difficulté des pouvoirs consiste à dominer ses oppositions pour définir au milieu du désaccord général, une ligne commune qui a beaucoup de peine à s’imposer et qui donc, laisse forcément insatisfait à l’échelle individuelle. La condition démocratique entraîne inévitablement avec elle la frustration de devoir composer avec des gens qui sont en désaccord avec nous ».

« Le principe de réalité » : grand absent des pratiques des responsables politiques ?

Marcel Gauchet déplore la très faible occurrence du « principe de réalité » dans le champ politique actuel. A ses yeux, la revendication de ce principe par les acteurs politiques est devenue « quasiment inexistant ». En écho aux récentes prises de paroles du ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, il observe que « la promesse de fermeté » constitue, à l’inverse, le langage politique d’aujourd’hui. Et de poursuivre : « Un des aspects de la crise démocratique, c’est effectivement l’éviction de cette dimension à la fois morale et intellectuelle, qu’est le principe de réalité. Si on le retrouve certes dans l’économie, il consiste en fait surtout à imiter la démarche de ses prédécesseurs. Il est une forme de conformisme ».

En définitive, Marcel Gauchet affirme « qu’un des grand problèmes de nos démocraties, à savoir le sentiment populaire de déconnexion entre les gouvernants et le peuple, tient au fait que ce principe de réalité n’est plus incarné dans les institutions. Ce qui est incarné en revanche, c’est la démarche électoraliste consistant à conquérir le pouvoir. Mais la question de l’exercice du pouvoir n’est plus posée dans le système politique ».

Pour aller plus loin :

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